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Le Club de Mediapart mar. 31 mai 2016 31/5/2016 Édition du matin

"L'âme de ton peuple" par Yannick

Suivant avec admiration la ténacité des étudiants et de leurs ainés au Québec, j'ai pris contact avec certains à travers des réseaux sociaux et découvert un blog dont je publie ici un article. 

Cette lettre ouverte est adressée à Amir Kadhir, député du Parti de Gauche "Quebec Solidaire" dont la fille vient d'être arrêtée suite au "conflit" étudiant. 


Cher Amir Kadhir,

Je t’écris cette lettre ce matin, car je me dis que tu dois être, certainement, fortement éprouvé en tant que père de famille qui voit sa fille se faire, manu militari, arrêter. D’ailleurs, en tant que politicien, député à l’Assemblée Nationale, depuis ton arrestation, ou même, plus tôt encore, quand tu osais parler de désobéissance civile, tu ne cesses d’être la cible de nombreuses critiques de tes confrères et consoeurs politiciens. En ce sens, je suis persuadé que tu en as beaucoup sur les épaules en ces temps de crise.

Évidemment, ton arrestation m’a fait quelque chose. Ce n’est pas le genre de chose que l’on voit tous les jours, un député traité en bandit et « déporté » par bus jusqu’au poste de police. Habituellement, les députés qui agissent en bandit ont plutôt des traitements de faveur!

Amir Khadir (crédit photo: zone911.com)

Amir Khadir (crédit photo: zone911.com)

Je comprends la situation. Lorsque tu as fini le boulot et que tu as mit le nez dehors, le bruit des casseroles qui faisait écho dans l’air que tu humais devait trouver, en toi, une soudaine résonance de « Québec Solidarité » et – comme le Red Bull ne donne pas des ailes mais de l’étourdissement – tu t’es laissé brusquement guider par ton emballement et tes convictions. Le peuple uni ne sera jamais vaincu, scande-t-on si souvent, au lieu de te laisser vaincre par le désespoir tu t’es laissé convaincre par la foule. Par ce geste de « Québec Solidarité » envers « ton » peuple, décidément tu as donné de l’espoir aux jeunes et aux moins jeunes qui manifestaient ce soir là.

« La preuve », écrivait-on sur Facebook, « qu’il y a encore des politiciens près de nous. »

Pourtant, tous ne sont pas de cet avis. Oublions tout de suite les bouseux qui ont écrit des commentaires arabophobes, car leur opinion ne vaut même pas le marron de leurs étrons. Y a des gens qui s’inquiètent vraiment à ton sujet. Je me rappelle de la fois où tu t’es mit à lancer un soulier sur l’effigie de Bush. Je concède que ce doit être un exutoire formidable et j’aimerais bien faire la même chose. Sauf que ce geste qui avait été posé par un député a laissé un grand malaise à « ton » merveilleux peuple. Moi qui étais, à l’époque, membre de Québec Solidaire, je fis des pieds et des mains et je te défendis becs et ongles, car comme toi j’étais furieux contre cette busherie américaine et je souhaitais, plus que tout, ici au Québec, que ton parti de gauche puisse prendre son envol – idéalement sans boisson énergisante.

Aujourd’hui je suis avec les Vert. Toutefois, lorsque j’ai senti qu’une partie de « ton » peuple n’était pas d’accord de te voir participer à une manifestation « illégale », j’ai senti le besoin de te défendre, comme toujours. Je leur expliquai que souvent les manifestations sont déclarées illégales de façon arbitraire et, fort probablement, que tu n’étais pas au courant qu’elle avait basculé dans l’illégalité. De plus, avec croquis que je dessinais sur papier, j’expliquais aux plus sceptiques que tu avais été prit en souricière et leur montrai dans quel genre de piège tu t’étais retrouvé.

Néanmoins, ma parole, je m’étais trompé. À ta conférence de presse, veston et cravate noué jusqu’au cou, mais la tête haute, et fier, et provocateur, tu as déclaré que tu avais participé à cette manifestation « illégale » dans l’esprit de la désobéissance civile. Crinqué et farouche, tu nous as rappelé de grands noms de la résistance pacifique : Malcolm X, Martin Luther King et que Dieu bénisse notre très cher Gandhi que j’admire du fond du cœur.

Ton intervention, certes, m’a beaucoup touché, mais chez d’autres individus, plus politicly correct, tu en as affecté plus d’un. Il faut les comprendre, mon ami, ce ne sont pas les gens de changement qui ont réagi de la sorte. Ceux qui ont été affectés, ce sont les gens qui vivent dans leur train-train quotidien, qui font leur possible pour arriver financièrement, qui n’aiment pas les risques, qui aiment ce qu’ils ont et qui redoutent le changement non pas parce qu’ils sont cons mais parce qu’ils ont si peu et ont peur de tout perdre. Ces gens, hélas, au Québec, en région comme à Montréal, forment la très grande majorité! C’est eux, au fond, « ton » peuple!

Je t’admire, Amir, pour ton courage, pour tes convictions, ton activisme tout azimut, ton coté provocateur et ta capacité à soutenir la pression. Or, voilà, puisque tu parles toujours de « ton » peuple et que le peuple québécois est celui que je t’ai décrit, je pense qu’il ne faudrait pas juste parler de « ton peuple » mais lui parler aussi. Les coups d’éclat, médiatiquement, ça marche, certes. Seulement, tu n’es pas une starlette ou un candidat à Occupation Double, mais un politicien, qui plus est un député et un candidat aux prochaines élections qui auront une saveur de boisson dégénérescente  d’Occupation Trouble. Il te faut, non seulement contester, protester et critiquer, mais aussi proposer des idées de sortie de crise, de sensibiliser « ton » peuple à ce qui s’en vient si on ne bouge pas. Car oui, qu’on le veuille ou non, il y aura du changement, on ne reste pas stationnaire dans une société ; la question est quel genre de changement nous voulons. Il faut que tu parles de ce que Québec Solidaire propose comme changement et en quoi cela est conforme à la société Québécoise, à son Histoire,  son avenir et son âme.

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