Avec Varoufakis à Berlin : le premier jour de l'utopie

Le 9 février est le 40e jour du calendrier grégorien. C'était le 23e jour du mois pluviôse dans le calendrier révolutionnaire. Et c'est aussi officiellement, pour des motifs à jamais mystérieux, le jour du tabouret. C'est surtout le jour qu'a choisi Yanis Varoufakis pour lancer à la mythique Volksbuhne de Berlin son mouvement pour la démocratie : Diem25.

Est-ce le charisme de l'ancien ministre de Tsipras, qui faisait fureur l'été dernier avec ses chemises ouvertes et ses allures de rocker ? La salle de presse de la Volksbuhne est bondée ce 9 février 2016. Plus de cinquante personnalités européennes ont été invitées à rejoindre le mouvement. Brecht est absent pour cause de décès, tout comme Rosa Luxembourg, mais leur ombre plane sur le théâtre berlinois qui fut un temps décrit comme la scène la plus palpitante d'Allemagne.

 Cela n'a pas suffi à décider Arnaud Montebourg, qui après avoir annoncé sa venue, s'est désisté le mois dernier, mais Julian Assange a promis de faire coucou par Skype dans la soirée, et on murmure en coulisses que Brian Eno sera de la fête. Sinon, le programme fait apparaître des dizaines de noms, dont bien peu sont de premier plan. Une promesse de renouvellement roborative en ces temps de déroute politique et de petits calculs électoraux. On a beau aimer le recyclage et l'économie circulaire, en politique, on a plutôt besoin d'air. C'est ce que proposent Varoufakis et son cercle de poètes apparus qui viennent de lancer un Manifeste en trois points : transparence totale des discussions et décisions de l'exécutif européen, européanisation des moyens pour faire face à la crise économique et humanitaire de l'Europe, et création d'une assemblée constituante pour refonder les institutions européennes d'ici à 2025. D'où le 25 qui suit le Diem et le carpe qui ne le précède pas, puisque Carpe Diem pourrait se traduire par « Cueille dès aujourd'hui le jour présent sans te soucier du lendemain ». Or Diem25 se préoccupe grandement du lendemain.

 Les « speakers » qui doivent participer aux trois débats « sessions » de la journée se pressent à l'entrée des artistes. On se croirait dans Peau d'Âne, avec cette file interminable de prétendantes prêtes à enfiler la bague pour épouser le prince. Finalement tout le monde rentre pour assister à l'accouchement : une conférence de presse et trois sessions de discussion pour commencer à défricher les ambitions tracées par le manifeste (à lire sur Mediapart). La naissance du bébé est prévue pour le soir.

Ce matin, Yanis Varoufakis est seul sur scène avec le philosophe croate Srećko Horvat, qui fait office d'animateur. Le brillant ex-ministre a beau être un économiste spécialiste de la théorie des jeux, il ne sait pas forcément répondre aux questions qui lui demandent si son initiative a la moindre chance de sauver l'Europe. Le virus de la spéculation n'a pas affecté que l'économie mondiale. Il a frappé nos cerveaux et nos cœurs. Il est au centre de la machine capitaliste aussi, dont Varoufakis voit en expert les impasses. Car le capitalisme n'est plus du côté de la gagne, laisse-t-il entendre. Il ne crée plus de richesses. Son système est sclérosé, comme en témoignent la récession qui frappe l'Europe, et le bas niveau des investissements – le plus bas jamais observé en Allemagne, précisera-t-il plus tard. Pour changer les choses, il a imaginé avec d'autres la création d'un réseau européen rassemblant au-delà des familles politiques et des girons nationaux - au-delà, aussi, des spécialistes autoproclamés. Amateurs, poètes, artistes et hétérocurieux sont donc bienvenus, dans un spectre qui ira jusqu'au centre extrême. « Tout le monde sait que je suis de gauche, assure-t-il, mais la gauche a échoué à rassembler. » Démocrate de tous les pays, unissez-vous ! clame-t-il donc en substance. Ça claque mieux que le cruel « Hypocrites de tous les pourris, punissez-nous » en vogue à Paris en ce jour de déchéance nationale. On est donc bien contents d'être là avec Varoufakis et pas à l'Assemblée nationale avec les déchus du socialisme à la sauce hollandaise.

« Peut-être que nous perdrons, reconnaît Varoufakis, mais nous avons le devoir d'agir, de poursuivre cette utopie car sinon, c'est la pire des dystopies qui va survenir : celle qui, dans les années 30, s'est abattue sur l'Europe. » On sent qu'il a grave les foies de voir les fascismes reprendre le pouvoir, et ça fait du bien de voir quelqu'un qui a un peu le sens des priorités dans ce monde. Mais même si le FN est aujourd'hui le premier parti de France et si Pegida remet le nazisme au goût du jour outre-Rhin, ce n'est pas du côté de la peur que Varoufakis veut planter sa graine. Attaché à construire l'alternative que nous attendons tous, il adopte pour y parvenir la formule qui a fait la fortune de Podemos : l'ouverture à 180°, l'optimisme, pour construire avec et non contre les gens. Avec l'ambition d'être rapidement créatifs et concrets. On va voir ce qu'on va voir.

Reprenant la phrase d'Angela Merkel qui qualifiait 2015 d'année «incroyable mais très difficile à comprendre », le philosophe croate Srećko Horvat ouvre la première session en rappelant les événements qui ont marqué l'année, du printemps grec aux attentats de Paris, en passant par l'austérité et la crise des réfugiés. Le thème de cette première session porte sur le constat, mais les intervenant.e.s entrent rapidement dans le vif du sujet. L'activiste Daphne Büllesbach, du mouvement European alternatives1 pose ainsi la question qui fâche : « Où est le peuple ? Comment l'associer à cette réflexion ? Comment favoriser sa participation réelle ?» Brecht avait une formule pour ça, et la Schaubuhne est l'endroit parfait pour le rappeler : « Puisque le peuple vote contre le Gouvernement, il faut dissoudre le peuple. » Ulrike Guérot, du think tank European Democracy Lab, n'est pas loin de lui emboîter le pas. Citant Ciceron, elle met une petite claque à l'idéal démocratique dont Diem25 se réclame. Car, rappelle-t-elle, c'est la plèbe qui a voulu la mort de Socrate. Le peuple, est-ce le démos ? Le démos, le démon ? Le démon, l'envers du monde ? Pour résumer : à quel peuple souhaite-t-on donner le pouvoir ? Celui qui brûle les foyers de réfugiés en Allemagne ? Celui qui tire sur les réfugiés à Calais ? Entre les évadés fiscaux et néofachos, difficile d'en appeler à la démocratie sans risquer de donner les clés du pouvoir aux populistes. Heureusement Ulrike a une idée. D'accord, elle n'est pas très neuve, mais elle tient la route. Son idée, c'est que la démocratie n'est rien sans la République, un cadre « neutre » garantissant un égal accès aux mêmes droits sociaux pour chacune et chacun partout en Europe. Une république gouvernée non par la rue, mais par la loi, le droit. Ça sonne un peu austère comme ça, mais en ces temps d'austérité, on ne pouvait pas non plus s'attendre à ce que ce soit la fête du slip.

Puisqu'on parle d'égalité, l'activiste slovaque Alena Krempaska évoque la situation des ex-pays de l'est (bon ils sont toujours à l'est en fait, mais en même temps complètement à l'ouest depuis la chute du mur). En Slovaquie, les salaires sont trois fois moins élevés qu'ailleurs en Europe. Les multinationales sont en revanche les mêmes. Privés de travail dans les pays dits riches, où leurs droits sont mieux défendus, les ouvriers sont surexploités dans les pays d'Europe centrale, et n'y jouissent pas des mêmes droits. Ont-ils des intérêts communs ? On peut se le demander, puisque tout converge pour les opposer. C'est à cela que pourrait servir Diem25, finalement, soulignent plusieurs intervenants : à mieux connaître les situations respectives dans chaque pays, les initiatives et les luttes menées aux quatre coins de l'Europe. La mise en réseau paraît indispensable pour déconstruire un bruit de fond médiatique qui minore systématiquement ce qui permettrait de favoriser l'autonomie et l'indépendance des peuples pour mieux défendre les intérêts de la classe qui les possède.

Corinne Morel Darleux, secrétaire nationale au développement international de l'écosocialisme et conseillère régionale Rhône-Alpes – un titre qui impressionnerait même un général de l'Armée rouge – remue encore plus couteau dans la plaie en abordant la question des ressources énergétiques. « On ne peut parler de la crise des réfugiés sans parler des guerres qui sont conduites dans les pays d'où ils viennent pour s'accaparer les énergies fossiles, souligne-t-elle. La maîtrise énergétique, ce n'est pas qu'une question environnementale, mais une question géopolitique, politique. »

Le manifeste ne parle en effet guère de guerre, mais le processus à l'oeuvre révèle sa vraie nature : non pas programmatique, mais proactif : c'est une marmite dans laquelle nous mettrons chacune et chacun les ingrédients qui font, selon nous, l'Europe de demain.

Cette Europe dans laquelle nous ne nous reconnaissons pas forcément aujourd'hui pourrait être, selon Hind Meddeb, journaliste et réalisatrice franco-tunisienne, un creuset pour reconstruire aussi nos identités malmenées. « En France, on ne s'attendait pas à ce que ce soit un parti de gauche, le PS, qui mette en œuvre l'état d'urgence et la déchéance de la nationalité. Cette mesure nourrit le terrorisme au lieu de le combattre, en créant une sorte de citoyenneté à deux vitesses : ceux qui ne se sentaient déjà pas français sont encore plus exposés au radicalisme. L'Europe, cela pourrait être notre identité fasse au repli communautaire ou nationaliste. Une identité qui reconnaisse tous les héritages culturels, non seulement l'héritage judéo-chrétien, mais aussi l'héritage arabo-musulman qui a laissé comme en Andalousie des traces profondes dans notre culture. » Parce qu'il n'y a pas d'identité pure, il faut aussi avoir le courage, affirme-t-elle, d'aborder la question de la colonisation et de son héritage historique.

Ce mélange de points de vues, de points de départ, la richesse des échanges marqueront la journée, jusqu'à une soirée en forme de gala façon oscars avec Katja Kipping, coprésidente de Die Linke, Cécile Duflot en vidéo, Nesa Childer, députée européenne irlandaise, Ada Colau, maire Podemos de Barcelone elle aussi en vidéo, Miguel Crespo Urban, maire de la Coruña, Rui Tavares, ancien député européen portugais, l'économiste américain James K. Galbraith, l'activiste danois Rasmus Nordqvist, le philosophe croate Srećko Horvat, Anna Stiede, de Blockupy, Julian Assange via Skype, Hans-Jürgen Urban, du syndical IG Metal, et Brian Eno.

Diem 25 est né.

 

 

1Alternatives Européennes est une organisation de la société civile dont l’objectif est « d’explorer le potentiel transnational de la politique et de la culture en Europe ». https://euroalter.com/fr/ Quant à Daphne Büllesbach, on apprend sur sa fiche perso qu'elle aime jouer au volley-ball le jeudi, de préférence sur le sable. Je dis ça, je dis rien.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.