Je me souviens de Gabriel Matzneff

6 janvier 2020. Je parle au téléphone avec V., mon amie d’enfance, pour nous souhaiter la bonne année. Après avoir échangé des nouvelles de nos familles respectives, je lui demande si elle se souvient de G.M., dont tout le monde parle aujourd’hui. « Oui je me souviens, s’exclame-t-elle. Je m’en souviens comme si c’était hier. »

J’ai rencontré V. à Paris le 3 septembre 1973 dans l’autobus n°38 qui nous emmenait toutes les deux au lycée Montaigne. C’était le lendemain de la rentrée en 6e et elle a foncé sur moi dans les travées pour s’asseoir à mes côtés : «  Bonjour ! Tu me reconnais ? On est dans la même classe. Est-ce que tu veux bien être mon amie pour l’année ? »

J’ai regardé V. avec stupéfaction. Amies pour l’année ? Elle devait faire erreur ! Personne, jusque-là, n’avait songé à m’offrir son amitié, et j’avais passé la première partie de ma scolarité à me faire harceler par des petites filles cruelles. Ce jour-là, je suis tellement surprise que j’accepte du bout des lèvres. Trop peur d’être blessée, trahie, abandonnée. Mais voilà, malgré mon caractère lunatique, mes airs supérieurs et mes opinions tranchées, « Amies pour l’Année » est devenu le new « Amies pour la vie ». Chaque mois de septembre, nous célébrons l’anniversaire de notre rencontre. En quarante-cinq ans, ses boucles ont viré au gris et sont lissées par un brushing hebdomadaire dont je ne comprendrai jamais la pertinence. Son regard brillant a pris en profondeur et elle a toujours cette grâce qui, enfant, me fascinait.

On a partagé nos premières règles, nos premières clopes, nos premiers slows, nos premières audaces et nos premiers dépits. Elle était là quand j’ai tenté de faire l’amour la première fois, au matin, à me demander « comment c’était » ? Elle était là quand j’ai fait, bien plus tard, une IVG. Là pour sécher mes larmes, pour me serrer dans ses bras quand je souffrais à en crever d’un chagrin d’amour. Là quand j’ai eu peur d’avoir un cancer, après un mauvais frottis. Là dans les manifs, là dans les cinés, là dans les boums et les cafés. Là quand je me tordais de douleur à cause de l’endométriose. Là quand je suis enfin tombée enceinte. Là quand j’ai divorcé. Là quand j’ai cru que mon cœur allait éclater, sur un sentier de montagne, à cause d’une crise d’angoisse. Et là quand ma mère est morte et que je me suis effondrée.

J’ai été avec elle aussi, je crois, à chaque étape de nos vies, des plus heureuses aux plus implacables. Et puis enfin ce jour de janvier, quand on se demande si ça va, après cet orage qui nous a dévastées cet automne 2019. On aimerait savoir ce qui nous a pris durant ces quelques mois de désespoir qui ont fondu sur nous par surprise.

Elle me dit tu sais, c’est peut-être simplement une question d’âge.

Elle a raison. Parfois, la ménopause, c’est comme la puberté, sauf qu’on roule en sens inverse sur l’autoroute et qu’à la fin, on se  prend la vieillesse de plein fouet. Et ça fait beaucoup plus mal que la mort, parce qu’on est encore là pour s’en rendre compte.

Je repense à la beauté stupéfiante de V. quand elle avait 13 ans. C’est là que vient ma question, à propos de Gabriel Matzneff : « Tu te souviens ? »

Parce que oui, on allait au collège à Montaigne, face au jardin du Luxembourg : au cœur de son terrain de chasse.

Je me souviens de la silhouette en imperméable avec des lunettes de soleil et des rumeurs qui couraient sur lui, dont parle Vanessa Springora dans Le Consentement. Le Pervers. C’est comme ça qu’on l’appelait, non sans une certaine gourmandise.

« Il ne faut pas oublier le contexte, rappelle V. quand on en parle au téléphone. A l’époque, nos pères avaient des copines à peine plus âgées que nous et qui nous ressemblaient comme deux gouttes d’eau. »

Nos bien chers pères

Comme Bernard Pivot, nos pères ne disaient pas « les femmes », mais « les minettes ». Ils faisaient des blagues graveleuses à table qui étaient censées nous amuser, alors qu’elles n’avaient pour but que de nous humilier. Ils nous photographiaient à moitié nues et montraient les clichés à leurs copains qui bavaient. Ils nous demandaient si on s’était déjà caressées, si on baisait, si on aimait ça. Ils fumaient des joints et nous jetaient la fumée au visage. Puis ils nous demandaient le numéro de téléphone d’une de nos copines qui leur avait « tapé dans l’œil ».

Dans « Mes bien chères sœurs », Chloé Delaume parle avec justesse de la beauferie masculine triomphante de ces années-là : le cocorico show, les coco girls… Sous couvert de libération sexuelle, la fameuse séduction à la française allait nous pousser dans la lumière comme des animaux de cirque, pour mieux nous domestiquer. Allez, danse !

Oui, on était ces nymphettes qui allaient danser à la Main bleue à Montreuil ou au Palace. Rappelez-vous Eva Ionesco qui a fini par faire un procès à sa mère parce qu’elle la photographiait nue depuis qu’elle avait 4 ans. Elle a gagné, quarante ans plus tard. Quarante ans, bordel. On a regardé ailleurs quand tout le monde la regardait.

A l’époque, mon rêve était de devenir reporter de guerre et les relations avec mon père étaient un bon entraînement. Un jour, un de ses copains m’a mis la main au cul lors d’un dîner en me disant : « Allez, ma chérie, va débarrasser ». Je l’ai fusillé du regard et je suis partie dans la cuisine sous les éclats de rire moqueurs. Quand je suis revenue, avec une grande cuvette d’eau froide, personne n’a compris ce qui se passait, jusqu’à ce que je la lui renverse sur la tête. Plus tard, mon père m’a expliqué que son copain blaguait seulement, et que les mecs qui faisaient ça étaient « en manque d’affection ». Je pleurais encore de rage et je lui ai dit : « Leur affection n’est pas dans ma culotte ». J’avais le sens de la formule mais ne croyez pas qu’on m’écoutait pour autant. Ma mère me disait « Tu as un problème avec ton Œdipe.»  La psychanalyse de comptoir, ça faisait aussi partie du con/texte.

Comme le raconte Vanessa Springora, mais aussi Sophie Fontanel dans un très beau texte paru à propos de Matzneff, nos entreprises de séduction étaient des pièges qui, trop souvent, risquaient de se refermer sur nous.

Oui, on était pile dans leur fenêtre de tir : entre 13 et 17 ans. Hannah Gadsby l’a bien exprimé dans son bouleversant one woman show, Nanette. 17 ans, pour les hommes de ce temps-là, c’était la force de l’âge. Après, on perdait notre charme comme ils perdaient déjà leurs cheveux. On devenait féministes, hystériques et surtout on se mettait à réfléchir, ainsi que le déplorait Claude François en disant préférer « cette chose instinctive, non civilisée » des plus jeunes filles.

Pour la peine, il allait mourir en 1978 la veille de mon seizième anniversaire, électrocuté dans sa baignoire. Il avait l’âge de mon père, né en 1939.

Nazis dans le rétro

"Leur génération était marquée par la guerre", me dit une de mes amies en me parlant de la chambre de son propre père, remplie de magazines et d’images pornographiques, scatologiques et sado-masochistes particulièrement violentes.

Car nous voilà à explorer les dossiers noirs de nos parents récemment disparus. Le retour du refoulé ? Est-ce bien de cela qu’il s’agit ?

Je repense à la façon dont je voyais ça, enfant. Pour nous, la guerre contre le nazisme, c’était les batailles avec les crânes rasés de la fac d’Assas, un vrai nid de fachos qui aimaient faire des raids dans notre lycée. Une fois, des militants du GUD étaient même entrés dans les toilettes des 6e et avaient baissé la culotte des petits pour voir lesquels étaient circoncis. En représailles, on avait décidé d’aller donner une leçon à ces nazillons une fois pour toutes. Un stratège de haut niveau nous avait conseillé de nous procurer des armes. Je nous revois encore, achetant des œufs par boîtes de douze, et les cachant sous nos blousons avec des mines de conspiratrices, comme s’il s’agissait de barres de fer ou d’armes de poing. On n’a jamais trouvé nos ennemis qui avaient dû fuir lâchement pour échapper à notre vengeance. De guerre lasse, j’ai proposé d’aller faire des crêpes à la maison.

Je me souviens des explications avec les crêpes pour montrer ce qu’était la circoncision, et de nos fous rires interminables pleins de sucre et de chocolat.

Je me souviens de Monsieur Maurice, un grand type patibulaire avec un chapeau mou et un pardessus en cachemire qui nous avait abordées au Luxembourg. V. croyait que c’était un proxénète. Je pensais que c’était juste un vieil homme qui respirait notre jeunesse comme on sniffe des lignes de coke. Il nous avait invitées chez lui. V. se rappelle un immense appartement, alors que je revois un endroit miteux. Ça devait être un peu des deux.

Il nous avait invitées pour goûter, et pour nous interroger. Qu’est-ce qu’on allait faire plus tard ? V. a dit qu’elle aimait la peinture, et il s’est aussitôt proposé de lui offrir une palette d’aquarelles. Puis il s’est tourné vers moi.

- Quant à vous, Mademoiselle, vous devriez faire du théâtre !

J’ai masqué ma jubilation sous un sourcil dressé.

- Du théâtre ? Et pour jouer quoi ?

- Je vous vois bien dans Molière, vous savez, cette ingénue qui dit « Le petit chat est mort ».

Mon sourcil est retombé sous le poids de la vexation. Le petit chat t’emmerde, vieux cochon, pensais-je pendant que V., avec sa candeur inimitable, lui expliquait par le menu quel genre d’aquarelle lui ferait plaisir.

Les dits interdits

Après avoir dévoré les pâtisseries fines, nous sommes reparties en trombe, dévalant l’escalier comme si le diable pouvait nous rattraper. Dans la rue, le cœur battant, il nous semblait que nous venions d’échapper au pire. Etait-ce ce que l'écrivaine canadienne Denise Bombardier, dénonçant en solitaire la perversité de Matzneff sur le plateau de Bernard Pivot en 1990, appelait « la flétrissure » ? Non, les victimes de ces hommes n’étaient pas flétries. Mais par ce mot Bombardier avait raison de dénoncer l’obsession qu’ils avaient de les prendre vierges, dans leur fraîcheur, avant de les jeter comme des objets usagés.

Je me souviens de la réaction de Matzneff quand Bombardier avait souligné, à juste titre, à quel point ses livres étaient ennuyeux : « Je vous interdis de porter ce genre de jugement ! » 

Et Philippe Sollers, son éditeur, auteur du sinistre "Femmes", qui plus tard la traiterait de connasse et de mal-baisée.

Les mots de l’époque, c’est aussi mon journal intime que j’ai retrouvé il y a quelques mois dans les affaires de ma mère. Un jour ma fille est tombée dessus. En lisant les mots de mes 14 ans, elle pleurait de rire à chaque phrase. Que sa mère pas très douée ait été cette ado déjà bien remontée qui pensait ne jamais rencontrer l’amour et décrivait par le menu tout ce qu’elle mangeait la ravissait.

Dans ce journal, je raconte notamment comment j’ai éconduit un ancien amant de ma mère qui avait jeté son dévolu sur moi lors d’un voyage à Rome. J’avais 13 ans, lui 33. Il était peintre et m’avait fait une cour intense durant les quelques jours de notre séjour, sous les yeux de ma mère qui désapprouvait en silence, sans oser s’interposer. Ne croyez pas que nos mères étaient aussi libérées qu’on le disait.

Flattée des attentions que me prodiguait l’artiste romain, j’avais failli me laisser tenter. En partant, je lui avais laissé une petite bague bleue qu’il avait glissée à son auriculaire en me faisant des serments ironiques. Des semaines plus tard, il m’avait envoyé une lettre à la poésie douteuse dans laquelle il racontait comment il s’était fait jouir en pensant à moi, et m’invitant à venir le rejoindre. Que fallait-il en penser ? ai-je demandé à ma mère en toute sincérité. J’aurais préféré mourir plutôt que de l’avouer, mais je n’étais pas sûre d’avoir bien compris cette histoire de crème qui jaillissait, de bague à l’auriCULaire, d’allusion à ma bouche et à mes seins dressés.

- Maman, c’est moi qui lui plais, ou le fait que j’aie 13 ans ?

Ma mère avait répondu du bout des lèvres :

- Je ne sais pas. Peut-être que c’est toi. Mais bon, oui, il aime les très jeunes filles.

Plusieurs semaines plus tard, j’ai fini par répondre une lettre bien sentie au poète de la branlette romaine under age, où je lui faisais savoir que ses fantasmes ne rencontraient pas les miens. Ma fille rit toujours particulièrement en relisant ce passage plutôt salé de mon journal. J’avais dû en passer par les mots crus. Ils m’ont toujours défendue contre les faux-semblants. Vexé, le poète m’a répondu par retour de courrier que ma mère était sans doute responsable de ma lettre si décevante (et un rien vulgaire, ajouta-t-il avec l’hypocrisie propre à ces individus, qui n’hésitent pas à raconter comment ils sodomisent les enfants mais qui s’offusquent quand on leur dit qu’ils les enculent).

De l'inconvénient d'être femme

Ils nous prenaient de haut, ces hommes. Ils nous en imposaient. Malgré mes airs bravaches, jusqu’à aujourd’hui j’en suis impressionnée. Et j'en ai honte.

Dans son livre, Vanessa Springora évoque une rencontre avec Emil Cioran, ami de Matzneff, chez qui elle était allée se réfugier après avoir découvert qu’elle n’était pas la seule dans le cœur et le lit de celui qui disait l’aimer. Quand elle surgit chez cette figure connue du nihilisme, c’est une femme qui lui ouvre. Mais c’est bien Cioran, déjà célèbre pour son "Précis de Décomposition" et "De l’inconvénient d’être né", qui lui rend son oracle : « V. , me coupe-t-il d’un ton grave, G. est un artiste, un très grand écrivain, le monde s’en rendra compte un jour. Ou peut-être pas, qui sait ? Vous l’aimez, vous devez accepter sa personnalité. G. ne changera jamais. C’est un immense honneur qu’il vous a fait en vous choisissant. Votre rôle est de l’accompagner sur le chemin de la création, de vous plier à ses caprices aussi. Je sais qu’il vous adore. Mais souvent les femmes ne comprennent pas ce dont un artiste a besoin. Savez-vous que l’épouse de Tolstoï passait ses journées à taper le manuscrit que son mari écrivait à la main, corrigeant sans répit la moindre de ses petites fautes, avec une abnégation complète ! Sacrificiel et oblatif, voilà le type d’amour qu’une femme d’artiste doit à celui qu’elle aime. »

A l’arrière-plan, celle que Vanessa Springora identifie comme l’épouse de Cioran est « toute pomponnée, ses cheveux bleutés assortis à son gentil corsage », et « elle acquiesce silencieusement à chaque mot de son mari».

Je sursaute en lisant ces mots. Car celle qui fut la compagne de Cioran durant cinquante ans était aussi ma prof d’anglais quand j’étais au collège. C’est vrai qu’elle avait les cheveux bizarrement bicolores, de grandes mèches blanches se mêlant à une touffe châtain qui tenait à la verticale par un prodige que je ne m’explique toujours pas.

Je me souviens de cette femme excentrique et solaire, qui se présentait ainsi à nous, croyant briser la glace : «Voilà, je m’appelle Simone Boué, et cela signifie que quand vous coulerez en anglais, je vous lancerai une bouée. » L’ironie veut qu’elle soit morte justement noyée au large de Dieppe, deux ans après Cioran, qui avait succombé à la maladie d’Alzheimer en 1995. S’est-elle suicidée ? A-t-elle perdu pied accidentellement, trahie par la polyarthrite rhumatoïde dont elle souffrait depuis des années ? On ne le saura jamais.

Aujourd’hui, en refermant le livre de Vanessa Springora, je pense à toutes ces histoires qui s’entrecroisent, réveillant des démons que j’aurais préféré oublier. Nous avons grandi et vécu dans un monde où l’on nous disait que c’était ça, la réalité : disparaître au profit de l’œuvre d’un nihiliste imbu de lui-même, être la proie d’un écrivain dandy qui note en passant, dans un poème, les plaintes des enfants dont il a acheté le corps aux lointaines Philippines. Et voir des féministes comme Simone de Beauvoir, Françoise d’Eaubonne, Christiane Rochefort signer une pétition de soutien à trois hommes emprisonnés pour avoir eu des relations sexuelles avec des garçons de 13 et 14 ans, pendant que la psychanalyste pour enfants Françoise Dolto déclarait dans la revue Choisir que les petites filles étaient libres de refuser l’inceste. Le cas de Simone de Beauvoir, l’idole de ma jeunesse – plus tard accusée d’avoir elle aussi séduit ses élèves quand elle était professeure de philosophie pour les « passer » ensuite à Sartre n’est pas le moins affligeant.

C’était notre monde. Notre contexte. Nos horizons. Et il nous a fallu beaucoup de temps, d’efforts et de péripéties pour que notre réalité dépasse leur fiction. Oui, nous avons été capables, finalement, de reprendre à notre compte cette liberté sexuelle qui s’exerçait trop souvent à nos dépens. Et ce n’est sans doute pas un hasard si en même temps que sont dénoncées les violences sexuelles et sexistes grâce au mouvement #MeToo, surgit enfin une autre parole féministe autrement plus émancipatrice sur le corps, sur la sexualité, sur le plaisir. Ce sera l’objet d’un futur billet sur le très beau livre d’Amandine Dhée, qui sort le 17 janvier aux éditions de la Contre-Allée : "A mains nues".

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.