Comment je suis devenue transparente

Devenir invisible n'est pas forcément une expérience désagréable. A 56 ans, dans cette bulle où je me repose d'une course perdue d'avance, se cache même un petit paradis sensoriel et s'épanouit enfin la liberté d'être moi. Sans X.

Ma grand-mère Betty avec mon oncle Dédé, dans les années 30. Ma grand-mère Betty avec mon oncle Dédé, dans les années 30.

Comme j'écris un livre sur les origines, je regarde beaucoup en ce moment mes albums de famille et par conséquent mes photos d'enfance et de jeunesse. Je me dis à chaque fois, avec incrédulité : "ben, t'étais pas si mal en fait..." Car, à l'époque je portais un regard inquiet, critique et même parfois haineux sur ma propre personne : et le double menton par ci, et le bidon rebondi par là, et le grand nez, et les cheveux plats, et les seins trop pointus, et les poils trop drus... Quand j'ai compris – très tard – le mal que je me faisais, je me suis exercée à m'en foutre davantage, ce qui est en soi une expérience intéressante (s'exercer à s'en foutre), je vous la recommande. Heureusement, même travaillée par les diktats et les idéaux inaccessibles, j'ai toujours eu un côté foutraque, et je n'ai jamais été la reine de la morning routine.

Je tiens ça de ma grand-mère Betty, fille de cocotte, petite-fille de micheton, qui résista aux injonctions de sa mère en oubliant de se coiffer, de fermer ses chaussures et de porter des vêtements féminins. Ce qu'elle préférait, le dimanche matin, c'était enfiler un grand pantalon chipé à son énorme mari, des bottes en caoutchouc, pour aller pêcher le brochet. Elle en faisait ensuite des quenelles qui n'ont rien à voir avec celles qui nous donnent aujourd'hui le haut le coeur. Je croyais qu'elle avait toujours été comme ça, mais ses lettres de jeunesse disent tout autre chose. Elle les écrit à sa mère, qui tenait une petite maison de couture, et qui avait mené une vie de courtisane. Au fil de ces pages bleues écrites à l'encre sépia, au début des années 20, elle lui parle de son poids (à chaque lettre), de ses problèmes de peau, de coiffure, de ses vêtements qu'il faut reprendre, de son corps qui n'est jamais comme il faut. Et sa mère ne lui répond jamais rien d'autre que des brassées de reproches et de jugements à l'emporte-pièce. Ça fait littéralement mal de les lire. Je ne sais pas quand et comment ma grand-mère Betty a fini par lâcher. Je suppose que c'est en rencontrant l'amour (assez tard), en prenant de l'âge, en aimant follement ses enfants.

Fondue dans le décor

Il m'a fallu, à moi, plus de temps pour renoncer à ces obsessions féminines – les produits de beauté ruineux et pleins de perturbateurs endocriniens, les talons hauts, les vêtements ajustés qui vous entravent, les slips qui rentrent dans la raie des fesses, les soutifs à armature, la teinture, l'épilation systématique... J'ai trouvé d'autres façons de prendre soin de moi, de vivre avec mon désir et avec mon amour. Bizarrement, mon corps me remercie et je m'y sens plus belle qu'à 30 ans, ce qui est un comble parce qu'en même temps, bien sûr, il s'éloigne de plus en plus des standards : il s'est épaissi, ses contours ont flouté ; ça s'est affaissé, taché, grisé, ridé, si bien que je me fonds parfois dans le décor comme un nuage. Vous ne pouvez pas savoir comme c'est bon de devenir invisible – en plus ça a toujours été mon rêve d'avoir cette putain de cape magique pour aller acheter des croissants le matin sans avoir besoin de me coiffer (ma mère disait "ah, tu as encore mis ton slip sur la tête !").

Il me plaît de devenir transparente aux yeux de ceux qui voient le corps comme un produit nécessairement frais, avec une appellation d'origine "contrôlable", des yeux bridés, des peaux ambrées – on croirait qu'on vous parle d'une bière, quand il s'agit en fait d'une mise en bière. Et puis transparente, c'est un beau mot : ça dit que je suis entre ma mère et ma fille : trans/parente. Je croyais que ça me ferait mal de ne plus retenir l'attention, mais j'ai été soulagée, surtout dans l'espace public où pourtant je n'ai jamais suscité d'émeutes, je vous le garantis. Aujourd'hui, enfin, je me plais dans ce silence, ces regards qui glissent sur moi sans s'arrêter. Je sais que quand j'aurai 80 ans, je regarderai les photos de moi à 56 ans en me disant : "Comme tu étais jeune !" Et je trouve que c'est une bonne astuce bien-être : se voir dans les yeux de la vieille dame que l'on deviendra un jour. J'ai conscience que c'est un jeu dangereux : à 80 ans, je devrai sûrement me voir dans les yeux de mon fantôme, qui dira "Oh, comme tu étais vivante !" Quant au désir, franchement, pourquoi devrait-il être le même qu'à 20 ans ? C'est un déni absurde et mortifère qui nous empêche de voir ce qui advient. Vieillir, ce n'est pas être "encore" jeune. Ce n'est pas faire moins que son âge. C'est vivre le présent avec la certitude qu'on n'aura jamais rien de mieux. Et recommencer le lendemain.

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