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Billet de blog 30 janvier 2026

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A la team du "c'était mieux avant" fermez-la. Merci.

Je suis à un âge où on commence à regarder en arrière. J'ai vécu bien plus que ce que je ne vivrai encore. C'est étrange comme pensée parce que le temps passe très vite. Donc, je disais que j'étais à un âge d'avoir connu le "avant".

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Et je vais raconter ce dont je me souviens, du "avant".

Illustration 1
© Elisa

avec une image de lever de soleil, Bretagne, France. Pour l'espoir. 

j'avais 6 ans, ou 5, je ne sais pas trop. Des soucis de dent de lait. Je vis chez mes grands-parents. Rendez-vous pris avec un dentiste à Marseille. 
Curieusement (ce dont je me souviens) je suis seule dans le cabinet. J'en sors groggy, en pleurs, avec une étrange sensation que je n'analyse que bien plus tard, en âge de comprendre que cet énorme truc que j'avais eu dans la bouche ne pouvait pas être un matériel chirurgical. Je ne dis rien à personne, je pleure. Ma grand-mère me console. Normal de pleurer en sortant de chez le dentiste quand on est enfant, et que les grands sont restés dans la salle d'attente.


J'ai 7 ans. Ma grand-mère m'emmène au marché pour acheter des chaussures. J'aime bien aller au marché de la Plaine, on y trouve des trésors, et mémé m'achète souvent une orange épluchée. On entre dans le camion du vendeur. Je m'assois sur un tabouret pour essayer ces fameuses chaussures. Ma grand-mère me les met au pied, elle est devant moi. Le vendeur dans mon dos. Je le sens prendre ma menotte, la presser contre ce que je n'identifie pas, mais je suis très mal à l'aise. Je ne veux pas ces chaussures. Je supplie de partir. Le vendeur insiste. On les achète pendant que ma main colle. Je ne dis rien. 


J'ai 10 ans. Nous allons au concert d'Adamo, avec ma grand-mère. On est debout, et il y a du monde. Je sens qu'encore une fois, ma main est prise, j'essaie de me retourner, de protester, mais mémé n'écoute pas. Encore une fois, ma main est souillée. Je ne dis plus rien. 


J'ai 10 ou 11 ans. Je rentre à pieds de l'école. Je suis proche de chez moi, Sainte Marthe, Marseille. C'est une propriété où mes grands-parents servent de concierges, de personnes à tout faire. Je suis au portail. Un jeune homme en vélo s'approche de moi et me parle. Je ne comprends rien à ce qu'il me dit. Je fais quelques pas vers lui, pour entendre mieux. Il fixe ma jeune poitrine et envoie la main pour me caresser. Je recule. Je fonce chez moi. Je ne dis rien à personne. 


J'ai 15 ans. Je n'habite plus chez mes grands-parents. J'ai rejoint la "cellule familiale". C'est un dimanche, des amis de mes parents sont là. Il fait beau, on mange dehors. Je m'éloigne et je suis rejointe par "l'ami". Il me plaque contre le mur, essaie de m'embrasser, soulève ma robe, passe la main, je le repousse. Je pars. Je ne dis rien à personne. 


J'ai 17 ans, j'attends un enfant. Je ne suis pas mariée, ni de petit ami sérieux. Juste une aventure d'un soir. Ma maman me propose un avortement à l'aiguille à tricoter. Bien évidemment je refuse. Aucune envie de me faire charcuter. L'avortement n'est pas autorisé encore. Chez le médecin, maman me fait mettre son alliance. Juste pour le regard. Le médecin n'est pas dupe. Je suis passive, j'aurai cet enfant, de toute façon je l'aime déjà. 
Sur les "conseils" de ma famille, je me marie. Je ne veux pas, mais je me tais. 


J'ai 19 ans. Je promène ma fille dans le landau. Il fait beau, je suis en mini jupe, bronzée (ce qui n'apporte rien à l'histoire sauf que dans ces cas-là les z'oms s'imaginent plein de trucs) Une voiture s'arrête. Me fais des propositions dégueulasses. Je réponds vertement. Je suis avec ma fille, le mec dans la voiture le voit bien. Et me traite de sal*pe en partant sur des chapeaux de roue. 


J'ai 23 ans. Je travaille aux Dames de France à Marseille. J'ai un super poste, je suis dans le rayon parfumerie, je représente une grande marque de parfum. Je suis bien dans ma peau, des longs cheveux attachés en chignon obligatoire, des vêtements noirs. J'adore mon travail, j'ai des compliments de la direction de la marque, des clientes fidèles. Mon problème : le chef du personnel qui a décidé de faire de moi sa maitresse. Il me harcèle. Me fait  des propositions toutes les plus absurdes les unes que les autres. Veut me faire visiter son voilier, partir en mer avec moi, m'inviter dans sa résidence secondaire, et j'en passe. Je dis non. Je dis encore non. Et encore non. Il n'apprécie pas. Me change de rayon, modifie mon jour de congé, me fait travailler plus. Cette fois-ci j'en parle à l'homme qui partage ma vie à ce moment. Il me dit juste que du moment que j'ai refusé, c'est pas bien grave. Je me tais. 


Je suis caissière chez Mammouth (eh oui ça date) un client régulier vient à ma caisse tous les jours, me dit des trucs salaces, me harcèle. Personne ne voit rien, et je ne dis rien. Je démissionne. 


Je travaille dans le service public. J'ai le tort de plaire à divers responsables de service, et j'en paye les conséquences. C'est difficile de maintenir ce NON que je hurle silencieusement. Aucun ne veut écouter. Le harcèlement est journalier. Anecdote pour montrer à quel point les hommes s'autorisaient des gestes à vomir : il y a une soirée des vœux. Tout le monde s'amuse. Le jeu préféré de certains, glisser des glaçons dans le décolleté des femmes. Rien de drôle, mais ça les faisait rire comme des idiots. Evidemment, nous on subissait, protestait, mais on n'a pas dénoncé. On s'est tues. 


Je vais passer sur les vi*ls conjugaux, sur la gifle, sur la tentative de féminicide, parce qu'encore une fois, je n'ai rien dit. Jamais. Parce qu'avant, on se taisait. 
Voilà, ce n'est qu'une partie de tout ce que j'ai pu, de ce qu'on a pu, nous les femmes, rencontrer au cours d'une vie. 
Alors non, c'était pas mieux avant. Aujourd'hui, heureusement, on peut parler. Même si on est peu écoutées, on peut dire, on peut se révolter, déposer des plaintes, et même écraser son violeur. On peut avorter, on peut se protéger, aller vers des associations de victimes, vers des associations féministes, être féministes. Et ça fait vachement du bien la sororité. 
Evidemment, ça pourrait être bien mieux. Et on reste des #SalesConnes, pour celles et ceux qui n'ont rien pigé, et qui pensent encore que "c'était mieux avant" 

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