La présidentielle de mes rêves

Il y a longtemps que la politique ne me fait plus rêver. Et puis tout à coup, mon inconscient s’est réveillé, et j’ai passé la nuit avec Marine Le Pen.

La scène se passe dans un sorte de temple où je suis en reportage avec mon amie de toujours Véronique, qui filme ce qu’elle peut pendant que je m’essaie péniblement à l’interview. Marine Le Pen et son conseiller spécial Roger Holeindre, revenu d’entre l’OAS, ont accepté de me recevoir pour une raison qui m’échappe. Tout journaliste qui se respecte est supposé être un ennemi du Front national, et apparemment je n’ai pas l’étoffe des héros.

Il flotte dans l’air des effluves de myrrhe et d’encens, et je comprends que ce temple est en réalité la cathédrale orthodoxe du Christ Saint-Sauveur, à Moscou, où les Pussy Riots avaient en leur temps chanté contre Poutine avant de se prendre deux ans de goulag. Décidément, le monde a bien changé depuis mes jeunes années : qui aurait pu imaginer alors qu’une candidate d’extrême-droite lancerait sa candidature à la présidentielle française depuis Moscou ?

Tout cela ne me dit pas de quoi je vais bien pouvoir parler avec Emellepé. Pendant que je me creuse la tête, la blonde héritière fait assaut d’amabilités, en me proposant de regarder avec elle des vidéos sur You Tube. Il est temps que je lève le malentendu : contrairement à ce que la candidate à la présidentielle semble croire, je ne suis pas là pour écrire un article complaisant en vue de servir la campagne, car j’appartiendrais plutôt à l’autre camp, comme on dit dans les métaphores stupides qui me donnent à penser qu’on est tous prisonniers de cette sinistre farce.

Emellepé, voyant mon trouble, insiste encore pour que nous regardions des vidéos sur You Tube. Elle dit que ça pourrait briser la glace entre nous, après je saurai forcément l’interviewer dans une ambiance « conviviale », à la façon de Karine Le Marchand, qui porte décidément bien son nom. Je ne suis pas plus courageuse qu’une autre, mais là je fais quand même mon coming out :

- On pourrait bien ne pas rire de la même chose, lui dis-je.  Par exemple, moi, les trucs racistes ou sexistes ça m’amuse pas, mais les blagues sur les fachos ça aurait plutôt tendance à me mettre en joie. 

- Oh, dit Emellepé, vous pourriez avoir des surprises. J’adore les blagues sur les fachos. Surtout s’ils sont noirs.

Je sais que c’est mon rêve et que c’est moi l’auteur de cette blague idiote, mais à l’idée de rire avec Marine Le Pen, je commence à flipper.

C’est le moment que choisit Roger Holeindre pour me prendre à part. Il est le spin doctor de la campagne de Emellepé, et je ne trouve rien de mieux pour sauver l’honneur que de lui dire : « Mais qu’est-ce que vous faites là, Roger, je vous croyais mort ? »

Il prend lui aussi le parti d’en rire. On est une vraie bande de potes maintenant.

 - En fait on voudrait simplement vous présenter notre programme, me dit Roger Holeindre.

 - Mais je le connais, votre programme. Je ne suis pas d’accord en fait. Je ne veux pas parler de vous. Je ne sais pas ce que je fais là.  

 - Ah oui ? me dit-il. Et qu’est-ce qui ne vous plaît pas dans notre programme ?

J’ai honte, mais là encore il faut que j’avoue cette faiblesse onirique. Ça devrait pourtant être simple d’expliquer ce qui ne va pas dans le rejet de l’étranger, le nationalisme, l’autoritarisme, le sexisme... Mais non, je bafouille. Je dis « sur les femmes, l’avortement, non, je ne peux pas ». Roger Holeindre a presque pitié de moi, pendant que je me demande comment sortir de ce guêpier. Me vient alors une idée de génie. Je prends une baguette de sourcier (car je ne me déplace jamais sans ma baguette de sourcier, pour le cas où vous ne sauriez pas) et je dessine dans le sable sur le sol deux beaux cercles imparfaits.

 - Vous voyez, dis-je à Roger Holeindre. Je suis dans un cercle, et vous dans l’autre. Et puis il y a un troisième cercle qui les réunit. Vous savez où je suis, moi ?

 - Non ? dit-il avec l’air de vraiment vouloir le savoir.

 - Moi, je ne suis pas en train de rêver de vous. Je suis en train de détourner vos rêves, dis-je en faisant de grands moulinets avec les bras. Comme dans les réseaux sociaux. Et vous allez voir que ÇA CHANGE TOUT.

Quand je me réveille, il fait grand beau et je pense à la banquise qui fond sous le soleil pendant qu'on perd notre temps à savoir pour qui on va voter sans nous apercevoir que c'est la fin du monde. C’est alors que ma fille de vingt ans déboule dans la cuisine d’un pas résolu. Elle va dans quelques secondes donner corps à mon rêve de la façon la plus inattendue (je jure que tout cela est absolument vrai de bout en bout).

- C’est décidé, Maman, je vais voter Mélenchon.

 - Ah oui ? Qu’est-ce qui t’a décidée ?

 - Je sais pas, un truc sur Facebook, qui comparaît les programmes de Fillon et de Mélenchon. Moi et ma team, on va exterminer Fillon.

 - Avant d’exterminer qui que ce soit, tu as pensé à t’inscrire sur les listes électorales ?

 

 

 

 

 

  

 

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