Si tu aimes la Nuit Debout frappe dans demain

Elle avait bien commencé cette journée : grand soleil, bon sommeil, le pied léger. On espérait un 1er mai gigantesque pour, selon la formule de Fakir, empruntée à Victor Hugo : « étonner la catastrophe ». Mais la surprise n'a pas été du bon côté et ce n'était même pas une surprise.

On s'y attendait, à la violence. Depuis le 28 avril au moins, elle suintait à Nation, où j'avais décidé de débouler pour prendre le défilé à l'envers – une de mes manies d'agoraphobe de remonter les manifestations, parce que la seule idée de piétiner pendant des heures au point de départ me donne des vapeurs. 

Entre les colonnes, au pied des anciens bâtiments d'octroi édifiés par Claude Nicolas Ledoux quelques années avant 1789, la place était encore silencieuse, de ces lourds silences qui précèdent l'orage. Claude Nicolas Ledoux, qui fut l'architecte visionnaire de la Saline royale d'Arc et Senans, se piquait de créer des utopies. On moqua ses barrières en lui reprochant, à lui, leur emploi : percevoir la taxe qui allait engraisser l'Etat, c'est-à-dire le roi et sa cour. Le paradis fiscal était alors à Versailles.

Je pensais à ces hoquets de l'histoire en regardant, au loin, monter des fumées blanches. Dans le boulevard Diderot, marchaient, hagards, des manifestants qui avaient réussi à quitter le cortège bloqué par les CRS. Je ne sais pas pourquoi, ils avaient tous l'air de professeurs à la retraite. Ils parlaient d'un ton docte et précis, pas du tout agités comme le sont habituellement les manifestants exposés à la violence, qui en jouissent secrètement, ou qui veulent en découdre. On aurait dit que l'événement leur était extérieur. Ils étaient là pour manifester. La police les avait bloqués. C'était prévisible et ils avaient l'air désolé de voir leur prévision se réaliser. Le cortège dans son ensemble était plein de gens calmes et déterminés, de personnes âgées, de parents avec leurs enfants. Quelques jeunes se déplaçaient en petites grappes. Ils n'avaient pas l'air très nerveux non plus, même si le niveau d'excitation semblait chez eux plus élevé. Ils chaussaient tous ces étranges lunettes qui sont devenues l'ordinaire des manifestations, et qu'on porte d'habitude pour faire de la plongée ou pour souder des fils électriques. Ils avaient des foulards ou des bonnets, mais ça ne faisait pas très sérieux, contrairement aux journalistes qui portaient un casque et des masques à gaz et dont on sait aujourd'hui que certains, à Nantes, étaient en fait policiers, selon un communiqué du SNJ.

En approchant de Reuilly-Diderot, j'ai entendu les cris des manifestants. Police partout, justice nulle part. C'est vrai que la police était partout, avec ce costume en écailles de poisson qu'on croirait imité de Star Wars. L'air était saturé de gaz lacrymogènes et de pétards. J'essayais d'identifier les casseurs, mais on ne les voyait pas. Un homme est allé voir des jeunes qui avaient ces étranges lunettes et leur a dit d'arrêter de faire les imbéciles parce qu'à cause d'eux tout le mouvement allait être décrédibilisé. Ils lui ont expliqué que les lunettes, ce n'était pas pour casser, mais pour se protéger. Puis ils ont commencé à discuter. L'homme était intarissable. Il parlait de toutes les manifestations où il était allé, comme si on allait faire le compte et lui délivrer un brevet. Sa femme hochait la tête tout le temps. Je voulais être polie, mais c'était difficile de rester concentrée avec toutes ces bombes lacrymogènes. Une femme est venue m'expliquer qu'elle habitait rue du Temple, et que tous les soirs elle voyait des policiers en civil sortir de voitures banalisées immatriculées 75, habillés en casseurs, pour aller semer la discorde dans les rangs de la Nuit Debout. Les manifestants disaient tous la même chose. « Le 28 avril à Nation, je les ai vu sortir comme des cafards de derrière un lavabo », dit une autre. Ces fauteurs de poudre assermentés qui infiltrent à volonté ont repris du service comme au bon vieux temps. Le 28 avril, la violence était telle que les gens n'en revenaient pas. « J'ai eu l'occasion de voir des manifs dégénérer dans la violence, dirait plus tard une amie, mais là, c'est la violence qui est générée par ce dispositif policier. »

D'un coup les CRS ont encerclé des manifestants qui n'étaient pas casseurs et je me suis cassée dans une rue en coude, pour ne pas être prise au piège. Ils nous suivaient en marchant comme des robots, à cause de ce costume ridicule. Ils avaient l'air de jouer dans un film au ralenti. J'ai pensé que je regardais trop d'écrans en ce moment, j'avais perdu l'habitude de la réalité, de son odeur, de la proximité des gens. Je me suis dit que nous étions tous en train de devenir des spectateurs, et pendant que je courais pour leur échapper, comme si j'était devenue une cible (réveille-toi ! tu délires !), j'ai senti que l'ancien monde allait encore une fois me rattraper. Rue Faidherbe un homme du collectif Roosevelt pleurait à cause des lacrymos. On lui a demandé ce qui se passait, parce qu'en fait, personne ne comprenait. On n'avait pas le plan large, ni de plan serré. Pendant qu'il nous parlait, je me suis demandée ce que c'était, le collectif Roosevelt. J'ai regardé plus tard sur Internet et j'ai vu que c'était une association qui proposait de tout changer en 15 propositions, comme le président Roosevelt qui avait fait passer les réformes pour le New Deal en trois mois afin de résoudre la crise de 1929. Sur le site Internet j'ai reconnu le monsieur, il s'appelle Lamour. Je pourrai dire que j'ai rencontré Lamour le 1er mai, ça fera romantique.

Il a dit qu'il avait vu des casseurs jeter des dizaines de pavés sur les CRS. Ou des bouteilles. Et puis ces lacrymos. On reniflait tous et j'ai profité de l'arrivée du cortège de la CGT 93 pour rejoindre mon peuple. Je voulais remonter vers le haut du cortège pour retrouver des copains, mais j'ai vu qu'en réalité, la manifestation avait bifurqué par la rue du Faubourg Saint-Antoine. Une de mes amies – plus pacifiste que ça, tu fais pas - racontera plus tard qu'elle a voulu passer un barrage de CRS pour rejoindre la manif, et qu'ils lui ont demandé d'enlever les autocollants qu'elle portait avant. Des autocollants ultraviolents comme : « Les capitalistes vivent au-dessus de nos moyens » et « La France insoumise le 5 juin avec Jean-Luc Mélenchon ». Elle a refusé. Elle était boulevard Diderot, qui écrivait : « Quand un peuple n'est pas libre, c'est encore une chose précieuse que l'opinion qu'il a de sa liberté ; il avait cette opinion, il fallait la lui laisser ; à présent il est esclave, et il le sent et il le voit ; aussi n'en attendez plus rien de grand ni à la guerre, ni dans les sciences, ni dans les lettres, ni dans les arts. »

Au même moment, comme dans un rêve, le cortège de Lutte ouvrière a décidé de s'arrêter là, pour un petit meeting d'adieu improvisé, et les Tamouls ont débarqué avec leurs drapeaux pleins de tigres. C'était la fin. Ou comme disait Oscar Wilde : « Everything is going to be fine in the end. If it's not fine, it's not the end. »

Je suis remontée vers la Nation pour prendre le métro, écoutant les rumeurs qui semblaient apaisées, et j'ai pris la direction de la République.

Dans le métro, quelques hommes avec des têtes de jeunes cadres dynamiques, propres sur eux et bien coiffés, se sont mis à chanter à tue-tête « Ni chair à patron, ni chair à matraque, non non non, à la loi travail !», mais ça n'a pas vraiment pris dans le wagon, alors ils sont passés à « PS, je te hais ! » qui a un peu mieux marché. Je me suis dit que le Hé ho la gauche de lundi dernier n'avait décidément pas conquis les cœurs en ce 1er mai. Les vagues populaires de mon adolescence me manquent.

A République, le concert de Nefkeu touchait à sa fin. Les rappeurs qui jouaient sur la scène-camion sautaient en l'air devant une assistance chauffée à blanc qui criait « Paris, Debout ! Paris, Debout ! » Certains ne se contentaient pas de ce cri de ralliement, qui faisait la nique aux attentats, et avaient décidé de grimper sur la statue de la République, d'où ils chantaient, sublimes, leur bonheur d'être vivants. Après, comme ces chats intrépides qui montent des arbres et ne savent plus en redescendre, ils se sont contorsionnés pour revenir sur la terre ferme en poussant des cris de désespoir sous les yeux de la foule inquiète. Pendant ce temps, les copains de Nekfeu appelaient à aller manifester devant l'Elysée. Ils ont rameuté à l'AG. Un temps, j'ai hésité à les suivre dans cette opération gesticulaire, ne serait-ce que parce qu'ils étaient tout ce qui pouvait tenir lieu de peuple dans cette assemblée. Mais j'ai manqué de nerf, et j'ai renoncé. Y sont-ils arrivés ? Pourquoi ne sont-ils pas restés pour discuter ? Pourquoi ne les a-t-on pas écoutés ?

Pendant que je réfléchis à cette rencontre qui n'a pas eu lieu, la place se remplit petit à petit : commission femme sans hommes par ci, commission banlieue sans banlieusards par là. Les volontaires de Defcol mangent des galettes au miel Bjorg. La cantine de Nuit Debout propose des salades fraîches avec des radis. On donne ce qu'on veut. A côté, les vendeurs de merguez font leur possible pour garder la main, mais on sent que la bataille est rude, d'autant que les végétariens les ont à l'oeil. Quelques ivrognes déambulent déjà, raccompagnés tendrement vers ailleurs par des membres du pôle sérénité.

Sur le plateau de l'AG, il y a un débat avec des experts comme à la télé, sauf que là c'est en vrai et qu'on est assis par terre. Le sujet au moment où j'arrive est : « faut-il ou non supprimer le travail ?». Perso, je vote oui sans hésiter. Je viens de lire sur un stand la phrase d'un Indien qui disait « Ne travaillez jamais. Travailler vous empêche de rêver. » Ou quelque chose d'approchant qui me va droit au coeur. Mais pas Dominique Meda qui veut juste qu'on travaille moins pour partager les tâches ménagères et l'éducation des enfants. A défaut de pouvoir rêver, je me dis que c'est une bonne idée pour commencer. Même si je ne suis pas loin de penser que les tâches ménagères aussi devraient être supprimées. Les enfants, non, évidemment, parce qu'alors qui paierait nos retraites ? C'est le moment que choisit ma fille pour m'appeler. Elle était censée réviser son bac mais elle est à Nation et s'inquiète pour moi, qui n'y suis pas. Du coup je m'inquiète pour elle, puisque, me dit-elle, la place de la Nation est devenue un vaste nuage de fumée avec des casseurs et des CRS qui s'affrontent. Je pense avec nostalgie au temps où je passais mon bac, pendant les grandes grèves de 1979 pour la sidérurgie. Il n'y avait pas de téléphone portable. Mon père qui filmait pour le grand parti des travailleurs envoyait le service d'ordre de la CGT m'extirper des charges policières. Comment ils me retrouvaient, ça m'a toujours paru miraculeux. Sans téléphone portable, on ne s'inquiétait pas pareil. Il y avait du temps pour se demander, pour mettre ses sens en mouvement. On vivait sa vie au lieu de l'enregistrer pour la vivre plus tard. Aujourd'hui tout le monde filme les flics. Ils font comme si on n'était pas là. La vidéo se retrouve sur Internet. Les images s'envolent et les cris restent. Dans les médias, tout a cet air de déjà-vu, de pas penser qui nous anesthésie. Ce temps m'est étrangement familier, ou devrais-je dire plutôt familièrement étranger ? J'apprendrai demain qu'il y a eu un viol à Nuit Debout, et que certains se sont inquiétés que cela puisse donner une mauvaise image du mouvement.

C'est de ces problèmes que discute aussi la commission stratégie où je m'attarde quelques instants. La question est de savoir qui est porte-parole de Nuit Debout. Le débat a quelques relents d'hier, entre ceux qui pensent que tout le monde est porte-parole et ceux qui pensent qu'il faut un chef (mais le mot qu'ils emploient est : organisation). « Du moment qu'on adhère à l'idéologie de Nuit Debout on est porte-parole !», affirme un participant. Mais qu'est-ce que l'idéologie de Nuit Debout ? J'aimerais bien demander mais j'ai peur de passer pour la mauvaise élève. 

C'est pourtant le mouvement que j'attendais et espérais depuis longtemps. Mais quelque chose me retient à sa marge. En regardant ces milliers de gens filmer et se filmer, tweeter et facebooker, moi y compris, je comprends que nous sommes en train de nous perdre dans ces mirages démocentriques. Non que la démocratie soit un mirage. Mais la Nuit Debout m'apparaît comme ces oasis qui surgissent en plein désert quand on a soif : faisons quelques pas, et elle disparaît. Pendant ce temps-là, le fascisme fait son lit comme on se couche, les multinationales dominent le monde et le PS nous envoie sa loi travail et ses CRS, poursuivant on ne sait quel dessein qui n'a plus rien à voir avec le socialisme – si jamais cela a été le cas un jour.

Boulevard Voltaire, un skater hurle parce qu'une voiture de police à détruit sa planche à roulettes : « C'est ma femme que vous avez détruite, là ! », hurle-t-il de douleur. Il a de long dreadlocks de roux et jure devant les CRS qu'il va les enculer. Vu qu'il désigne sa planche comme sa femme, je ne saurais dire s'il parle aux flics ou à leurs camions. Comme il semble sur le point de péter une durite, un homme s'interpose pour le calmer, tandis que les CRS sortent du camion. Tout s'emballe, des voitures passent en faisant hurler leurs sirènes, des poubelles sont renversées, puis ça retombe aussi soudainement. Un homme est à terre, les CRS le maltraitent violemment. Il a de l'alcool sur lui, que les flics renversent, avant de le gazer. Je suis avec une femme qui me dit : « Je ne sais pas s'il faut en rire ou s'il faut en pleurer. » Moi tout à coup je m'aperçois que je pleure. Une autre femme se met à crier aux flics : « Vous n'avez pas honte de traiter les gens comme ça ? On est en démocratie, pas dans une dictature en Amérique du Sud ! Vous nous emmerdez avec vos grosses couilles !» On discute, je pleure toujours. « Mais pourquoi ? » me demande la femme.

Les flics armés jusqu'aux dents qui dans quelques minutes évacueront violemment la place de la République ne m'ont laissé que le choix des larmes. Je remonte le boulevard Voltaire en pensant à Candide ou l'Optimisme : "Si c'est ici le meilleur des mondes possibles, que sont donc les autres ?"

Demain sera un autre jour.

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