Un an après, j'essuie Charlie

Ça ne vous fait pas ça à vous ? Moi ce matin j'ai envie de crier. Le déluge de bien-pensance qui inonde la France au moment où elle renonce à ses valeurs me donne la gerbe. Tout ce théâtre, tous ces petits calculs politiciens de la commémoration me font monter la moutarde au nez. Alors pour 2016, j'essuie Charlie. Parce que là, je vous le dis, ça fuit de toutes parts.

 

Je fais partie de celles et ceux, des milliers, des millions, qui au lendemain de l'attentat contre Charlie Hebdo ont affiché un « Je suis Charlie » sur leur page Facebook. Un an plus tard, le 13 novembre, je n'ai pas affiché le drapeau français sur mon profil. On n'est pas trop drapeaux dans la famille, mais, oui, j'ai allumé des bougies sur mon balcon. J'ai toujours aimé les cierges, ces objets délicieusement érotiques. Enfant, j'entrais dans les églises rien que pour en allumer et je piquais de l'argent à ma mère, athée et anticléricale convaincue, pour le glisser dans le tronc du culte (qui n'est pas, quoi que vous en pensiez, un truc cochon). J'étais fascinée par la légende qui voulait que chaque bougie représente une vie qui s'allume ou qui s'éteint.

Puisque vous insistez, je ne suis pas à l'aise non plus avec les hymnes nationaux. Car soyons francs, qui a vraiment envie de chanter à tue-tête « marchons, marchons, qu'un sang impur abreuve nos sillons » ? Pas plus tard que la semaine dernière, j'envisageais pourtant de rejoindre l'armée des femmes kurdes qui luttent contre l'Etat islamique dans l'indifférence générale (et malgré Erdogan qui leur en met plein la tronche). En écrivant ça, je me sens aussi ridicule que Johnny Hallyday affirmant qu'il irait bien combattre Daesh si seulement il n'était pas chanteur. Le genre d'argument à deux balles façon « je peux pas sauver le monde cet après-midi, j'ai piscine ». Il faut être Kafka pour l'oser, celle-là (les connaisseurs apprécieront). Certes, je doute que les femmes kurdes aient besoin d'un chanteur sur le retour ou d'une myope adepte du Qi Gong pour vaincre l'Etat islamique, mais l'idée m'a effleurée, ce qui dit bien dans quel état ces attentats m'ont plongée – y compris ceux du 13 novembre auxquels mon frère, qui se croyait malin en allant dîner au restaurant avec sa femme en bas de chez lui, a miraculeusement échappé.

Je n'en fais généralement pas étalage parce que ça n'intéresse personne, mais je suis une non-violente convaincue. Le fait que je pense sans rire à tuer des êtres humains (eh oui, même ces salopards de terroristes « en sont ») montre à quel point j'ai été affectée et déstabilisée par les attentats.

Le terrorisme est une infâmie en soi. Mais son double effet kiss (my ass) cool est qu'il sert avant tout les intérêts qu'il prétend combattre. Les attentats attribués à l'extrême-gauche dans les années 70 se réclamaient du marxisme-léninisme et n'ont fait qu'accélérer la victoire du capitalisme et la violence d'Etat. La liberté d'expression n'a jamais été aussi attaquée qu'après les attentats de janvier 2015, avec un unanimisme hystérique qui faisait froid dans le dos. Rappelez-vous qu'on a été jusqu'à emmener un gamin de 8 ans au commissariat, et qu'on a suspendu un prof de philo qui avait ouvert le débat avec ses élèves dans le centre de la France. Certains de mes voisins et voisines de banlieue riaient franchement à la seule idée de marcher pour défendre la liberté d'expression. Quand on est la cible permanente de médias avides de sensationnel qui vous flanquent des micros sous le nez en vous demandant si vous êtes Charlie, dealer, djihadiste, violeur ou si vous votez Front national, vous n'avez pas plus envie que ça de défendre le droit à la caricature.

J'ai affiché Je suis Charlie sur mon profil mais je n'aimais pas beaucoup ce qu'était devenu ce journal et je ne le lisais pratiquement jamais. Cela ne m'a pas empêché de fondre en larmes quand j'ai appris la mort de Wolinski, de Cabu, de Bernard Maris, de Charb ou de Tignous, et de me précipiter place de la République le soir même. Mais je n'étais pas à la marche du 11 janvier. Je ne me sentais pas de marcher derrière des tyrans et des hypocrites, même s'il y avait aussi des millions de gens qui voulaient... je ne sais pas quoi. Etre ensemble et dire non au terrorisme ? Sûrement, et c'est tant mieux. Si j'étais sûre qu'il ne s'agissait pas plutôt de dire merde aux musulmans, bonjour tristesse ou fuck me I am famous, je serais plus détendue du string, voyez-vous. Et puis je vais vous le dire, j'en ai ras le bol de l'hystérie laïque. J'ai honte de ces gens qui ont hué la mère d'une des victimes de Mohamed Merah sous prétexte qu'elle portait le foulard. J 'étais pour une loi contre le port du voile à l'école et j'ai même écrit sur ce sujet dans une autre vie. Je reste perplexe sur la revendication de se déguiser en Batwoman qui saisit des femmes apparemment saines d'esprit au départ. Mais c'est décidé : plus elles affichent cette volonté de faire sécession, plus je suis cool. Je ne me sens pas atteinte dans mes droits fondamentaux quand quelqu'un porte une kippa, un turban ou une chasuble. Je trouve le costume de Mathieu Ricard marrant, même s'il ne doit pas être pratique pour danser le tango et qu'il est vraiment très orange. D'ailleurs ma famille se fout régulièrement de moi parce que j'ai un faible pour le dalaï lama. Certains m'appellent même Little Bouddha en levant les yeux au ciel. Où Dieu seul me voit (même s'il habite Bruxelles, comme le révèle le Tout nouveau testament de Jako Van Dormael). Alors si on pouvait se calmer et ne pas confondre, pour de bon, religion et terrorisme, ce serait déjà pas mal, parce que pendant qu'on discute ainsi de la longueur des jupes et de la grandeur de la laïcité, les affaires continuent, Mesdames et Messieurs.

La mise en place de l'état d'urgence en France n'a pas permis d'arrêter des terroristes et aux dernières nouvelles ceux qui ne sont pas morts courent toujours. Les arrestations et assignations à résidence de militants écologistes qui n'ont rien à voir avec Daesh au moment de la COP21 sont le deuxième effet Kiss (MyAss) Cool de la terreur. Et le score du Front national aux élections régionales a fini de refermer le piège mortel : les gars de la Marine nationale continuent à nous mener en bateau, et on n'a toujours pas de gilet de sauvetage.

Pendant ce temps, des réfugiés syriens qui fuient cette guerre immonde dorment dans la rue ou se noient au large de Lesbos (on en a retrouvé cette nuit même 34 dont trois enfants au large de la Turquie). Je vis une partie du temps en Allemagne qui a accueilli un million de réfugiés en 2015. Je n'ai pas vu une personne dormir dehors, contrairement à ce qui se passe en France. Des Allemands que je connais ont accueilli chez eux des familles de réfugiés pendant des semaines. Ils se demandent comment ça va tourner, s'ils s'en sortiront et ce qu'il adviendra de l'Allemagne, mais ils ont ouvert leur porte. Je ne connais personne qui ait, en France, accueilli de familles de réfugiés. Pas même ceux qui ont des maisons de campagne ou des grands appartements ou des lofts. En même temps, selon les derniers chiffres, on en était à 74 000 réfugiés en France. Et toujours 6000 migrants dans la jungle de Calais, depuis des années. La Ville de Montreuil en a accueilli cette semaine 51 dans un centre de vacances de la collectivité. Un geste qui semble bien isolé. A l'heure où se débat la déchéance de nationalité pour les citoyens disposant d'un double passeport – et maintenant la déchéance de nationalité pour ceux qui n'en ont qu'un –, l'urgence de notre Etat semble plus de donner des gages au Front national que d'aller à l'assaut de la finance folle ou au secours des réfugiés de guerre.

Les attentats ne servent qu'à renforcer nos peurs, nos égoïsmes, nos frilosités. Ils veulent nous rendre encore plus indifférents à l'autre. Ils nous font hausser les épaules face à des mesures de sécurité et de surveillance inefficaces qui encouragent la suspicion généralisée.

Je passe du temps dans les aéroports et la chasse aux liquides de plus de 100 ml est une priorité bien plus élevée que la volonté de récupérer les 15 milliards qui échappent à l'impôt. Le 15 décembre, à 1 heure du matin, nos députés, rappelez-vous, ont renoncé juste avant les fêtes à une loi qui aurait permis de lutter contre l'évasion fiscale, pendant qu'on pleurait encore les morts des terrasses et du Bataclan. Les vigiles des grands magasins sont devenus des Terminators en puissance. L'un d'eux m'a fait la misère la veille de Noël parce que je rebroussais chemin en sortant, par peur d'avoir oublié quelque chose. Il était à deux doigts de m'en coller une parce qu'il avait cru me voir lui en faire un, de doigt. Pendant qu'il tentait de me transpercer avec son regard d'acier, Daesh aurait pu envoyer quatorze kamikazes dans les Galeries Lafayette.

Alors voilà ce que je voulais vous dire, les loulous, les louloutes, Français de souche, de racines, de bourgeons ou de feuilles, voire Français de pollen ou d'humus : restons unis, différents, contradictoires et libres penseurs. Mais n'oublions pas l'essentiel : qu'elle soit délibérée ou opportuniste, la « stratégie du choc » est à l'oeuvre pour que les pauvres s'entretuent comme des chiens et fabriquent sans moufter le chocolat ou l'I-Phone dont vous rêviez pour Noël. N'oublions pas que les riches et les marchands d'armes font la fête en ce moment et que la planète est en train de fondre avec nous dessus. N'oublions pas que si les terroristes viennent des Zones urbaines sensibles, il y a d'abord et avant tout, dans ces quartiers, des gens qui se battent pour un monde meilleur, pour trouver un boulot, pour élever leurs enfants, pour aider leurs parents, pour inventer la musique, la culture, l'économie du partage et la science de demain. Drapeau ou pas, continuons à défendre ensemble la liberté, l'égalité, la fraternité. Sans caricature et sans faux semblants. Pour moi, la devise tient toujours. Même si son horizon se fait de plus en plus lointain. 

PS. On a essayé avec des copains du Collectif Vu d'Ici de raconter l'onde de choc de l'après-Charlie dans les quartiers populaires. Ça s'appelle Charlie Vu d'Ici et c'est publié par BOC, le magazine de l'Académie des Banlieues. Pour vous le procurer : contact@academie-des-banlieues.fr ou collectif Vu d'ici : collectif.vudici@yahoo.com

 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.