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Billet de blog 19 sept. 2022

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Tout quitter, un jour

On parle souvent des jeunes qui « bifurquent » et choisissent un retour à la terre après de hautes études. J’ai rencontré récemment des moins jeunes qui ont décidé de vivre sur la route, ou plutôt sur les chemins. Des gens modestes, qui ont travaillé dur, et qui un jour se sont dit : « Et si on changeait tout ? »

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Dans ce petit village de Camargue, la fête votive se prépare et le bar de la place est déjà en mode bodega. Le café coule dans des gobelets de plastique, ne me demandez pas pourquoi. Un petit étal de vêtements fabriqués à la va-vite en Chine ou au Vietnam ouvre le marché, avec un marchand de pizzas au feu de bois et un maraîcher. Le camion de fromages du Larzac est en retard et les vieilles du village en profitent pour boire un sirop en terrasse. « Tu veux que je te dise, lance l’une d’elles à sa copine : les hommes, c’est des

Reflets de Camargue © © ET

cons. Même moi, que je suis petite et mal faite, ils essaient encore de me courir après. Un verre de pastis, et ils t’agitent leur bistouquette sous le nez comme si c’était un tuyau d’arrosage. Mais la sécheresse, c’est pas que pour la terre, moi je te le dis ! » Son chien, qui lui ressemble évidemment comme deux gouttes d’eau, gambade autour d’elle, ravi d’être le seul amour de sa vie. Je lis le journal local en grignotant ma fougasse, sous le filet de camouflage en plastique qui donne de l’ombre, entre quatre platanes centenaires.

Au bout de la table, un couple prend place en s’excusant. L’homme commande une bière ; c’est sûrement un peu tôt pour ça, mais il gère, et allume sa première cigarette de la journée avec un contentement maîtrisé. Elle boit un café allongé, comme moi et brûle d’engager la conversation.

- Vous êtes d’ici ?

Je ne précise pas que je viens d’arriver, et que j’en sais à peu près autant qu’elle sur ce village. Ce n’est qu’après avoir emménagé que j’ai su l’essentiel : ma grand-mère avait l’habitude de pêcher le dimanche dans la rivière, et la maison précise où je vis était une sorte de tripot, m’a-t-on dit, une maison de plaisir réhabilitée il y a dix ans dans les règles de l’art. Ma grand-mère, qui adorait jouer (elle a perdu sa première paye au casino de Nice en 1928) y a-t-elle aussi joué ? Je ne sais pas. Mais comme dit ma voisine, « Ici, on ne peut qu’être heureux ».

Je parle de la fête votive comme si j’y allais tous les ans, alors que hier encore je me demandais si je ne devais pas m’acheter des boules Quiès pour atténuer le vacarme annoncé. Fallait-il voir l’abrivado ? Participer au concours de pétanque ? Rejoindre le banquet au pré ? Le couple, lui, était tenté. Ils vivent dans un camping-car depuis deux ans et parcourent la France en nomades, après une vie « à trimer comme des chiens ». Il était chauffeur-livreur et vient de prendre sa retraite. Elle était en invalidité après s’être cassé les reins dans la logistique, puis les EHPAD, à porter des vieilles et des vieux devenus incapables de se mouvoir. Sa retraite viendra plus tard, elle aura « rien ou pas grand-chose », ce qu’elle veut c’est sortir de cette vie programmée, confinée, sans surprise et sans réalité.

- On a tout laissé derrière nous, dit-elle. Vendu la maison, les deux voitures, la moto de Picardie. Cinq enfants à nous deux, on est recomposés, dix petits enfants, ils n’ont rien eu à dire. Mais ils nous soutiennent ! Ils rêveraient sûrement de faire comme nous.

Elle est volubile, il est plus réservé :

- Moi j’en avais assez de la surconsommation, des objets, des supermarchés – d’ailleurs j’y mets plus les pieds. C’est ce qui m’a attiré ici, ce petit marché. On est légers, on est libres, on aime pas le tourisme. Bien sûr, notre camping-car, c’est un gros bébé, on s’arrête dans des fermes, on donne des coups de main, on rencontre des gens formidables qui nous apprennent plein de choses. Des fois on me dit que je devrais faire un blog, mais si c’est pour passer ma vie derrière un écran, non merci. Hors de question que je m’empêche de vivre pour de bon.

La discussion se poursuit : elle ne mange pas de viande, elle veut des rapports simples, naturels.

- Le monde se casse la gueule, y a plus rien de vrai. On a voulu retrouver le plaisir de la simplicité. Faire du vélo pas électrique, laver sa lessive à la main, manger trois tomates sur le pouce, regarder le soleil se coucher, se lever, entendre les oiseaux.

Son compagnon savoure sa bière, écrase sa cigarette dans le cendrier.

- On est bien ici, conclut-elle, je crois qu’on va rester un jour de plus.

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