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Billet de blog 9 janv. 2019

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Magic Bab el-Oued ou l’art de rallumer les étoiles

2019 sera pour moi l’occasion d’explorer la question des origines, avec un livre en préparation sur ce sujet. En ces temps de crispations identitaires, j’ai nourri ma réflexion d’échanges et de lectures que je partagerai aussi sur ce blog. Episode 1 : Magic Bab el-Oued, de Sabrina Kassa.

ELISE THIEBAUT
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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

J’en avais entendu certains extraits en cours d’écriture au Pitch Me et j’avais été intriguée par cette façon d’aborder la question des origines, dans un monde où, pour peu que vos identités soient bigarrées, on vous renvoie facilement à des catégories. A force de subir ce flot de  "Tu viens d’où? Non mais vraiment ? Et tes parents? Et depuis combien de temps?", il est presqu'inévitable qu'on finisse par s'inventer des vies, et c'est comme ça qu'on se rapproche le plus de la réalité. De fait, toutes les biographies sont un peu fictives et le point de départ de Magic Bab el-Oued est justement dans cette quête – ce leurre, dit Sabrina Kassa – identitaire.

Tout commence au moment où une jeune femme, Anissa, née en France de parents algériens, découvre un secret de famille : son père est un Harki, un de ces traîtres dont on ne peut porter l’héritage sans honte, voire sans culpabilité. Elle décide alors de partir en Algérie pour élucider les circonstances dans lesquelles il s’est retrouvé « du mauvais côté de l’histoire ».

C’est l’occasion d’un récit souvent drôle, aux multiples rebondissements, qui vous emmène toujours où vous ne vous y attendiez pas.

Barack Obama et les chats bannis

Car, on le sait, l’histoire n'a pas deux côtés. A Alger, Anissa va se trouver prise dans un palais des glaces identitaire. Elle rencontre sa famille, qui l'accueille d'abord un peu fraîchement, et en même temps son double : un cousin noir de peau, né d’un viol commis par un tirailleur sénégalais durant la guerre d’Algérie, qui ressemble comme deux gouttes d’eau à Barack Obama. Chems B23, comme on le surnomme, est l’« homme qui n’a pas été accueilli, dont on n’a pas voulu accepter l’histoire » : « Je suis enfermé dans mon malheur depuis si longtemps, que je n’ai plus besoin que l’on me surveille, je suis le maton de mes rêves. »

Abordant frontalement les tabous de l’Algérie et de la France contemporaine – l’héritage postcolonial et le rapport à l’Afrique –, mais aussi la question des Chibanis, les personnes âgées travailleuses et travailleurs immigrés spoliées de leurs retraites, privées de logement que Sabrina Kassa appelle « les chats bannis », ce roman explore les zones grises de l’identité algérienne et franco-algérienne.

Les 1001 tours de Bab el-Oued

Très loin des clichés (même si son héroïne Anissa passe son temps à photographier Alger), elle met en relief les ombres et lumières d'un récit national auquel personne ne correspond jamais. Avec fluidité, par touches impressionnistes parfois teintées d’autodérision, Sabrina Kassa construit son récit comme un trait d’union. Le charme qui s’en dégage tient du spectacle de prestidigitation maison. A travers ce petit tour de "passe-passé", on respire un air de fantaisie presque surréaliste qui contraste agréablement avec les obsessions identitaires du moment. Enfin, comme son thème rejoint mes préoccupations actuelles, j’ai profité de cette lecture pour lui demander où elle en était avec cette histoire, à travers une interview «Cartes d’identité » – au sens, bien entendu, des cartes à jouer.

© Photo Denis Bourges

ENTRETIEN AVEC SABRINA KASSA

D’où est venu ce roman ?

Au départ, c’était une nouvelle qui portait sur le personnage de Chems. Je l’ai lue au Pitch Me, dans le cadre de ces rencontres « WIP-work in progress » où des auteurs et autrices viennent lire leurs textes en cours. Ma lecture a suscité une réaction énorme. Un personnage étonnant était né, et il ne m’a plus lâchée. Dans un deuxième temps, j’ai créé le personnage d’Anissa, puis les connexions entre les deux personnages. Le voyage d’Anissa correspond à un reportage que j’ai réellement fait en 2007 en Algérie avec le photographe Denis Bourges, sur le retour des Franco-Algériens. Quinze jours délirants qui sont devenus le cadre de mon roman, notamment Bastion 23, le Palais des Raïs. J’ai prêté à ce personnage féminin beaucoup d’éléments qui me sont intimes, mais sa biographie n’est pas la mienne. Car contrairement à Anissa, je connais Alger depuis que je suis toute petite, et mon père était loin d’être un Harki. Ce qui m’intéressait, c’était de mettre ces deux personnages en miroir, où les tabous et les non-dits liés à la guerre d’Algérie ricochent d’un côté comme de l’autre de la Méditerranée : les harkis, les viols, la présence noire.

Pourquoi avoir fait du personnage de Chems le sosie d’Obama ?

Je ne sais pas, il m’est apparu comme ça ! Mais très vite j’ai eu envie que Chems retourne le stigmate lié à sa naissance et à la couleur de sa peau : alors qu’il est né d’un viol, et qu’il végète dans son malheur, entre une mère devenue folle et un père qui ne l’a pas rejeté, mais qui l’ignore, il devient le reflet du Noir le plus puissant du monde, celui dont le charme est devenu légendaire, Barack Obama ! J’ai eu cette idée en 2010, en lisant un petit article de Lorraine Millot dans Libé, où l’on apprenait qu’Obama avait été obligé de publier son acte de naissance pour prouver sa nationalité américaine, à cause des accusations d’un certain Trump ! A l’époque, je ne savais pas qui était Trump, mais l’histoire m’avait scandalisée. On était en plein dans les années Sarkozy. Je ne pouvais allumer la radio le matin sans me sentir insultée par ses saillies identitaires et racistes. A travers le personnage de Chems, je voulais montrer que nos images sont fragiles et qu’elles peuvent facilement basculer, dans un sens comme dans l’autre. Alors autant s’en amuser ! Je voulais aussi parler de l’ancrage africain de l’Algérie, qui est pour moi une évidence, mais qui aujourd’hui pose problème dans ce pays.

On a vu récemment la résurgence du racisme anti-Noir.e.s en Algérie avec l’élection d’une Miss Algérie, Khadidja Benhamou, à la peau foncée. Comment vivre avec ces tabous ?

Quand Anissa prend connaissance du passé de ses parents, elle est ébranlée mais elle ne s’effondre pas. Elle décide d’aller à la rencontre de ce passé, à Alger, plutôt courageusement parce que là-bas, personne ne l’attend ! Mais ce qu’elle découvre est plutôt déroutant, le passé et le présent se mêlent et les animosités sont multiples. Elle fait l’expérience d’une zone grise où rien n’est tout noir ou tout blanc. Elle tâtonne dans cet entre-deux, parce qu’elle est très attachée à l’idée qu’on doit pouvoir avoir le choix, et qu’il faut agir, alors que Chems, par exemple, raisonne davantage en termes de fatalité, de destin. Mais aucun des deux personnages n’est dans le déni : Anissa comme Chems savent que la réalité est complexe, voire contradictoire, et c’est en y faisant face qu’ils deviennent libres, que quelque chose se transforme. Pour ma part, je la trouve très belle, Khadidja Benhamou !

Pourquoi cette quête des origines ?

C’est après avoir écrit « Nos ancêtres les Chibanis « (« cheveux blancs » en arabe), un livre de portraits où j’ai retracé les parcours de huit personnes – cinq hommes et trois femmes – de l’Algérie coloniale à la France contemporaine en passant par la guerre d’Algérie, que j’ai eu envie de passer à la fiction. Ce travail m’a libéré d’une question qui me lancinait depuis un moment : « Qu’est-ce que nous, enfants d’Algériens s’étant battus pour l’indépendance, on fout là ? » J’avais la sensation d’un bug. Comprendre les histoires et les défis auxquels cette génération a dû faire face m’a permis d’arrêter de voir les choses en noir et blanc, et d’apprécier ma singularité. Magic Bab el-Oued est né de là et de mon envie de faire partager ce voyage intérieur. La quête des origines c’est pour moi un leurre, mais aussi un passage obligé pour les gens qui comme moi, doivent tisser avec des histoires qui s’entrechoquent. Mais il n’y a pas d’origine ! Il y a des ancrages, des lieux de passage, des croisements et des départs. C’est ce qui fait de moi une Française trait d’union, pas une Française d’origine... !  Pour échapper aux impasses du présent, et ouvrir des pistes pour l’avenir, il faut se ressourcer dans des histoires singulières, montrer la diversité de nos liens avec la France, sans ça, nous ne pourrons jamais rallumer les étoiles…

Sabrina Kassa : "Magic Bab el-Oued", Editions Emmanuelle Collas, 2019 et "Nos ancêtres les Chibanis, portraits d’Algériens arrivés en France pendant les Trente glorieuses", préface Gérard Noiriel. Ed. Autrement. 2006.

Les prochains livres dont je vous parlerai dans Cartes d'identité : « Ma part de Gaulois », de Magyd Cherfi ; « Qui a tué mon père ? », d’Edouard Louis (Seuil).

PS : je finirai la série sur la mort de ma mère plus tard, peut-être, pour l'instant c'est trop pénible de me replonger dans ces moments terribles. Mais j'y reviendrai, c'est sûr, dès que j'en aurai la force.

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