« Baisons avant les élections, on votera moins con » : c'est la Une de Charlie N°3 depuis que le sang a coulé. On pourrait dire qu'on voit pas le rapport. Et en fait si, on voit très bien. J'ai déjà tenté de l'expliquer dans mon précédent post, c'est le sexe qui est à l'origine de tout et qui nous sauvera de tout. Il est la porte des plaisirs et celle de la révolution. Même et surtout quand le destin, funeste ou vengeur, le teinte d'une flaque de sang.
Ma récente visite à l’hôpital, où je me rends à intervalles réguliers pour tenter de traiter une endométriose, m’en apporté une preuve supplémentaire. Sur la porte de l’ascenseur – ce même ascenseur que j’ai, à de multiples reprises, emprunté, y compris dans un brancard, pour des opérations chirurgicales et un accouchement « par voie basse » (terme sur lequel j’aurai plaisir à revenir un jour si vous êtes sages), sur la porte de l’ascenseur, disais-je, dont je connais chaque recoin sinistre, chaque graffiti rageur, chaque remugle écoeurant, se trouvait ce jour-là une inscription : « Tous en grève contre les ordres ! »
On me parle d’ordre, et on est contre. Je suis à fond pour. Je n’aime pas les règles non plus, qui vont souvent avec. Et pourtant, je les ai attendues, les miennes. Je l’ai voulu, ce sang qui chaque mois s’écoule ; je l’ai redouté quand il signalait l'échec d’une fécondation désirée, ou appelé quand son absence faisait craindre une grossesse malvenue. A mon père qui, d’un ton goguenard, jugea bon de lancer le soir de ma puberté un « alors, il paraît que tu es une femme maintenant ?», j’ai quand même eu la présence d’esprit de répondre : « tu croyais que j’étais quoi avant, un singe ? » Avec un esprit tordu comme le mien, on ne pouvait pas s’attendre à ce que ma vie sexuelle soit un long fleuve tranquille.
Je ne fais pas partie de celles qui sont « réglées » comme du papier à musique. Chez moi c’est tout de suite n’importe quoi. Du trop, du trop peu, du quand il faut pas, du qui stagne et du qui fait mal partout. Dès le début , l’entreprise s’est révélée une tuerie. Passé l’étonnement de découvrir que le sang menstruel n’était pas bleu comme dans la publicité, il a fallu trouver des protections périodiques (là où comme tout le monde je rêve d’une protection définitive – mais ceci est une autre histoire), que j’ai vite voulu remplacer par des tampons hygiéniques, avec un succès mitigé puisque j’étais vierge. J’apprends qu’il existe aujourd’hui des réceptables en plastique, écologiques puisqu’on n’a pas besoin de fabriquer du coton, de le transporter à travers la moitié de la terre, de le traiter, avant de le rejeter dans la poubelle. J’avoue avec soulagement que cela rend ma condition de préménopausée presque enviable. J’espère en tout cas que la ménopause ne me tombera pas dessus un jour où j’ai mes règles, parce que je suis déjà de mauvais humeur ces jours-là, la tête et le ventre lourd, avec l’envie d’être bannie avec les femmes du village et interdite de mayonnaise pour toujours. De l’endométriose, on appelle ça. Ça rend stérile, mais heureusement, j’ai réussi à me reproduire avant que ça devienne ingérable. C’est une maladie d'intellectuelle qui voyage beaucoup, me dit-on. Il est vrai que je ne suis pas très manuelle et que je prends souvent l'avion, d'autant que l'amour de ma vie habite assez loin pour que je ne me lasse pas de le désirer. De toute façon, les médecins n’y comprennent rien, à part les Chinois, qui vous piquent avec des aiguilles pour calmer la bête aux abois. Alors il a fallu m’adapter. Je ne peux pas calculer, moi. Je dois faire l’amour avec ou sang. Je ne vais pas attendre que ça se calme, ça pourrait prendre des années. On m’en promet de la ménopause et des fins de migraine. Mais si je m’étais arrêtée à ça, je n’aurais jamais découvert la brouette moldave ou le tourbillon yougoslave !
Faut-il ou ne faut-il pas, aiment-elles ou n’aiment-ils pas faire l’amour pendant leurs règles ? Rien que le mot, règle, ça me braque dès le départ. Sinon il y a menstrues. L’eusses-tu cru ? Ou impure, ça peut le faire dans les moments coquins : « Prends-moi ce soir, je suis impure ! » Comme si les autres jours… Enfin bon.
Le sang, le sang, le sang. C’est vrai que c’est gênant par moment. Ne serait-ce que pour la lessive. Mais il y aussi le côté joyeux ven(den)geurs masqué. Après une baise dérégulée, on se croirait vite sur une scène de crime. Je m’étonne qu’il n’y ait pas plus souvent les Experts dans ma chambre d’amour, avec leurs pipettes, leurs lunettes et leurs lampes à ultraviolets. Pour tout dire, suis presque surprise d’être encore vivante le lendemain matin. Ce jour-là, devant l’ascenseur qui annonce « Tous en grève contre les ordres ! » (il s’agit, je l’apprendrai plus tard, des « ordres médicaux »), je ne me sens d’ailleurs pas très vaillante. Va-t-on encore essayer de me réguler, de me coller une ménopause artificielle pour réduire un ovaire qui se la joue la grenouille aussi grosse que le bœuf ? « Je ne sais pas ce que c’est de vivre sans ovaire, reconnaît, philosophe, mon gynécologue, qui m’en a pourtant enlevé un pas plus tard que l’année dernière, mais je n’ai pas de solution pour vous, à part ces piqûres pour bloquer le cycle. »
Me voilà donc accablée de bouffée de chaleur, la libido en cale sèche, en train de pleurer mes règles défuntes. Autant dire que je regrette amèrement mes sanguines. Les sanguines, ça serait un joli mot. Ça rime avec coquine. Je prends. Quant au traitement, je l’arrête. Mon gynécologue hausse les épaules : « Après tout, c’est vous qui décidez. » Un peu plus, et j’avais entendu de travers : « C’est vous qui décédez ». Ils peuvent toujours se mettre en grève, mon corps continuera longtemps à faire désordre. Pas sûr que je vote mieux après avoir baisé. Quoi qu'il faille glisser dans la fente, j'aimerais que ce ne soit pas sans gland. Ni sanglant. Le cumul, hélas, est de plus en plus fréquent en démocratie.