Tonton, pourquoi tu tousses plus?

Ma tatie Ginette et mon tonton Dédé auraient dû entrer en EHPAD à la fin du mois de mars. Lui 89 ans, elle 91, leur couple a survécu à tout : la Deuxième Guerre mondiale, la tuberculose, la construction de la centrale nucléaire de Tricastin, les pesticides et les inondations… Mais un tout petit virus en forme de couronne est venu perturber leur printemps.

Les épidémies ont toujours un petit côté je le savais, je te l’avais dit, tu aurais dû te laver les mains, ne pas dire bonjour à la dame à moins d’un mètre et surtout, surtout, écouter les sirènes qui te vrillaient les oreilles depuis des semaines au lieu de rester là à postillonner dans le vent.

Je dis ça comme si je m’y connaissais en épidémies, mais à part le fait que ma grand-mère a eu la grippe espagnole en 1920 et mes parents la grippe de Hong-Kong en 1969, je ne peux me targuer d’aucune expertise en la matière. Tout juste si j’ai connu l’arrivée du Sida, dans les années 1980, qui a refermé la parenthèse enchantée de la révolution sexuelle alors que je commençais à peine à en profiter. Plusieurs de mes connaissances y ont perdu la vie. J’ai appris les gestes barrières à grand renfort de préservatifs et de signes de croix entre deux tests VIH (auxquels se sont adjoints, pour pimenter l’exercice, quelques tests de grossesse).

Je sais que je me répète, mais en ce qui me concerne, le drame a commencé en juin 2018, quand ma mère, atteinte d’un cancer du poumon, a été admise aux urgences parce qu’elle n’arrivait plus à respirer. L’hôpital était déjà au bord du craquage. Faute de lits, elle avait été envoyée en cardiologie où les internes lui disaient sans cesse : désolée Madame, on ne peut rien pour vous, nous notre spécialité c’est le cœur.

Ma mère est morte lentement et dans d’atroces souffrances car il n’y avait plus de place en pneumologie ni en soins palliatifs. En 2018. En juin. Il n’y avait ni virus, ni crise, ni attentat. Ils étaient tellement désemparés qu’ils ont décidé de lui poser des drains aux poumons trois jours avant sa mort alors qu’ils savaient que ça ne servirait à rien. Elle était shootée à la morphine et quand elle est sortie du brouillard le lendemain matin, elle m’a jeté un regard de pitié. Dans le miroir de ses yeux, j’ai vu le spectacle de sa torture : elle avait servi de cobaye pour l’apprentissage de ce geste consistant à soulager la pression dans les poumons en posant des drains.

Est-ce que ça leur a servi pour faire face à la tempête qui a dévasté les hôpitaux depuis trois semaines ?  Je n'en sais rien. Alors que le désastre approche, je me repasse en boucle les images des policiers tapant des personnels de santé qui manifestaient, en février et je me dis qu'ils avaient prévenu : les hôpitaux ne pourraient pas faire face à une crise. Après un an de manifestations, de grèves, de protestations en tout genre, de robes jetées sur le perron des tribunaux, de démissions en cascades dans les hôpitaux, de chants, de danses, de flashmobs et de slogans, on aurait tellement préféré avoir tort. 

Un ami à qui je téléphone pour prendre de ses nouvelles ricane avec amertume : « Ah, ben comme ça, « ils » ont réglé le problème des retraites ! ».

Oui, poursuit mon cerveau enfiévré, peut-être que si le Covid-19 tuait les enfants, on aurait des masques, des tests et même des respirateurs fabriqués à la hâte par Moulinex qui n’a plus aucune femme à libérer depuis #Metoo et la délocalisation de ses usines. En Chine.

Mais 80 % de ceux qui vont mourir seront des vieux et (un peu moins) des vieilles.

Moi-même, je ne suis plus un perdreau de l’année, mais je pense à toutes les personnes plus âgées ou fragiles que j’ai croisées depuis fin février. Dévorée par l’angoisse, je scanne sans fin les quinze jours qui ont précédé le 12 mars : qui ai-je tué en allant de ville en ville (et là dans ma tête s’enclenche d’un coup la chanson des Demoiselles de Rochefort « Nous voyageons, de ville en ville, du Val de Loire au bord du Rhin, la route est notre domicile ! ») ? Cela valait-il la peine d’aller parler des règles ou de mes origines dans toute la France ? D’endométriose à Paris ? De tests ADN à Toulouse ?

Au fil des courbes, mon angoisse grimpe au plafond comme l’aiguille d’un compteur Geiger en plein Tchernobyl.

Et le pic de mon angoisse est atteint quand je pense à Dédé, le frère de ma mère, Ginette, son épouse, et Laurette, la sœur de ma mère, qui a 84 ans.

Comme ils s’aimaient

Depuis la Noël que nous avons passée en famille à Nîmes, mon oncle n’est pas très en forme. Il était un peu fatigué le 24 décembre, mais il riait encore et participait parfois à la conversation, malgré des moments d’égarement qui auraient dû nous alerter davantage. Quand je l’ai ramené à Montélimar, le 26, j’ai senti qu’il avait perdu ses repères. Sur la route, il était complètement désorienté. Il n’arrivait plus à trouver ses mots. Il avait des accès de colère. Il parlait aux nuages ou à des personnes que nous ne pouvions pas voir. En le quittant, sur le seuil de la maison avant de remonter sur Paris, je l’ai photographié avec le pullover en cachemire qu’on lui avait offert pour Noël. Il était trop grand parce que je n’ai pas le compas dans l’œil, mais il était bleu comme son regard.

Ma Tatie, elle, avait un plan en tête : vendre la maison où il vivaient depuis soixante-dix ans, et emménager dans une Sénioriale. Il n’était pas trop d’accord, Dédé. Il aurait préféré rester le maître de sa fermette. Mais elle n'en pouvait plus de ce huis-clos avec lui qui déclinait, et le ménage qui ne se faisait pas tout seul. Pour la première fois, cette année, elle n'avait rien planté dans le potager.

Elle a appelé un agent immobilier et réussi le prodige de vendre en trois jours, à un prix très correct. Il s'est résigné de mauvaise grâce. Elle lui a fait miroiter la somme faramineuse qui allait leur permettre de mener grand train dans une résidence adaptée. Enfin grand train, vous voyez ce que je veux dire. Mon oncle, mécanicien, n’a jamais gagné plus que le Smic, et ma tante n’a travaillé pratiquement qu’à la maison, pour trois fois rien, à faire le potager, les poules et les lapins, à donner des coups de main dans les fermes alentours pour la cueillette, à garder tous les enfants du quartier, et à tricoter jusqu’à tomber de sommeil devant la télé.

Il ne comprend pas, en fait. Il n’accepte pas. Il passe d’un extrême à l’autre sans que ma tante parvienne à le calmer. Quelques jours après la signature de la promesse de vente, il se lève en pleine nuit et tombe dans l’escalier. Ginette l’entend, se précipite pour le secourir, comme dans un film au ralenti : son corps ne la porte plus. Il veut la serrer dans ses bras, mais elle le repousse, parce qu’elle a peur de tomber avec lui. « Imagine si on nous avait retrouvés tous les deux au bas de l’escalier, le crâne fracassé ! »

« Ben voilà, ça y est tu me veux plus ! a-t-il crié en pleurant. Je suis sûr que tu en aimes un autre ! »

Ma tatie est abasourdie. Elle ne sait pas si elle doit rire ou pleurer. « Il m’en a tant fait voir. Dès le lendemain de notre mariage, quand il m’a dit qu’il n’avait pas de boulot. J’ai voulu partir, mais mon père m’a dit de rester, puisque je l’aimais. Et c’est vrai que je l’aimais. Je n’aurais jamais supporté tout ça si je ne l’avais pas tant aimé. »

Il se sont rencontrés au sanatorium en 1952. Ils avaient la tuberculose tous les deux. Et puis ils ont guéri et ils ont fait leur vie. Jusqu’à ce jour de février 2020. Le verdict médical est formel : votre mari a sombré dans la démence sénile, et il n’en reviendra jamais.

Je suis venu te dire que je m’en vais

La famille de Ginette prend les choses en mains et tente de trouver un EHPAD qui les accepterait ensemble. Elle, pliée en deux mais encore vaillante, avec ses doigts tordus et le ciboulot intact ; lui, toujours vigoureux, part de la tête comme les crevettes. Ils font des visites, présentent des dossiers. Finalement, un établissement leur dit oui : il sera en service fermé, et elle dans un studio autonome. Ils pourront se voir tous les jours. Cela coûtera 3800 euros par mois. Trois fois le montant de leur retraite. Mais avec la vente de la maison, ça devrait aller. Ils ont fait les calculs. Ils pourront payer pendant cinq ans encore. Après, il vaudra mieux mourir. Ça leur paraît jouable.

Au service gérontologie où mon oncle est hospitalisé en attendant le transfert en EHPAD, on a dû l’attacher à son fauteuil parce qu’il était agité, et qu’il courait après les résidentes. Il ne reconnaît plus sa femme. Elle en pleure de désespoir. Puis le voilà qui reprend ses esprits. Il l’aime tellement qu’il se penche pour l'étreindre passionnément, mais au dernier moment il regarde sa couche confiance, éberlué de se retrouver si loin de lui-même.

Quand je viens avec elle pour lui rendre visite, il me reconnaît et me demande même des nouvelles de mon Boche (mon compagnon est Allemand), ce qui fait rire tout le monde. Ma tante essaie de régler son sonotone qui pousse des sifflements stridents et doit lui faire vivre un enfer dont elle ne se plaint même pas. Dans la salle commune du service de gérontologie, où le personnel soignant fait preuve d’une compétence et d’une sollicitude incroyables, mon oncle savoure son goûter avec sa gourmandise habituelle. Tout à coup, la radio qui fredonne en toile de fond nous envoie une chanson qui serre le cœur : « Je suis venu dire, que je m’en vais », par Gainsbourg. Ma tante ne fait pas attention, et mon oncle est encore en train de parler à des amis imaginaires, avec l’innocence ravie d’un enfant de trois ans. Il est temps de partir. Je sais que c’est la dernière fois que je le vois mais je fais semblant d’espérer. C'est le moment où on s'en veut de souhaiter que ce cauchemar ne dure pas trop longtemps, tout en sachant que le réveil nous inondera de tristesse.

De retour à la maison avec ma tante, on écoute les nouvelles du coronavirus en Italie. C'est pas tellement loin, l'Italie. Beaucoup moins que la Chine.

- Dis, ma chérie, je peux te poser une question indiscrète ? Cette chose de méditation que tu fais, depuis la mort de ta mère, ça marche comment ?

J’essaie d’expliquer, mais ça lui paraît abstrait. Je retente :  

- C’est comme la prière, en fait. Tu répètes des mots simples que tu ne comprends pas vraiment, tu te recueilles, tu respires lentement, tu envoies des pensées d’amour, et des intentions de guérison ou de gratitude. C’est ça qui aide.

Elle me dit qu’elle prie encore. Elle a toujours été croyante et pratiquante, alors que dans la famille maternelle, on serait plutôt laïques, et même anticléricales. Mais mon grand-père de Martigues, le père de ma mère et de mon tonton Dédé, a toujours eu un faible pour la messe. On ne sait pas s’il était vraiment pieux ou s’il respectait ce rituel pour le plaisir d’aller, en sortant, à la pâtisserie céder au péché de gourmandise avec une grosse religieuse au café.

- Et cette gymnastique que tu fais, c’est comment ? me demande Ginette.

Je lui montre quelques mouvements de yoga et de tai chi, plus pour la faire rire qu’autre chose. Ma mère aimait que je fasse des séquences devant son lit. Elle disait que ça lui donnait l’impression de flotter dans les nuages.  

On est en pleine discussion quand les nouvelles reviennent sur le coronavirus. Grippette ? Pas grippette ? A la télé, Michel Cymes fait encore des blagues sur le sujet et ma tante me pose la question :

- Tu crois que c’est sérieux, cette histoire ?   

Je ne sais pas quoi répondre. Je ne veux pas être cette femme qui calcule ses chances, qui prévoit le pire et finit par le faire advenir, au lieu de lutter pour un autre monde ou même de se contenter modestement du présent, comme nous y inviteront les applis de méditation pleine conscience qui surgiront bientôt sur nos réseaux sociaux sous prétexte de nous aider à supporter le confinement.

Savourer le présent. Quelle saloperie d’injonction à deux balles ! Savourer le présent ! Maintenant que la pandémie s’est abattue sur nous, j’ai envie de péter la tronche à quelqu’un, plutôt. Les cinq personnes qui possèdent la moitié des richesses mondiales, au hasard, ou ces guignols qui ont eu leur diplôme de gouvernant dans une pochette surprise, avec une sucette et des blagues carambar en guise de point presse. Je suis désolée. Ces personnes-là, je veux leur péter la gueule. Mais alors très fort. Et pourtant, j’ai été conditionnée à faire le contraire depuis mon enfance. En ma qualité de productrice d’ovocytes, je suis censée sourire, écouter, dodeliner de la tête, soigner les bobos au mercurochrome et jurer que tout finira par s’arranger. Désolée, les enfants, mais pour l’instant j’ai plutôt envie de distribuer des baffes. Je sais, c'est mal la violence. Mais bon la guerre, ce n'est pas moi qui l'ai commencée.

La mort contagieuse

Le 7 mars dernier, alors que j’allais à Montauban donner une conférence sur le thème du « corps au naturel » dans le cadre des journées Olympe de Gouges, j’ai appris la mort de mon oncle, à l’âge de 89 ans. Il avait fait plusieurs AVC, et s’était éteint au service gérontologie de l’hôpital de Montélimar, au moment où l'épidémie explosait. 

Les funérailles étaient prévue pour le 11 mars. Avec mon frère et sa femme, nous avons pesé le pour et le contre. Y aller ou non ? L’assistance devait certainement constituer un "cluster", suivant l’appellation qui fleure bon la business school à la mords-moi la nouille. Nous avons décidé de faire l’aller-retour en train, avec des gants, des masques périmés retrouvés au fond d’un placard, des litres de gel hydro-alcoolique et des lingettes désinfectantes. Nos tablettes de TGV n'ont jamais été aussi propres et nous sommes arrivés totalement déshydratés : pour ne pas devoir aller aux toilettes, nous avions décidé de ne rien boire pendant tout le trajet.

A la maison, notre Tatie nous a préparé à dîner, et nous nous tenons à distance autant qu’on le peut, sans l’embrasser, en nous lavant les mains toutes les cinq minutes. C’est une torture, parce qu’on l’aime encore comme des enfants, mais on y arrive.

Le matin, nous allons à l’hôpital pour la levée du corps (scoop : le titre est trompeur, le corps ne se lève jamais). Les employés des pompes funèbres surgissent avec leurs têtes de circonstance. Le premier se penche vers ma tante en lui tendant la main, jusqu’à que je le fusille du regard, l’empêchant de distribuer (peut-être) le virus à tous les amis et parents de mon tonton décédé, qui dans son cercueil de petit bois ne se ressemble absolument plus.

- Bon, vous nous suivez jusqu’au créma ? lance-t-il d’un seul coup, comme s’il s’agissait d’aller « au foot » ou « à la bibli ».

Je l'aurais bien giflé mais le pauvre, il n’y est pour rien, et je ne veux pas ajouter plus de tristesse à ce moment déjà pas très drôle. Sans compter que comme de nombreux employés des pompes funèbres, il risquait bientôt de payer un lourd tribut à l’épidémie.

Ma tante a commandé une cérémonie semi-religieuse avec un diacre. Nous passons, avec mon frère et ma belle-sœur, notre temps à nous interposer au milieu des condoléances éplorées, pleines de larmes et de salive potentiellement contaminées. Mon frère va installer l’enceinte pour la musique : un morceau de Michel Petrucciani, « Montélimar », que mon oncle adorait, l’Avé maria, et « Ma France » de Jean Ferrat. Son filleul et son neveu parlent avec humour de la chantilly, du vélo, du génie bricoleur de Dédé, de sa joie et de sa générosité. C’est une cérémonie simple, digne et chaleureuse, dans laquelle nous jouons une étrange partie contre un ennemi invisible et pervers. Quand nous parlons du coronavirus, les gens rigolent ou haussent les épaules. Ils pensent tous qu’on en fait trop. On est ces Parisiens un peu hystériques qui croient tout savoir mieux que tout le monde et ne comprennent pas les lois de la vraie vie.

Dans cette petite maison grise qui fut celle de nos bonheurs d’enfants, avec la cheminée dans la cuisine devant laquelle notre tante nous lavait chaque soir dans une grande cuvette d’eau qu’elle avait fait chauffer sur la cuisinière à bois, avant de nous frictionner d’eau de cologne, dans cette maison où nous avions été choyés, soignés, nourris avec amour par ce couple qui n’avait jamais pu avoir d’enfants à cause de la tuberculose, à chaque vacances scolaires pendant des années, nous sommes revenus pour boire un verre en souvenir de notre tonton.

C’est mon autre oncle qui m’a emmenée dans sa voiture en revenant du « créma ». Je suis là, à retenir mes larmes dans sa voiture quand il me demande tout à trac ce que je pense des Césars. Je hausse les sourcils en me demandant si je rêve, mais il continue avec entrain, persuadé que je vais saisir la perche. Et « J’accuse », est-ce que ce n’était pas un grand film, qui faisait honneur à la France ? Et les féministes, est-ce qu'elles n'allaient quand même pas trop loin ? D'ailleurs Adèle Haenel, pourquoi elle était venue si c’était pour partir avant la fin ?

Je dois vous dire maintenant en toute franchise à quel point je suis faible et lâche. Sans doute contaminée par le virus macronien du « en même temps », je n’ai pas cherché à le convaincre ou à argumenter, comme nous aimons le faire depuis toujours. Parce que j’avais peur de le perdre, mon oncle chéri. Le dernier encore en vie. Physiquement peur. Alors tant pis pour le féminisme, j'avais juste envie de rire et de le serrer dans mes bras. Sauf que non. Covid-19.

Arrivés à la maison de Ginette, il a fallu jouer de nouveau à Ghostbusters, en empêchant les vieux amis pleins de bonne volonté de patouiller dans les charcuteries et les chips, d’oublier leur verre ici ou là, ou d’embrasser aux moments les plus inattendus ma tante qui ne savait plus où elle en était. J’ai réussi à convaincre mon autre tante chérie de retourner chez elle à Salon de Provence pour s’y tenir confinée, et ma cousine de ne pas aller à la piscine le lendemain. Je les ai soûlées pour qu’elles prévoient un peu de courses d’avance, en vue d’une quarantaine que je croyais imminente. Elle m’ont écoutée poliment, mais ce n’est que le lendemain, alors que nous avions tous regagné nos pénates, qu’elles ont réalisé l’ampleur du désastre en entendant Macron à la télé – une épreuve pénible en soi, même quand il n’annonce pas que c'est la guerre et qu’on ne va plus pouvoir sortir de chez soi.

C’était il y a plus de trois semaines, et je me dis en me resservant un verre confiné qu’on a peut-être empêché notre Ginou d’amour d’être contaminée en la privant de bisous.

Depuis, l’établissement où elle devait aller avec puis sans son mari a suspendu toutes les admissions. Il y a eu le match Juventus-Turin, les sorties au théâtre du couple présidentiel, la fermeture des écoles, le maintien des municipales, les discours hallucinants, le mensonge sur les masques, l'incurie sur les tests, le manque de lits d'hôpital, la pénurie de médicaments, le gel hydro-alcoolique tamponné LVMH, les masques de plongée Décathlon reconvertis en appareils à oxygène, les attestations kafkaïennes, les ridicules indemnisations, les enseignant.es qu'on veut envoyer cueillir des fraises, les violences policières, le tri des malades, la polémique sur la chloroquine, les dividendes distribués aux actionnaires, les TGV médicalisés, les journaux de confinement et les soirées aux balcons. Plus de 10 000 personnes sont mortes du Covid-19 en France à ce jour (7 avril 2020), dont  au moins 3200 personnes en EHPAD.

Ma tante de 91 ans est à l’isolement complet dans sa maison, même si sa famille proche et ses voisins se relaient pour lui apporter des courses et lui parler de loin.

 « Oh, le virus, ça ne m’inquiète pas trop, me dit-elle au téléphone. Ce qui me tue, c’est la solitude. »

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