Ce que cache le dégoût des règles

Un article où des hommes exprimaient leur dégoût des règles a fait le tour des réseaux sociaux ces derniers jours. L’occasion de parler un peu de ce sentiment qu’on croit personnel, et qui ne l’est point. Car le dégoût, loin de relever de l’instinct, a une dimension politique.

Il est très difficile de parler publiquement des règles et malgré l’intérêt que ce sujet suscite dans les médias depuis quelques mois, les magazines féminins par exemple n’abordent que très peu cette question, et toujours en catimini (le mot vient d’ailleurs du grec kataménia « menstruation », on n’échappe pas à son destin !).

Comme le faisait remarquer la sociologue Marion Coville qui a lancé durant la nuit du 6 au 7 août un excellent « thread » à propos du dégoût des règles sur Twitter, « à chaque fois que je parle règles / gynéco / endométriose » sur Twitter, c’est « unfollow party ». Sauf quand les hommes sont de la partie, justement. Résumant un article de Breanne Fahs publié en janvier 2017, Mapping ‘Gross’ Bodies: The Regulatory Politics of Disgust (Cartographie du corps « brut » : la politique régulatrice du dégoût), Marion Coville voulait donner un éclairage pertinent à un article récemment paru dans Biba, où les hommes exprimaient leur répugnance à l’égard des règles.

Cet article a suscité de nombreuses réactions que relate BuzzFeed, non pas parce qu’il parle de règles, mais parce qu’il s’y intéresse « du point de vue des hommes ». C’était habile de la part de Biba de prendre le problème par ce bout-là (si je puis dire). D’abord parce que dans cet étalage de menstruophobie, si superficiel soit-il (après tout ce n’est qu’un microtrottoir), il y a la confirmation de ce que nous savons toutes dans le secret de nos vulves : oui, il y a un tabou, et celles et ceux qui le nient nous privent doublement de notre liberté d’expression – et même d’impression. Ensuite parce que l’introduction de la problématique masculine permet de mettre le sujet sur la place publique. A ceci près que, même quand il s’agit du sujet le plus féminin qui soit, comme l’excision ou les règles, le débat finit souvent par dériver, et on se retrouve à parler de circoncision masculine ou de sexe pendant les règles avant même d’avoir compris ce que ce pénis faisait là. On dirait un chat qui vient toujours jouer entre nos jambes pour réclamer sa pitance. On croit qu’il nous aime en frottant son museau sur nos mollets, mais en réalité il marque son territoire. Sans parler du fait qu'il risque de nous faire trébucher à chaque pas.

Le dégoût ou le déni (qui en est le revers symétrique) nous empêchent ainsi de penser cette dimension essentielle de la condition féminine que sont les menstruations. Oui, je sais, il n’y a pas que les femmes qui ont leurs règles et nous ne sommes pas définies par notre cycle menstruel, mais si je pouvais une fois de temps en temps prononcer le mot « femme » sans devoir risquer ma peau sur l’autel du genre qui va et vient entre mes reins, ça me ferait des vacances, sans compter que ça facilite quand même beaucoup la lecture.

Je me suis évidemment interrogée dans mon livre sur ce sentiment et sa raison d’être, car le fait d’éprouver ou de susciter du dégoût pendant près de quarante ans environ une semaine par mois parce qu’on a ses règles ne me semble pas de nature à garantir le bien-être des masses, surtout quand elles sont porteuses d’un utérus.

Marion Coville l’explique en citant B. Fahs dans son thread : « La réaction de dégoût intime de cacher ses règles et de taire son expérience et le silence qu'il impose font que cette expérience corporelle est perçue comme singulière, individuelle et... solitaire. »

Il empêche de « contre-attaquer en tant que collectif » ou « d’imaginer le corps comme un site de rébellion ». Si Marion Coville relève à juste titre que « Le dégoût est souvent relié à des processus qui stigmatisent les groupes sociaux minoritaires, et participe à réguler leurs comportements », je ne crois pas faire preuve d'impérialisme féministe en précisant que les femmes ne sont pas "un groupe social minoritaire ».

Nous ne sommes pas un groupe cible, une catégorie sociale, une particularité respectable, une religion incomprise. Nous sommes la moitié de l’humanité. Quelles que soient notre couleur de peau, notre culture, notre éducation, notre statut, nous avons nos règles tous les mois environ pendant quarante ans et cette expérience nous rappelle périodiquement la fonction reproductrice qui est la nôtre, que l’on souhaite ou non l’exercer. Nous vivons ces cycles biologiques sans lesquels notre espèce se serait éteinte, et rien ne justifie plus – si tel a été un jour été le cas  – que nous les vivions encore dans la honte et le dégoût.

On peut débattre à l’infini sur le propre et le sale dans les sociétés humaines, évoquer une répugnance compréhensible envers les fluides corporels, mais je crains que ces explications ne nous empêchent en réalité d’aller à l’aventure, de faire confiance à nos sens et à notre expérience.

Il est temps de dire que le sang menstruel n’est pas plus sale que le sperme dont on nous inonde le visage à longueur de porno. Il n’est pas plus triste que nos larmes. Il ne sent pas plus mauvais que le camembert qu’on se fait un plaisir de déguster avec un bon verre de rouge, et sa saveur est bien moins prononcée que la sauce soja dont j’asperge tous mes plats.

Qui n’a pas aimé, vraiment aimé, qui n’a pas léché avec délectation le corps de l’autre, qui n’a pas voulu dévorer son petit enfant, qui n’a pas franchi les barrières de l’intime, poussé par le désir et la curiosité, ne sait pas que le dégoût n’est qu’une étape sur la voie du plus délectable. Je connais plusieurs personnes qui aiment le sang des règles, qu’il provienne ou non d’une femme adorée, comme on aime les fleurs, la terre, l’orage ou la mer Méditerranée. Car les règles sont celles d’un jeu auquel nous pouvons jouer ensemble. En saignant, je m’enseigne à moi-même ce que des millénaires de tabou patriarcal m’ont empêché de connaître et de m’approprier : ma propre humanité sexuée.

Ce que cache le dégoût des règles pourrait alors bien être le goût du bonheur.

 

 

 

 

 

 

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