A perte de vue - Guide pratique de l'apocalypse 4/7

Un jour, j’ai été aveugle. Ça m’est tombé dessus comme ça, au réveil, et j’ai décidé de rester au lit un moment en attendant que ma vue revienne. Comme elle ne revenait pas, je me suis levé. J’ai trébuché sur la table de nuit, juste au niveau du petit doigt de pied, et, en criant, j’ai pensé : voilà une journée qui commence mal.

img-0679
Guide pratique de l'apocalypse 4/7 : A perte de vue

Un jour, j’ai été aveugle. Ça m’est tombé dessus comme ça, au réveil, et j’ai décidé de rester au lit un moment en attendant que ma vue revienne.

Comme elle ne revenait pas, je me suis levé. J’ai trébuché sur la table de nuit, juste au niveau du petit doigt de pied, et, en criant, j’ai pensé: voilà une journée qui commence mal.

À tâtons, je suis allé dans la salle de bains et je me suis rendu compte que je n’étais pas vraiment aveugle, parce que le miroir réfléchissait mon image. La grimace que j’avais faite en me cognant dans la table de nuit était restée sur mon visage, et j’ai d’abord eu un peu peur. On s’habitue vite à l’obscurité, finalement, mais le spectacle de sa propre figure est toujours une épreuve.

Sur ces pensées philosophiques, je suis allé pisser; évidemment, j’ai loupé la cuvette et mes pieds ont encore dégusté. Je me suis demandé si c’était possible d’être aveugle en intérim. J’avais entendu parler d’une histoire où une fille devenait aveugle, puis recouvrait la vue miraculeusement. De toute façon, ça n’a rien à voir, j’ai pensé, et le pauvre jeu de mot m’a fait rire.

Après tout, être aveugle, c’est une expérience. J’ai réfléchi aux métiers que je pouvais faire maintenant. Un routier aveugle, c’est peut-être pittoresque dans les films où les infirmes parviennent à surmonter leur handicap à la force du poignet, mais dans la vie, ça doit pas marcher très fort.

Je me suis dit que ce métier ne m’avait jamais vraiment plu, en définitive. Je m’y étais mis pour voyager, à l’époque où je croyais que ça me mènerait quelque part, mais maintenant ça m’emmerdait. Qui sait ce qu’ils nous faisaient trimballer dans ces camions citernes, peut-être des déchets radioactifs, de la dioxine. J’en connais un, il a roulé pendant quinze jours avec un kilo d’uranium au cul: un technicien de l’usine à qui il avait soufflé une fille l’avait mis là pour se venger. On a trouvé un taux effarant de radioactivité dans ses roubignoles, un jour de contrôle, et c’est ça qui a mis la puce à l’oreille aux services de sécurité. Peut-être qu’il mourra d’un cancer, je ne sais pas. Je me suis assis sur le trône et j’ai réfléchi de nouveau. Il fallait que je trouve un métier avant d’entreprendre quoi que ce soit d’autre, sinon je crèverais de faim.

Que peut faire un aveugle? je me demandais. Il y a bien, par exemple, kinésithérapeute, mais c’est dur à prononcer et je suis pas très délicat avec mes mains. À force de conduire des cinq tonnes, on prend des cales.

J’ai pensé à être musicien, juste une minute, pour rigoler. La seule fois que j’ai essayé de faire de la musique, à l’école, la prof m’a mis dehors. Je la comprends. Au début, étourdiment, elle m’avait donné des cymbales. Impossible de résister, j’avais écrasé les oreilles de mon voisin pour voir ce que ça donnait, question musique. « Puisque tu veux taper, prends le tambour », avait dit la prof. J’ai déchiré la peau du tambour et elle a fini par m’envoyer au fond de la classe avec un triangle. J’aurais jamais pensé qu’un triangle, ça se pliait si facilement. Quand elle a vu ce que j’en avais fait, la prof m’a dit que je pouvais me dispenser des cours, et j’ai jamais pu approfondir mes connaissances musicales.

Donc, pas musicien. J’ai pensé encore, et à force, ça m’a donné faim. Et si j’étais cuisinier, par exemple? Pour ça, il suffit de sentir. Je m’imaginais, fringué en cuistot, avec le chapeau, le tablier blanc, en train de touiller un ragoût avec ma canne blanche. Ça m’a fait rire un moment, puis je me suis rappelé un téléfilm où un aveugle met le rif dans la cuisine en renversant de l’huile sur le feu, et j’ai décidé de ne pas être cuisinier.

J’ai pensé à mendier, puis j’ai eu une idée. J’ai essayé de la retenir, mais elle a disparu dans le noir. Je me sentais comme ces chats qui sautent après un rayon de soleil, et j’ai eu envie de pleurer. Je me suis retenu longtemps, presque quinze secondes, mais quand j’ai touché mon visage, j’ai senti qu’il était déjà inondé de larmes. Peut-être que je pleurais depuis des heures, des mois, des années, sans bruit…

Je me suis levé. J’ai remonté mon caleçon et je me suis regardé dans la glace, prudemment cette fois, pour ne pas me faire peur. J’ai vu un type brun, avec une cicatrice sur l’arcade sourcilière, un nez un peu tordu, et le reste qui cherchait son équilibre tout autour. Il avait une tête sympathique, et son regard m’a rassuré. Lui aussi, il avait peur. Il souriait vaguement, une sorte de grimace plutôt, et pour engager la conversation j’ai dit: « Toi mon vieux, t’as une gueule de Mirage IV: à géométrie variable. » Ça ne l’a pas fait rire. Je lui ai encore dit de ne pas pleurer, mais il ne m’a pas écouté, et j’ai détourné les yeux pour ne pas le gêner.

Le son de ma propre voix me semblait bizarre, et je n’avais toujours pas trouvé de métier. Ça dépendrait un peu du temps que durerait l’aveuglement, en fin de compte. Je pourrais peut-être reprendre la route, après quelques jours passés à partager ma chambre avec l’inconnu du miroir.

J’ai décidé de me préparer un petit-déjeuner. Pas facile quand on est aveugle. D’abord, il aurait fallu retrouver la cafetière italienne, et je ne me rappelais plus où je l’avais posée la veille. Ensuite, il y avait le problème du gaz. Je pouvais me faire exploser la gueule en moins de deux avec les allumettes, si seulement j’arrivais à mettre la main dessus.

« Mais, espèce de con, me suis-je dit, t’as qu’à prendre le miroir pour y voir! » Je me suis mis à la recherche d’un miroir pour m’occuper, arrêter de penser. « Tu penses trop », disait toujours ma mère. Faut dire qu’elle, elle sait à peine ce que c’est d’avoir un cerveau. Parfois, je me demande même si elle en a un. À voir comment elle s’en sert, on croirait pas: vous en connaissez beaucoup, vous, des mères qui vissent systématiquement la tétine à l’envers, de sorte que le côté à téter se retrouve à l’intérieur du biberon? À force, une telle bêtise touche à l’ingéniosité. C’est qu’il faut le vouloir pour visser une tétine à l’envers, ou renverser le lit de façon que les barreaux se retrouvent au-dessus et au-dessous du bébé, mais pas sur les côtés, puis le coller contre le mur afin d’en faire une cage. « C’était pour rien te tombe dessus », avait-elle dit, plus tard. Je me demande encore ce qu’elle imaginait et ce qui aurait pu me tomber dessus. La poisse? Être né de son ventre en était déjà une tellement profonde que rien de pire ne pouvait m’arriver. En grandissant, je me suis demandé plusieurs fois comment j’avais fait pour être normal. J’ai acheté des livres de tests pour calculer mon Q.I., et même en minutant les exercices, les résultats ont toujours été bons. À mon avis, c’est un authentique miracle que je ne sois pas débile. Ou alors, ils se sont trompés de bébé à la clinique, et les gènes pourris ont atterri chez quelqu’un d’autre.

Et si, finalement, ma cécité n’était que le résidu tardif de mon hérédité? Peut-être qu’un médecin aurait pu me répondre, mais je craignais trop qu’il m’envoie chez les loufs. D’ailleurs l’idée que ma mère soit vraiment ma mère ne faisait pas partie de celles que j’avais envie de vérifier.

Au bout d’un moment, à force de penser, j’ai compris deux choses: 1) je n’avais pas d’autre miroir que celui de ma salle de bains; 2) je ne pouvais pas sortir avant de comprendre ce qui m’arrivait.

Ce qui m’ennuyait, c’était que je savais plus quel jour on était. Je n’ai pas la mémoire des dates, et chaque fois qu’on me demande mon âge, je dois réfléchir avant de répondre. Je sais que ça tourne autour de trente, mais pour le reste…

Si j’en croyais mon miroir, il devait faire jour, puisqu’il réfléchissait un peu de lumière. Mais comme la salle de bains n’a pas de fenêtre, ça ne m’apprenait rien sur l’heure. Une vague lueur ne suffit pas, je me suis dit, et c’est stupide de vouloir connaître l’heure quand on se réveille à moitié aveugle. J’ai marché tant bien que mal jusqu’au téléphone et j’ai compté sur le cadran pour composer le numéro de l’horloge parlante: onze heures, quatorze minutes, quinze secondes. Enfin, le temps que je raccroche, ça devait bien en faire trois de plus, mais on va pas pinailler.

J’ai eu envie de profiter de ce repos forcé pour prendre un livre, mais je me suis rappelé que les aveugles ne lisaient pas, ou alors en braille, et je connaissais pas encore le braille. Dommage. Les livres m’ont toujours remonté le moral, je sais pas pourquoi. J’ai commencé à lire tôt, juste pour voir le monde avec d’autres yeux que les miens, ou ceux de ma mère, si on lui avait aussi donné un regard.

La faim me tenaillait. J’ai ouvert le frigo et je me suis enfilé quatre yaourts de suite. Leur goût m’a semblé plus délicat que d’habitude. La fraîcheur descendait en moi comme la ligne de mercure sur un thermomètre, et, à chaque degré, je me sentais plus vivant.

En fait, je déteste les yaourts, tout ce qui est lacté. Mais j’ai lu un jour qu’on pouvait devenir centenaire à condition de manger un yaourt chaque matin et, depuis, je me force. Bien sûr, c’est peut-être des histoires, mais on ne sait jamais. Dieu, c’est pareil. Il y a bien 99 chances sur 100 qu’il n’existe pas, pourtant, il faut compter avec le 1 % restant, au cas où. Quelquefois, je mets des cierges dans les églises et je prie. C’est toujours ça de gagné, si jamais Dieu existe.

En fait, c’est chiant de ne croire à rien. D’où l’avantage de vivre cent ans. Quand on n’a pas la qualité, autant avoir la quantité, ça compense.

J’ai essayé d’imaginer ma vie en aveugle. Finalement, ça lui donnait un sens inespéré: je pourrais épater la galerie en devenant un phénomène de l’obscurité, le type qu’on plaint d’emblée, sans qu’il ait rien à faire. Pour les filles, je serais un amant exotique. Elles n’auraient pas peur de mon regard, et quand on n’a pas peur du regard de quelqu’un, on a déjà franchi un bon pas. Je ne dirais pas que je peux voir dans les miroirs et j’en mettrais partout: elles pourraient prendre les poses érotiques que j’ose jamais leur demander quand je les vois; j’avancerais à tâtons entre leurs jambes comme un chien qui flaire sa proie, elles auraient des mots très doux, des excuses, et je pourrais embellir les laides en léchant leur peau dans la nuit…

Pas mal, je m’y voyais déjà. Seulement, comment les rencontrer? Je ne pouvais quand même pas errer dans les rues en braillant: « S’il vous plaît, une caresse pour un pauvre aveugle! » Quoique. Ça méritait d’être étudié. Mais, déjà que je suis pas très doué, question drague, je risquais de tâtonner deux fois plus. Et puis, il y avait aussi les filles qui en profiteraient pour me faire faire n’importe quoi. Le mieux ç’aurait été d’essayer.

J’ai pensé à appeler des anciennes copines pour voir l’effet que je leur ferais en infirme. Parmi les dix ou quinze que j’avais connues ces dernières années, il devait bien s’en trouver une ou deux qui ne me raccrocheraient pas au nez en disant: « Je suis pas une femme de marin, figure-toi. » Enfin là, je parle pour celles avec lesquelles ça collait plus ou moins. Les autres ne se rappelleraient probablement pas mon nom, ou alors en mauvaise part.

Le problème, c’était les numéros de téléphone. Je me souvenais de certains par cœur, mais je ne savais plus à qui ils correspondaient, et les renseignements ne donnent pas le nom de quelqu’un d’après le numéro. J’aurais bien sûr pu faire l’inverse, si seulement j’avais connu le nom de famille de celles que je voulais appeler. Tout ce que j’avais, c’était des visages, ou plutôt des expressions, un rire, un regard flou, quelquefois le son de la voix, et puis surtout l’odeur, ça j’oubliais jamais.

J’ai fait défiler les numéros dans mon esprit en tentant d’y coller le nom de l’abonnée. Mais ça ne venait pas. Je me suis donc résigné à essayer de retrouver le sentiment féminin à travers les chiffres: ça valait quand même mieux de tomber tout de suite sur une fille, plutôt que d’entendre décrocher le type aux couilles radioactives, par exemple.

Finalement, j’en ai trouvé un qui m’inspirait, et je l’ai composé sur le cadran. Au bout de six sonneries, une fille a décroché. Elle avait une voix jeune, un peu méfiante, mais ça ne m’a rien évoqué. Pour la faire parler, j’ai dit mon nom:

« Bonjour, c’est Manu. »

Pas de réponse.

« Tu te souviens de moi? »

Un long silence a suivi ma question, alors j’ai soupiré, en essayant de faire croire que j’étais en danger de mort, histoire de la stimuler. Mon esprit fonctionnait à plein régime; je cherchais un moyen de lui faire dire son nom et, en même temps, il fallait que j’enchaîne.

« Comment tu vas? j’ai dit.

— Pas terrible.

— Qu’est-ce qui t’arrive?

— J’ai cassé un miroir ce matin, a-t-elle dit. Sept ans de malheur dans les gencives. J’étais en train de me laver les dents. »

J’ai cherché dans ma mémoire une fille superstitieuse. Je suis intrigué par ce genre de conneries et, en même temps, je les hais. Mais quand on est dedans, sûrement, on a l’impression d’aller quelque part, de ne pas être suspendu dans le vide en attendant que la Terre explose. Les choses ont un sens, tout à coup, et ce qui arrive est un miracle permanent qui nous sauve pour mieux nous emprisonner. En attendant, je ne voyais toujours pas qui pouvait être superstitieux, au sujet du miroir…

« Qu’est-ce que tu fais en ce moment?

— Oh, rien de spécial, elle a dit, je suis toujours serveuse au Kit.

— Tu commences à quelle heure?

— À neuf heures.

— Ça te dirait qu’on boive un coup ensemble? »

Elle n’a pas répondu. Je ne savais pas comment la faire parler, l’inciter à venir chez moi, vu que moi, je ne pouvais pas sortir. Et je n’avais toujours pas retrouvé son nom.

— Tu sais, j’ai un miroir magique chez moi.

— Ben voyons! Je parie même qu’il est vissé au plafond, juste au-dessus du lit!

— Ah non, tu te trompes! Il est dans la salle de bains. Et à l’intérieur, y a un type assez marrant, avec une gueule de Mirage IV, à géométrie variable. »

Elle a ri encore.

« Après tout, je m’en fous. Au point où j’en suis… Où est-ce que tu habites? »

Je lui ai donné mon adresse, sans préciser que j’étais au sixième sans ascenseur, ça l’aurait découragée.

Elle est arrivée une heure plus tard, à vue de nez. Je suis allé ouvrir dans l’obscurité en essayant de me faire une tronche présentable. C’était pas parce que j’y voyais rien que je devais terrifier les autres avec une mine de six pieds de long.

J’ai ouvert en souriant, puis j’ai pensé que je ne m’étais pas lavé les dents ce matin et mon sourire s’est figé dans l’atmosphère.

« Tu vas pas bien? » a-t-elle demandé.

J’ai tendu la main dans le vide pour la faire entrer. Je l’ai sentie glisser près de moi, et son parfum m’est remonté dans les narines comme une anguille.

« J’ai des problèmes de vue, depuis ce matin, je vois un peu flou.

— Tu vois rien du tout, oui, a-t-elle dit en entrant dans la chambre. On se connaît d’où?

— À vrai dire, je comptais sur toi pour me l’apprendre.

— Parce que tu crois que je me souviens de tous les types que je rencontre au Kit?

— J’ai ton numéro en tout cas. C’est qu’on se connaît. »

Un courant d’air est passé sur mon visage et j’ai reculé. On s’est assis sur le lit. C’était à peu près le seul meuble de la chambre avec une table de nuit et un placard qui bouffait toute la pièce.

« Tu es aveugle de naissance? a-t-elle demandé.

— Non, seulement depuis ce matin. »

Elle a ri, mais son rire s’est bloqué tout de suite. J’ai regretté. Ça me donnait un bon frisson.

« Ce serait un comble qu’on ne se connaisse pas, a-t-elle dit. Si tu es fou, dis-le tout de suite, de toute façon ma journée est foutue.

— À cause du miroir? »

Elle a pris une voix légère, mais j’ai bien vu qu’elle avait le bourdon.

« Eh oui, à cause du miroir!

— Tu as envie de boire quelque chose?

— Qu’est-ce que tu me proposes?

Je me suis aperçu que je n’avais rien, à part de l’eau du robinet.

« Je peux pas te faire du café, parce que j’ai peur de mettre le feu. »

Elle a ri pour de bon et a dit:

« Tu es drôle, c’est vrai. Laisse tomber, j’ai pas soif. Et puis, si je commençais à boire, je pourrais plus m’arrêter.

— Tu es superstitieuse?

— Oui, ma mère est voyante.

— Et alors, qu’est-ce qu’elle en dit, pour le miroir?

— Rien, elle est morte.

— Dans ce cas, pourquoi tu dis: elle est voyante? À l’heure qu’il est, elle doit plus voir grand-chose.

— Oh, elle est morte depuis si longtemps… C’est comme si y avait pas de passé, tu comprends? »

Je ne comprenais pas, mais j’ai essayé d’avoir l’air compréhensif. Je n’arrivais pas encore à saisir en quoi je faisais ou non de l’effet en tant qu’aveugle. On ne pouvait pas conclure à partir d’une seule fille, évidemment, mais je trouvais que, dans l’ensemble, il y avait quelque chose de grave avec elle, même si elle avait ri plusieurs fois.

Je lui ai demandé comment elle était habillée.

« Qu’est-ce que ça peut te faire? a-t-elle répondu. Je pourrais te raconter n’importe quoi.

— Eh ben, fais-le. »

Elle a allumé une cigarette, puis elle a dit:

« Je suis nue.

— Tu es venue chez moi comme ça?

— Oui.

— Et personne ne t’a arrêtée?

— Non: je suis invisible. »

J’ai encaissé la nouvelle sans moufter. Finalement, pour être aveugle, il faut avoir de l’imagination, sinon on peut pas faire la conversation. À moins que ce soit pas une question d’imagination, mais de liberté d’esprit. À ce moment-là, j’aurais certainement dû pousser le jeu plus loin et lui demander, par exemple, si elle était grosse ou maigre, lui faire décrire son corps peu à peu, jusqu’aux parties les plus intimes. C’était peut-être pour ça qu’elle m’avait dit: « Je suis nue. »

Un instant, j’ai pensé qu’elle avait eu la même idée que moi et que, de son côté, elle se demandait comment faire avec un type qui se prenait pour un aveugle. Pour nous deux, finalement, c’était la même histoire: comment allait-on arriver à coucher ensemble? Il faut du temps pour laisser tomber le masque. En même temps, si on se jetait l’un sur l’autre comme ça, sans crier gare, on aurait toutes les chances de se louper. L’aveugle et la femme invisible, ça doit faire pas mal de rendez-vous manqués, quand on y pense.

Pendant que j’y pensais, justement, elle fumait. C’était sa troisième depuis son arrivée, et j’ai imaginé le nuage de fumée autour d’elle, comme un voile qui l’habillait.

« Et moi, comment je suis? » j’ai demandé.

Elle a soufflé la fumée et elle a dit:

« Tu serais pas mal sans tes écailles.

— Mes écailles?

— Oui. »

Je n’ai pas fait de commentaire, par peur d’en entendre d’autres du même acabit. Telle qu’elle était partie, elle allait sûrement me décrire en crocodile, juste histoire de me faire pleurer. J’ai cherché un autre sujet de conversation. On aurait aussi bien pu se taire, mais je me voyais mal la regarder dans le blanc des yeux, vu les circonstances.

« Et toi, j’ai dit, tu es voyante aussi?

— Un peu.

— Et tu vois quoi?

— Ça dépend. Quelquefois, j’ai des pressentiments.

— Et tu en as pour moi, par exemple?

— Non. Pour toi, j’ai juste des sentiments. »

La réponse m’a ému. J’avais déjà entendu parler de gens qui tombent vraiment amoureux au premier coup d’œil, mais jusque-là, j’avais toujours pensé que c’était des salades.

Pour être sûr, j’ai demandé:

« Quel genre de sentiments?

— Je sais pas encore.

— Quand est-ce que tu sauras?

— Ailleurs, très loin d’ici, trop tard, jamais peut-être! »

Le vers a fait tilt. J’ai reconnu Baudelaire, À une passante, et en même temps j’ai reconnu la fille. On s’était croisés une fois, à la Librairie du temps, un jour que je cherchais un livre épuisé. Elle cherchait le même, et on avait échangé nos numéros, pour le cas où l’un des deux le trouverait.

« Alors, j’ai demandé, tu l’as trouvé?

— Quoi?

— Le livre qu’on cherchait.

— Je croyais que tu étais aveugle?

— Seulement depuis ce matin, je t’ai dit. Tu me crois pas? Tu te méfies de moi?

— Oui.

— Pourquoi?

— Parce que tu n’as pas encore essayé de coucher avec moi.

— Et alors? Ça devrait te rassurer, au contraire.

— Je me demande si je te plais.

— Qu’est-ce que ça peut te faire? C’est si important pour toi, de plaire?

— Comment saurais-je que j’existe si je ne plais pas? À force d’être invisible, on a des doutes.

— Ça ne te pose pas des problèmes dans ton travail?

— De quoi, de plaire?

— Non, d’être invisible.

— Je le suis que depuis ce matin, moi aussi.

— Au moment où tu as cassé ton miroir?

— À peu près. J’étais tellement en colère… Je ne sais plus très bien. »

J’ai essayé de me rappeler comment elle était quand je l’avais vue à la Librairie du temps. Ça me semblait bizarre d’avoir gardé son numéro de téléphone en mémoire, plutôt que celui d’une fille que je connaissais vraiment.

J’avais envie de l’entraîner dans la salle de bains pour la voir dans le miroir, et en même temps ça me plaisait d’avoir à deviner son image. Je suis resté un moment comme ça, à respirer son odeur. Elle portait un parfum étrange, qui se mêlait à sa sueur comme s’il était né avec elle. Mais qui peut, naturellement, sentir la vanille et le poivre, le bois sec, l’oranger, le sable et le miel des montagnes? J’essayais de déterminer, dans ce mélange, ce qui lui appartenait en propre et ce qui venait du parfum. Elle ne disait rien. À sa façon de respirer, je voyais bien qu’elle aurait voulu parler, et qu’elle n’y arrivait pas. Il y avait quelque chose de semblable dans son odeur, une sorte de secret qui devait rester inatteignable, même pour elle, et que je savais devoir découvrir un jour.

J’ai avancé ma main dans le noir et j’ai trouvé la sienne. Elle était tiède, un peu sèche, et j’ai senti des milliers de rides cachées sous sa paume. Son souffle s’est apaisé. J’ai porté sa main à mes lèvres et je l’ai embrassée. Il m’a semblé qu’elle était une fille facile, de celles qui peuvent coucher facilement en tout cas. Mais pas commode à aimer, à garder, à tenir contre soi. Pas tranquille. Et maintenant qu’on approchait du but, maintenant qu’on allait s’embrasser, se caresser, se déshabiller, se chercher sous la peau, il était trop tard pour l’amener devant le miroir. Mais à quoi ça m’aurait avancé de la voir, d’être séparé d’elle par le regard? Je me suis demandé pourquoi elle n’avait pas demandé à le voir, elle. Après tout, c’était pour ça qu’elle était venue.

Tout à coup, il m’est apparu que je ne serais pas toujours aveugle et, d’avance, j’ai regretté le temps où je l’avais été. Sa bouche était douce sous la mienne, et sa peau frémissait doucement, très doucement. Je ne connais rien de meilleur qu’un premier baiser, parce qu’après on l’oublie. L’accumulation nuit à ces choses-là. C’est comme de pouvoir manger toujours le fruit qu’on préfère. À force on en perd la saveur. Pour continuer à l’aimer, on doit sentir son goût changer. C’est l’avantage des gens sur les fruits. Y a plus de variété, la production est moins stable. Le seul truc qu’on peut dire, avec un fruit, c’est « la saison n’est pas bonne », « ils sont pas assez mûrs », « je préfère les pêches blanches aux pêches jaunes », ou, quand on est cultivé soi-même, « ces raisins sont trop verts, et bons pour des goujats »… enfin, ce genre de choses. Avec les gens, l’arsenal du goût est plus fourni, et la fourchette des variations plus étendue. Un fruit, ça réserve pas tellement de surprises, à part les vers. Mais la première fille venue est un univers. Et surtout, une fois qu’on a goûté sa saveur, elle est encore là pour nous narguer, à la différence de la pomme, par exemple, dont il ne reste que le trognon.

L’aveuglement porte à la philosophie. Même en pleine action, mon cerveau continuait à jacter dans l’ombre. La comparaison entre les gens et les fruits s’enlisait, alors j’ai conclu qu’il était plus difficile d’arriver à la colonne vertébrale de quelqu’un qu’au trognon d’une pomme. Puis je me suis dit que je m’en foutais de découvrir la colonne vertébrale de cette fille. Toute l’histoire de l’amour, c’est qu’on aime sans rien savoir de ce qu’il y a à l’intérieur, les reins, les tripes, le foie, le cœur dont on nous bassine tellement, les glandes et le sexe. Qui sait, quand il entre dans le sexe d’une femme, à quoi ça ressemble en réalité? Qui sait ce qu’il y a dans la tête de ceux qu’on aime?

Je me suis penché sur son corps comme on se penche par la fenêtre et ça m’a donné le vertige. Mes mains couraient sur elle. Je savais bien que j’aurais dû être plus lent, plus précis, mais j’étais pris par une sorte d’urgence qui m’emballait. Elle essayait de répondre, de mettre la même passion que moi dans ses gestes, mais je sentais qu’elle était plus inquiète que fervente, plus préoccupée de plaire que d’être aimée. Ça la rendait touchante, cette maladresse, cette incertitude affolée qui la faisait d’emblée renoncer à ses exigences. J’ai eu envie de l’aimer pour ça, pour effacer la crainte, et lui donner la certitude qu’elle pourrait tout demander. Qu’elle en était digne.

Nos vêtements glissaient un à un; on était morts de trouille, tous les deux, et j’ai eu envie de laisser tomber, de lui parler, d’attendre que la peur s’en aille. Mais elle ne s’en irait pas, je le savais. Pas avant longtemps peut-être, ou jamais. On aurait pu parler pendant des heures sans que ça change rien.

J’ai eu envie de lui dire des mots d’amour, moi qui n’en dis jamais. Sa peau était chaude, son corps tendu. On s’est glissés sous les draps, et, en sentant son corps contre le mien, je me suis apaisé. J’ai commencé à la caresser doucement, du bout des doigts, entre l’épaule et l’aisselle, et ce fragment de peau est apparu sous mes paupières. Je voyais, comme si mes yeux n’avaient eu pour horizon que l’espace effleuré par mes doigts. Je voyais son épaule, avec un grain de beauté bleu à la naissance de la nuque. Je voyais son bras posé sur mon ventre, très fin très délicat, ses attaches aiguës, la couleur de sa peau.

Et puis j’ai vu que chaque fragment de ma peau effleuré par elle disparaissait. J’ai vu le vide, la transparence, une certaine légèreté qui me portait à la serrer de plus en plus pour ne pas m’envoler tout à fait, prendre de la lourdeur dans ses bras. C’est marrant, j’ai pensé, maintenant, c’est elle qui ne va plus voir, et moi qui vais devenir invisible. Je suis entré en elle et brusquement, je l’ai vue tout entière. Ça m’a fait un drôle d’effet, cette vision. Séparément, fragment par fragment, on aurait vraiment cru une femme. Mais en voyant le puzzle enfin reconstitué sous mes yeux, grandeur nature, j’ai découvert autre chose. À quoi ça ressemblait, je n’en savais rien. C’était peut-être une femme, après tout. Elle se détachait dans l’obscurité, lumière blanche qui ondulait, mélange de mort et de vie, sans visage, sans regard, sans rien qui soit humain.

À moi, il ne restait que les yeux, et la sensation corporelle. Mais je n’étais plus cette ombre aperçue dans un recoin du miroir, ce type brun avec une gueule de Mirage IV. Je n’étais plus rien. J’ai pensé que c’était le plaisir, et je me suis concentré sur mes mouvements, en espérant qu’au bout du compte je finirais par découvrir une femme entre mes bras. Sa voix haletait des mots incompréhensibles, et je sentais monter l’odeur de nos emportements, celle de nos deux corps prenant de l’altitude.

C’est alors que le téléphone s’est mis à sonner. Un éclair m’a ébloui, et le corps que je tenais entre mes bras s’est évanoui. En tendant la main vers le combiné, j’ai vu l’espace se dessiner tout autour. Les reliefs de la chambre se précisaient peu à peu. Je pouvais percevoir les couleurs, la grisaille de ce jour-là, comme une peinture mouvante qui se déposait sur un monde immobile. J’ai essayé de l’empêcher de recouvrir les ombres anciennes, mais elle s’est collée sur ma vie comme une sangsue, et j’ai décroché le téléphone.

« Alors Manu, a dit une voix, quand est-ce que tu viens me voir? C’est dimanche, figure-toi. »

Tout en tenant le combiné, j’ai pris une pomme dans la corbeille de fruits. Elle avait un drôle de goût. J’ai pensé à la fille qui aurait pu être à côté de moi et j’ai dit:

« OK, maman, OK. »

Je savais que j’étais encore bon pour le poulet frites du dimanche soir, la tête fatiguée de ma mère et toujours le même film à la télé. Comme d’habitude, elle me dirait d’aller voir sa voyante, et je répondrais non. Elle essayerait de me convaincre de ne plus prendre la route, et je résisterais en sachant que ça ne changeait rien, puisque je revenais toujours. On finirait par s’engueuler, elle me reprocherait d’avoir pris une chambre et me demanderait si j’étais avec une fille.

J’ai enfilé ma veste et j’ai regardé le temps qu’il faisait, dehors. Peut-être qu’un jour elle mourrait, finalement, et ce jour-là je pleurerais…

Y en a qui disent que l’amour rend aveugle. Mais moi je sais que c’est pas vrai: ça fait des kilomètres que je roule comme ça, à perte de vue, et l’horizon n’a jamais empêché mes larmes de couler.

À mon âge!

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.