Capteurs de volupté

On célèbre le 6 février la journée internationale de tolérance zéro à l'égard des mutilations génitales féminines (MGF). L'occasion de rappeler que le clitoris n'est pas forcément celui qu'on croit.

125 millions de femmes sont aujourd'hui excisées dans le monde. Chaque année, 3 millions de fillettes subissent cette mutilation. Au regard de l'importance de ce phénomène, de ses conséquences sur la santé, sur la vie même des femmes, le terme de « tolérance », même assorti d'un zéro, fait immanquablement penser à cette citation attribuée à Paul Claudel : « La tolérance, y a des maisons pour ça. »

Or c'est dans un bordel que fut scientifiquement découvert, au milieu du XVIe siècle, le clitoris dont il est question ici. Le « découvreur » était bien entendu un homme, qui répondait au nom de Renaldus Matteo Colomb (oui, comme Christophe, le découvreur de l'Amérique). Cela se passait au milieu du XVIe siècle, à Venise. Dans son roman, «L'Anatomiste » 1997, Federico Adahazi retrace le parcours de ce savant de la Renaissance à qui l'on doit une description de la circulation pulmonaire, et qui se vanta d'avoir découvert le clitoris dont Hippocrate parlait pourtant déjà dans ses traités médicaux.

C'est paraît-il pour se faire aimer de Monna Sofia, célèbre courtisane vénitienne, que Matteo avait décidé d’éveiller méthodiquement son intérêt pour les choses du sexe. En effet, Sofia, comme la plupart des femmes obligées d'avoir des rapports sexuels dans un cadre contraint, ne les trouvait pas particulièrement agréables. Mais à force de chercher son plaisir à elle, au lieu du sien propre, Renaldo découvrit que l'orgasme féminin pouvait survenir lorsqu'on stimulait un lieu bien particulier qu'il nomma « amor veneris » : le clitoris. Le rôle du clitoris est décrit dans son livre «De re anatomica » qui parut à Venise en 1559. Comme à Galilée son contemporain, on fit à Colomb un procès. Comparaissant devant ses juges, il se serait exprimé ainsi : «  Je veux vous dire qu'il existe chez la femme un organe occupant des fonctions analogues à celle de l'âme des hommes, mais dont la nature est complètement différente, vu qu'il ne dépend que du corps. Ledit organe est le siège du ravissement féminin[.] Je soutiens que la femme se trouve sous l'emprise constante de l'Amor Veneris et que tous ses actes, des plus nobles aux plus repoussants, des plus dignes et admirables jusqu'aux plus vils, n'ont d'autre source que l'organe duquel il est question. De la plus ribaude des prostituées jusqu'à la plus fidèle et chaste épouse, de la religieuse très dévote jusqu'à celle versée en sorcellerie, toutes les femmes unanimement, pareillement, sont soumises à l'arbitraire de cette partie de l'anatomie. »

 Entre Galilée et Colomb, Galilée finit par avoir gain de cause. On reconnut que la Terre était ronde, et l'on finit même par envoyer des hommes sur la Lune. Mais les recherches de Colomb sur Amor Veneris tombèrent dans l'oubli. Il n'était pas convenable de parler du clitoris et c'est aussi bien ainsi, devaient se dire les femmes, qui pouvaient ainsi jouir secrètement sans exposer leur cher clitoris aux violences folles de l'excision ou du viol.

Nous avons gardé le secret, sans jamais en parler, sans jamais nous vanter de ce délice invisible dont personne ne savait rien, pas même les autres femmes. Un plaisir si grand que nous pouvions nous en contenter sans le secours d'un mari ou d'un amant. Et nous les laissions croire, dire, penser ce qu'ils voulaient de cet Amor Veneris qui, jamais, ne pourrait se laisser dominer.

Quand, par hasard, un savant se hasardait à aborder la question, c’était pour en minimiser la portée, comme Freud qui décréta le plaisir clitoridien “infantile” par rapport au plaisir vaginal, dont l'existence reste pourtant à prouver, et que personne n'a jamais été capable de décrire.

Nous avions raison d'être prudentes et de taire nos érotismes clitoridiens. Car 4000 ans après Nefertiti, les femmes se font encore aujourd'hui couper tout comme elle, alors même que les Egyptiens ont renoncé à d’autres coutumes pittoresques, par exemple celle de se marier entre frères et soeurs, d’embaumer ses morts ou d’édifier des pyramides dans le désert. Cela n’a pas empêché certains ethnopsychiatres de justifier la pratique de l’excision comme ciment de l’identité féminine de certaines sociétés. En Angleterre, au XIXe siècle, un certain Dr Brown s’était même mis en tête de soigner l’idiotie par amputation du clitoris. Une idée d’autant plus curieuse que les idiots du village sont très souvent des hommes, et que personne à ma connaissance ne s’est jamais avisé de s’en prendre à leur pénis (rappelons que l'équivalent de l'excision pour un homme serait, non pas la circoncision, mais l'ablation du gland).

L’ablation du clitoris était aussi censée guérir le mal de dos, la nymphomanie et l’onanisme. Pour ces deux dernières maladies imaginaires, on peut en effet parier que les médecins obtinrent des résultats remarquables. En dépit d’une sévère condamnation du corps médical, cette pratique a même traversé l’Atlantique, et fut pratiquée à titre expérimental jusqu’en 1937 en Amérique du Nord. Il doit se trouver encore des femmes privées de leur clitoris, aux Etats-Unis... patrie également de Masters et Johnson – lesquels, soit dit en passant, ne sont pas des fabriquants de produits ménagers, mais les découvreurs scientifiques de l'orgasme.

En fait, ce n’est que très récemment que les chirurgiens se sont intéressés au clitoris, et ont été en mesure de décrire et réparer cet organe. Au début du troisième millénaire, alors que je regardais à la télévision un documentaire sur une femme transexuelle qui avait réussi à se faire fabriquer un pénis érectile et sensible, je m'étais étonnée qu'on puisse greffer des pénis alors qu'on ne réparait pas les clitoris. J’appris alors qu’un certain Dr Foldès, à peu près seul de son espèce, s’était penché sur la question en travaillant en Afrique pour Médecins sans Frontières. Urologue, il avait soigné de nombreuses femmes atteintes de fistules causées par l’excision, et avait tenté, à leur demande, de voir s’il était possible de reconstruire la vulve mutilée. Comme il l’explique lui-même, il lui a été très difficile de trouver des renseignements fiables sur le clitoris, alors que l’on trouve dans toutes les facultés de médecine de nombreuses planches anatomiques du pénis, et de longues études sur son fonctionnement, ses affections, ses malformations.

C’est pourquoi nul ne savait vraiment en quoi consistait le clitoris, jusqu’à ce que Foldès et quelques autres commencent à s’y intéresser. On sait aujourd'hui que cet organe est le seul dont la fonction soit exclusivement de donner du plaisir. Le gland clitoridien, c’est-à-dire sa partie externe, est en effet doté de petits capteurs de volupté qui n’existent que chez la femme et ne se trouvent chez aucun autre animal connu. Première surprise, pour les novices que nous sommes toutes et tous : le clitoris est long en réalité de 14 cm, le bouton situé entre les petites lèvres ne constituant, pour ainsi dire, que la face émergée de l’iceberg. Touchant parfois les parois du vagin, dont il n’est séparé que par une membrane, il peut être stimulé “de l’intérieur”, et donner naissance, ma foi, à de très beaux orgasmes “vaginaux”, par contact avec le mystérieux “Point G”, enfin identifié comme la face cachée de la lune !

C’est parce que l’excision ne coupe qu’une partie du clitoris qu’on peut le reconstruire à partir de sa partie cachée ou immergée. Plusieurs milliers de femmes ont déjà bénéficié de cette chirurgie réparatrice mise au point par le Dr Foldès. Il est heureux que les femmes puissent en bénéficier. Mais il serait plus heureux encore qu'elles n'aient pas besoin d'y recourir un jour. Il suffirait de renoncer totalement à cette coutume, comme s'y sont engagés de nombreux villages, de nombreux pays, de nombreuses femmes et de nombreux hommes. J'ai raconté en 2005, dans le Pacte d'Awa (Syros), écrit avec Agnès Boussuge à la demande du Gams (Groupement pour l'abolition des mutilations sexuelles), l'histoire de ces femmes qui ont fait le serment de ne pas reproduire ce qu'elles avaient subi. Le vrai pouvoir est ici. Il commence aujourd'hui. Quant à la volupté... on est libre ou non de capter.

 

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