Quelques réflexions sur le concept d'islamophobie

La conférence de l’OCDE qui s’est tenue en juin 2007 à Bucarest faisait suite à la conférence de Cordoue « Antisémitisme et autres formes d’intolérance ». La catégorie « autres formes d’intolérance » représente un champ très vaste de discriminations

La conférence de l’OCDE qui s’est tenue en juin 2007 à Bucarest faisait suite à la conférence de Cordoue « Antisémitisme et autres formes d’intolérance ». La catégorie « autres formes d’intolérance » représente un champ très vaste de discriminations : discrimination à l’égard des minorités ethniques –les Roms et Sintis en particulier-, religieuses –chrétiens, musulmans-, sexuelles –homosexuels, transsexuels-, racisme, xénophobie, etc. Une discrimination semblait cependant avoir trouvé un écho particulièrement appuyé à Bucarest : l’islamophobie.

 

Malgré une acceptation de plus en plus établie, l’islamophobie reste un concept vivement critiqué. L’origine même du mot ne fait pas l’unanimité. En France, la première utilisation attestée du mot dans sa version adjectivale « islamophobe » date de 1921, année où deux essayistes, Etienne Dienet et Slimar Ben Ibrahim, évoquent dans un ouvrage le « délire islamophobe » du père jésuite Lammens, auteur d’une biographie sur Mahomet. Dans leur ouvrage « Tirs croisés: La Laïcité à l'épreuve des intégrismes juif, chrétien et musulman », Caroline Fourest et Fiammetta Vanner reporte l’origine du mot « islamophobie » à la Révolution islamique iranienne, où le terme était utilisé entre autres par les mollahs pour désigner les femmes refusant de se voiler et qualifiées dès lors d’« islamophobes ». Le terme serait ensuite arrivé en Europe dans les années 80 par le biais de traductions d’islamistes de langue anglaise. Certains auteurs, comme Alain Gresh, chef-rédacteur du Monde Diplomatique, rejette la thèse de l’origine iranienne. Pour lui, il semble impossible qu’un terme inventé par des imams persanophones et arabophones pour un public persanophone puisse avoir une racine grecque. La thèse selon laquelle le terme a été utilisé à partir de 1988 par les milieux islamistes britanniques, lors de l’affaire des « Versets sataniques » de Salman Rushdie, reste souvent la plus partagée.

 

L’introduction de ce terme par les milieux islamistes permet un certain scepticisme quant à la réelle signification du mot. Littéralement, « islamophobie » signifie « phobie ou peur de l’islam ». L’affaire Rushdie, au cours de laquelle certains milieux islamistes britanniques auraient introduit ce mot en Europe, représente une réaction face à une critique de la religion, de l’islam, qualifiée de blasphème. Il semble que la première acception de ce terme consiste en un refus de la critique de l’islam, ce qui adhère au profil islamiste. Si la situation en était restée là, il aurait été relativement aisé de comprendre le terme et de se positionner. Cependant, l’évolution de son acception rend ce positionnement plus complexe. A côté de la peur de l’islam, « islamophobie » entend aujourd’hui aussi le rejet des musulmans et leur discrimination. Une question se pose immédiatement : comment est-on passé d’un terme signifiant « peur de l’Islam », donc d’une religion, à la signification « discrimination contre les musulmans » ? S’il était possible de dire que jusqu’à récemment, ce terme était employé à des fins politiques par des organisations à caractère islamiste, comme la Islamic Human Rights Commission au Royaume-Uni, pour rejeter d’une part toute critique de l’Islam et attirer de l’autre les sympathies pour leur cause, le terme a trouvé au cours des dernières années une large résonance auprès de la plupart des organisations anti-racistes et organisations de migrants, ainsi qu’auprès des organisations internationales. En décembre 2004, le Secrétaire général des Nations-Unies, Kofi Annan, présidait une conférence ayant pour titre « Agir contre l’islamophobie », et en mai 2005 il condamnait l’islamophobie lors d’un sommet du Conseil de l’Europe. La conférence de l’OCDE à Bucarest est un autre exemple de l’assise de ce terme.

 

Dans l’emploi du terme « islamophobie », on peut noter une césure entre l’avant et l’après 11 septembre 2001. En France, par exemple, avant les attentats du 11 septembre, le terme était très rarement utilisé. Soheib Bencheikh, grand mufti de Marseille, le cite dans son ouvrage « Marianne et le Prophète », publié en 1998. Il explique qu’il est possible de critiquer l’islam sans que cela soit pour autant qualifié d’islamophobie. C’est l’intellectuel musulman Tariq Ramadan, souvent qualifié d’islamiste « camouflé », qui a véritablement introduit le terme en France, avec un article publié en 1998 dans le Monde Diplomatique, «L’islam d’Europe sort de l’isolement », où il fait référence à une étude commandée en Grande-Bretagne par le Runnymede Trust en 1997, « Islamophobia : Fact Not Fiction ».

 

Après le 11 septembre, l’usage du terme augmente de manière sensible et atteint les sphères politiques. Le 17 octobre 2003, lors d’un discours à la Grande Mosquée de Paris, le premier Ministre français du moment, Jean-Pierre Raffarin se dit inquiet d’ « une certaine islamophobie dans notre pays ». Le terme a donc acquis une reconnaissance au sein des différentes couches sociales et politiques. Pour de nombreuses organisations de gauche et anti-racistes, il qualifie l’hostilité raciste envers les musulmans. Ce qui n’est pas sans attirer les critiques d’autres organisations et auteurs. Dans une étude statistique sur les phénomènes de racisme envers les musulmans du Royaume-Uni publiée en février 2005, « The islamophobia myth », le journaliste britannique Kenan Malik tempère fortement l’acception du terme « islamophobie » et parle d’un « mythe » largement exagéré. Il base sa thèse sur les contrôles de police, perçus par certaines organisations islamiques britanniques comme visant presque exclusivement les musulmans, avec des chiffres montrant que la population musulmane n’est pas la principale cible de ces contrôles. On le voit, le terme « islamophobie » en tant que discrimination à l’égard des musulmans ne fait pas l’unanimité, en particulier en ce qui concerne sa portée réelle.

 

Si l’on accepte l’idée d’islamophobie en tant que racisme à l’égard des musulmans, il faut poser une seconde question: qui est concerné par ce phénomène ? Parle t’on des musulmans reconnaissables comme tels ? Qui sont donc les personnes qui peuvent être identifiées comme musulmanes : les femmes voilées ou les hommes portant la barbe par exemple ? S’agit-il plutôt de personnes qu’on identifie comme provenant de pays musulmans, comme les populations originaires de pays arabes, de la Turquie, d’Indonésie, du Pakistan, etc.? Dans une étude conduite en 2005 sur les musulmans en Europe, l’Observatoire européen des faits racistes et xénophobes arrive à la conclusion que les musulmans sont victimes de discriminations en ce qui concerne l’emploi, l’éducation et le logement. Cependant, une définition de ce qu’on entend par musulmans reste absente dans l’étude. Quelle est dès lors la part de racisme dans ce phénomène ? Enfin, peut-on parler d’une nouvelle forme de racisme, comme il est souvent suggéré ? En mars 2004, la Commission nationale consultative des Droits de l’Homme remettait un rapport au premier Ministre dans lequel était mentionné : « Certains courants intégristes tentent d’obtenir la requalification du racisme anti-maghrébin en « islamophobie » pour mieux tirer bénéfice des frustrations, jouer sur les replis identitaires religieux de la population d’origine maghrébine et faire du religieux le critère absolu de différenciation, de partage ». L’évolution de la reconnaissance du terme montre que celui-ci n’est plus l’apanage des milieux islamistes. Cependant, la critique touchant à un besoin d’éclaircissement quant à sa différence avec le racisme –si différence il y a- et la question de la part du religieux dans le racisme sont légitimes.

 

Une autre évolution inquiétante se doit d’être soulignée. Il s’agit d’une tendance cherchant une adéquation entre antisémitisme et islamophobie. En février 2006, le ministre des affaires étrangères turc, Abdullah Gül, déclarait devant le parlement à Ankara : « L’islamophobie a commencé, dans le monde occidental, à remplacer l’antisémitisme ». Le danger de cette adéquation est qu’elle se solde le plus souvent par une opposition passé-présent. L’antisémitisme aurait été la discrimination la plus grave dans le passé, en particulier eu égard au national-socialisme, mais l’islamophobie serait à l’heure actuelle le problème le plus important.

 

Plus grave, on arrive parfois même à des comparaisons entre la Shoah et la question de l’islamophobie. On peut citer l’exemple d’un projet de théâtre pour jeunes issus de quartiers défavorisés berlinois, « Intifada dans la classe ?!? Théâtre de jeunesse pour la paix et la justice – Contre l’antisémitisme et l’islamophobie », largement salué par les politiques locales, puisqu’il a même été honoré du prix de meilleur projet dans la catégorie jeunesse par le parti social-démocrate du SPD en 2006. Après l’une des représentations, lors de la discussion avec le public, un des jeunes acteurs, d’origine libanaise, expliquait : « Ce qu’ils ont fait avant avec les Juifs, ils le font maintenant avec nous ». Les jeunes d’origine migrante en Allemagne, en particulier originaire du Proche-Orient, manquent souvent, comme la plupart des autres jeunes, de connaissances sur le thème de la Shoah. Mais ils connaissent un certain discours concernant le devoir de mémoire en Allemagne, et tendent dès lors à tomber dans un discours de victimisation et de concurrence des mémoires avec leur propre histoire familiale, souvent caractérisée par des expériences d’exil et de camps de réfugiés. La réaction de ce jeune n’est donc en soi pas surprenante. Mais le projet prétendait à des aspirations pédagogiques, puisqu’il comprenait la visite d’un ancien camp de concentration ainsi que de nombreux ateliers de travail sur le thème de l’antisémitisme et du racisme. On peut se demander quelle est l’avancée pédagogique réelle de ce projet s’il se contente de conforter les jeunes dans leur position problématique. Dans ce cas précis, le directeur de projet, Ahmed Shah, est membre du parti trotskyste britannique, le Social Workers Party, un parti profondément anti-sioniste et dont certaines positions doivent être qualifiées d’antisémites. On peut souligner que le contexte international, appuyant l’idée d’une « guerre contre l’Islam » joue un rôle important dans l’acception du terme « islamophobie », en particulier au sein de la gauche alter-mondialiste.

 

On ne peut nier le fait qu’un certain ressentiment à l’égard de l’Islam et de ses pratiquants s’est développé au cours des dernières années dans les pays occidentaux, en particulier depuis le 11 septembre. En même temps, on doit noter certains signes positifs, comme la construction de nombreuses mosquées en Europe –fait inimaginable il y a encore quelques années- ainsi qu’un intérêt croissant pour l’islam d’une manière générale. La réalité n’est donc pas uniforme. Le danger d’accorder une importance disproportionnée à l’islamophobie conduit à se détacher du problème du racisme dans sa forme générale. Il convient donc de relativiser la part de ressentiment face à l’islam dans le racisme actuel.

 

Au final, il reste beaucoup plus de questions ouvertes concernant la nature de cette phobie et ses victimes que de réponses concrètes. Pour réussir à cerner de quoi on parle, il faut ouvrir une discussion honnête et engagée sur ce thème qui puisse permettre d’apporter des éléments de réponse aux questions citées ci-dessus. Sans cela, ce terme reste un phénomène abstrait, cité en permanence, sans qu’il soit possible d’établir son contenu.

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