Vaincre l'autruisme, Guide pratique de l'apocalypse 5/7

Vous avez toujours voulu être aimée. Depuis votre naissance, c’est même votre but principal: qu’on vous aime, qu’on vous adore, qu’on vous trouve fascinante et spirituelle. Enfant, vous essayiez de deviner dans le regard de vos parents ce qu’ils attendaient de vous. Vous ne pensiez qu’à plaire, qu’à vous faire des amis, mais vos efforts ne menaient à rien.

Vous avez toujours voulu être aimée. Depuis votre naissance, c’est même votre but principal: qu’on vous aime, qu’on vous adore, qu’on vous trouve fascinante et spirituelle. Enfant, vous essayiez de deviner dans le regard de vos parents ce qu’ils attendaient de vous. Vous ne pensiez qu’à plaire, qu’à vous faire des amis, mais vos efforts ne menaient à rien.

Au fond, tous vos malheurs provenaient de cette seule et unique cause, l’autruisme, qui consiste à vouloir absolument être comme tout le monde sans y parvenir. Pour être comme tout le monde, il faut en effet prendre la multitude pour modèle, afin de ne désobliger personne. En somme, il faut n’être comme personne. Et n’être comme personne, c’est déjà être différent — c’est-à-dire le contraire de ce que vous vouliez au début.

Vous voilà donc différente malgré vous, faute d’avoir réussi à cerner vos semblables. Vous avez huit ans. À l’école, tout le monde vous déteste. Peut-être que vous avez un appareil, des lunettes, ou un penchant qu’on qualifiera plus tard avec dégoût d’homosexuel. Peut-être votre mère vous oblige-t-elle à porter des vêtements qu’elle a cousus elle-même en croyant vous faire plaisir. Peut-être même portez-vous la mémoire inconsciente d’un crime commis ou subi par votre arrière-grand-père. En tout cas, dans la cour de récréation, on ne vous accepte jamais dans la ronde. Pour être admise à la marelle, vous êtes obligée d’acheter la commandante avec de l’argent volé dans le porte-monnaie maternel. Quand vous passez, les autres enfants rient et font des messes basses. Ils vous attaquent sans raison. Ils vous dénoncent à la maîtresse. À la cantine, ils se moquent de vous et vous font croire que vous mangez du singe, alors que vous n’aimez déjà pas la viande. Et vous le croyez. Vous mâchez lentement. Tout à coup vous êtes seule dans cette grande salle, avec la surveillante qui tient à vous voir terminer votre assiette. Vous avalez tout, même vos larmes. Elle vous dit que vous faites des histoires. Elle vous parle à voix basse et vous ne comprenez rien. Vous dîtes: « Hein? » et elle réplique sèchement: « On dit pas “hein?”, on dit “comment ?” »

Elle aussi, elle trouve que vous avez quelque chose de gênant, quelque chose qui vous distingue des autres enfants. La maîtresse en a même parlé à vos parents. Vous êtes la première de votre classe, ou le dernier, mais le problème n’est pas là. Le problème, c’est votre comportement. Vous ne voulez pas vous intégrer. Vous êtes trop orgueilleuse, trop bavarde (bavarde! quand personne n’accepte de vous parler!), ou trop sûre de vous, ou pas assez, quelque chose dénote en vous, comme une corne au milieu du front, un handicap d’autant plus subtil qu’il ne porte pas son nom: l’autruisme.

Vous n’avez pas d’amis. C’est comme ça. L’école est une torture banale où vous pouvez vérifier que votre vie tout entière est une erreur. Vous ne pensez même pas à vous venger. Vos parents en seraient presque soûlés : on ne sait pas à quoi s’attendre avec vous. Ils vous disent d’arrêter de fixer les gens comme ça, où tu te crois? va dans ta chambre, ne réponds pas, ne dis pas j’aime pas ça, goûte au moins, tu comprendras quand tu seras grande.

Vous n’avez pas besoin d’être grande. Vous avez tout compris: votre enfance sera malheureuse ou ne sera pas. Vous en garderez des souvenirs terribles. Vous vous promettrez de ne jamais les oublier. Mais vous ne saurez jamais pourquoi on ne vous aimait pas.

En grandissant, vous finirez d’ailleurs par vous demander si vous n’avez pas tout imaginé. Ça fera partie de vos éternelles lubies sur l’existence. Car, après tout, peut-être y avait-il quelqu’un pour vous comprendre, quelqu’un qui aurait pu vous trouver agréable, quand vous ne parveniez pas à vous supporter. Mais même aujourd’hui, même des années après, vous vous êtes presque rendue à leur avis: vous étiez détestable puisque vous étiez détestée. Votre différence — qu’on appelle maintenant votre « personnalité » —, vous auriez donné n’importe quoi pour la perdre et vous fondre enfin dans la masse. Même maintenant, vous seriez prête à tout pardonner, si seulement vous arriviez à devenir comme les autres.

C’est que vous en avez eu, des illusions! Par exemple, l’adolescence. Elle est arrivée lentement, à pas de loup, puis tout à coup elle a frappé, et vous avez été comme paralysée. Déjà que vous n’étiez pas très active. Là, on peut dire que vous avez presque cessé d’être vivante. Vous restiez des journées entières à vous regarder dans la glace, persuadée que votre reflet allait finir par s’effacer.

Regarder votre nez ou vos pieds pendant des heures. Renifler votre peau trop grasse. Lire des livres qui n’étaient pas de votre âge. Penser à la troisième guerre mondiale, à la catastrophe nucléaire, aux tremblements de terre et aux raz de marée. Assister simplement au divorce de vos parents. Vous faire opérer de l’appendicite. Changer d’école pour la troisième fois de l’année. Vous demander si vous aurez un jour des seins, ou de la barbe, ou un chien. Penser que les autres n’existent pas. C’est une invention, une mise en scène organisée à votre intention, pour vous tromper. En réalité, il y a un complot. Ou alors c’est une maladie. La maladie vous fait peur aussi. D’ailleurs quelquefois vous sentez votre cœur battre dans votre poitrine comme un poignard aiguisé. Il se déchire. Il se brise. Quand vous courez, il vous semble que vous pourriez le perdre.

Mais la seule chose que vous ayez perdue, c’est votre enfance. Elle a disparu soudain, remplacée par des tourments exotiques, pleins de poils naissants, de désordres scolaires et de pensées confuses qui déstabilisent votre âme prépubère. C’est alors — au moment où vous serez sur le point de devenir comme tout le monde —, c’est alors qu’un miracle surviendra dans votre existence pour donner un nouveau souffle à votre malheur.

Le lendemain de la rentrée en sixième, dans l’autobus 38, Porte d’Orléans-Châtelet, vous allez au lycée pour la deuxième fois, quand une enfant de votre âge — appelons-la Nathalie — se dirige vers vous et vous dit: « On est dans la même classe. »

Vous hochez la tête lentement, mais vous ne la reconnaissez pas du tout. Peut-être souffrez-vous déjà de cette myopie qui vous causera tant d’ennuis par la suite. La bouche un peu pincée, vous essayez de sourire, et Nathalie, l’air radieux, vous propose de devenir amies pour l’année.

La proposition vous surprend tellement que vous ne savez pas quoi répondre.

« J’ai fait des repérages, vous dit Nathalie, tu es assez jolie, et on habite à côté…»

Ce critère de sélection, surtout appliqué à votre avantage, vous paraît extravagant. Vous ne vous croyez pas laide, mais vous êtes loin d’être une des plus jolies de la classe. Il vous paraît également incongru de choisir ses amies d’après leur beauté. La beauté est si variable, si difficile à cerner. Vous le savez très bien. Vous savez ça quand même, malgré votre idiotie. Et vous voyez que Nathalie, elle, est jolie. Elle a une chevelure bouclée, un visage de poupée brune. Son entrain est irrésistible. Aujourd’hui encore, quand vous repensez à elle, vous la voyez réciter en classe un poème d’Arthur Rimbaud: Ma bohème. Elle récitait comme à la maternelle, en dodelinant de la tête, distribuant les accents toniques avec une générosité aléatoire. Rimbaud dans sa bouche devenait une comptine, elle le chantonnait, ravie, comme on chante « Promenons-nous dans les bois, pendant que le loup n’y est pas! »

Cette bouche adorable et ce timbre enfantin… sont-ils si loin vraiment? sont-ils anéantis? Le temps a passé, mais vous la voyez encore partir un matin d’été avec un vague cousin sur les routes italiennes pour arpenter pieds nus les places florentines et partager son sac de couchage avec les routards sentencieux, défoncés et crasseux qui l’attendaient sous le Ponte Vecchio. Vous vous la rappelez aux bons soirs de septembre où elle sentait des gouttes de rosée à son front comme un vin de vigueur, où, rimant au milieu des ombres fantastiques, elle tirait les élastiques de ses souliers blessés, un pied près de son cœur!

Elle est aventurière, à quinze ans, amoureuse et souveraine, toutes les filles veulent lui ressembler, même vous, tous les garçons voudraient sortir avec elle, mais vous avez à peine le temps de vous retourner qu’elle a trente sans.

Que faisiez-vous pendant tout ce temps, pendant qu’elle obtenait son bac puis un BTS de marketing et qu’elle gravissait les échelons de la société? Maintenant, elle porte des bijoux en or, un tailleur, elle est directrice de production il lui arrive très souvent d’utiliser le mot « professionnel »: certaines personnes sont « professionnelles »; d’autres ne le sont pas. Vous ne saurez jamais à quelle catégorie vous appartenez, mais il vous semble bien que ce n’est pas la bonne.

Que vous le croyiez ou non, elle s’est mariée en blanc, avec un petit nœud rose qui bouffait à la taille pour retenir sa robe de satin. Vous étiez témoin, mais vous êtes arrivée en retard, parce que le type qui vous accompagnait s’était trompé de route. Ce n’était même pas le bon partenaire, vous étiez en train de le quitter, mais Nathalie avait envoyé ses faire-part beaucoup trop tôt, et maintenant vous voilà en train de changer de collant dans la voiture pendant qu’il consulte la carte. Vous avez envie d’ouvrir la portière et de vous laisser tomber sur le bas-côté. Envie de courir à travers champs. Envie de faire irruption dans l’église en criant « J’ai une bonne raison de m’opposer à ce mariage! », attendre que les autres se retournent, pendus à vos lèvres, et ne plus trouver les mots pour dire qu’il faut s’enfuir, ou alors…

Ah, que ma quille éclate!

Vous êtes arrivée à la mairie in extremis, avec ce type à vos basques qui souriait, un de ces hommes que toutes les femmes aimaient, une beauté dans son genre, un Apollon, l’homme idéal selon les critères publicitaires, un homme, évidemment, que vous n’aimez pas.

Imaginez que vous rencontriez l’homme idéal, et que cet homme, en dépit de tous vos efforts vous paraisse insipide. Vous ne pourriez que douter de vos sens, de votre raison, de votre existence. Vous auriez le plus grand mal à entendre ses déclarations d’amour sans vous pincer. Quelle maladie avez-vous donc pour refuser un tel bonheur? Vous croyez peut-être que Dieu repasse les plats? « Écoute-moi bien, ma petite fille », vous avait dit votre mère en ajustant la robe qu’elle vous prêtait pour le mariage, « tu te fais des idées sur l’amour et tu cours après quelque chose qui n’existe pas. Cet homme-là a tout pour plaire. Il est beau, il est intelligent et il t’aime. Un jour, tu le regretteras. »

Vous ne l’écoutiez pas, bien sûr, vous aviez déjà rencontré un autre homme, au garage où vous faisiez nettoyer la voiture pour le mariage, et vous êtes résolue à passer votre vie avec lui.

Les hommes idéaux ne sont pas pour vous. Peut-être parce que vous n’êtes pas la femme idéale. Ces gens-là devraient aller par paires, comme les chaussettes ou les gants. Ils sont nés pour faire rêver, et vous avez la certitude de ne pas appartenir à cet échantillon démographique. Vos rêves à vous ne signifient rien. Personne ne s’y reconnaît, personne ne les comprend, personne ne les envie. On ne vous a pas fixé de tâche particulière à la naissance, et vous ne vous sentez aucune vocation à les embrasser – puisque c’est comme ça qu’on dit. Il vous semble d’ailleurs que si vous étiez la femme idéale, on vous aurait prévenue. Il y aurait eu des signes, des messages, peut-être même des miracles.

Par exemple, on vous trouverait extrêmement belle au naturel. On vous ferait passer des concours, des auditions, autant de diplômes obtenus haut la main. On s’étonnerait du nombre de langues que vous maîtrisez. On pourrait compter sur vous en toutes circonstances. On se dirait, en vous voyant: « J’aimerais que cette femme soit la mère de mes enfants. » Vous auriez l’art d’assembler les couleurs et les matières. Votre appartement serait chaleureux. Vos parents seraient fiers de vous. Et puis, surtout, vous aimeriez l’homme idéal. Vous seriez fascinée par ses recherches au CNRS. Vous ne le trouveriez pas crétin malgré ses diplômes, vous ne penseriez pas que c’est un enfant gâté et vous n’auriez pas envie de hurler en pleine mairie: « Au lit, ce type est une catastrophe! »

Après tout, c’est peut-être vous qui n’êtes pas à la hauteur. Vous dîtes ça parce que vous avez une belle âme, mais au fond vous savez que ça ne se discute pas, les inclinations sexuelles, on n’y peut rien, et personne n’est fautif. Seulement on ne renonce pas à l’orgasme à vingt-cinq ans. Ce serait pourtant plus facile, parce que le vrai plaisir ne vient qu’après, presque au crépuscule. Pour l’instant, vous êtes à l’aube de votre sexualité, un frisson émouvant mais superficiel, et vous ressentez comme une blessure, une sorte d’envie pour la femme que vous deviendrez lorsque les choses arriveront vraiment.

Vous rêvez, vous rêvez, mais regardez-vous, vous n’êtes même pas capable d’arriver à l’heure à un mariage! Quand vous sortez enfin de la voiture, tout le monde vous regarde de travers, et la belle mine de votre chevalier n’arrange rien: on vous prête une escale vicieuse qui n’a jamais eu lieu, hélas, et l’exaspération se teinte de jalousie, ce qui déclenche chez vous une brutale crise d’autruisme.

Nathalie a l’air de perdre pied. Vous avez beau vous excuser, vous n’arrivez pas à comprendre comment elle peut trouver ça important. Quelque chose vous échappe dans cette histoire. Vous n’avez même pas vingt-cinq ans et plus rien ne ressemble à rien dans cette vie. Les gens se marient maintenant. Ils envoient des faire-part, ils établissent des listes de mariage, ils louent des châteaux pour le week-end et vous donnent l’impression d’être vêtue de haillons le jour même où vous portez une robe de marque.

Nathalie n’a plus de souliers troués. Elle se marie. Son époux a l’air de couver un suicide, mais il a toujours été taciturne. C’est un paysan, un brave type de la campagne qui a eu la mauvaise idée de monter à Paris pour faire l’école Estienne. Il se voyait lithographe dans une petite imprimerie, un modeste artisan sur qui les années seraient passées sans bruit, mais plus personne ne fait de lithographie de nos jours. L’époque est aux nouvelles technologies, à l’informatique, à la publication assistée par ordinateur. Nathalie, qui travaillait comme commerciale dans l’entreprise où son futur mari tentait de renoncer à ses rêves de vie obscure, est tombée amoureuse comme on tombe amoureux d’une campagne, d’une maison, d’un tableau: sincèrement, mais sans grande considération pour les aspirations (il est vrai inexistantes) de ces objets de désir. Engoncé dans son costume de jeune marié, Vincent n’en revient pas. Il boit pour se donner du courage et se précipite sur vous en disant: « J’ai fait une connerie. » Vous ne devriez pas acquiescer comme ça, mais vous savez qu’il a raison. Il a fait une connerie, et elle aussi. Vous ne pouvez pas vous empêcher de trouver ça banal. Le marié pense toujours qu’il a fait une connerie, et la mariée pense toujours qu’il finira par s’y faire. C’est accablant.

Vous regardez Nathalie danser dans sa robe de satin blanc. Dans le temps (huit, dix ans!), elle dansait en agitant ses mains dans le vide et en remuant sa tête bouclée comme si elle venait de recevoir une décharge électrique. C’était impressionnant, et vous aviez sagement renoncé à l’imiter, pour ne pas vous ridiculiser.

Évidemment, pour le mariage, on lui a fait un brushing. Ses cheveux sont retenus par des barrettes, et sa couronne de fleurs retient le voile qui traîne dans la poussière. Aimez-vous Nathalie en cet instant? L’aimerez-vous toujours? N’aimerez-vous jamais qu’elle? Hélas, vous n’avez pas lu Montaigne, et Nathalie n’est pas La Boétie. Pourtant, vous l’avez connue au lycée Montaigne, et elle travaille aujourd’hui rue de La Boétie. C’est avec elle que durant des nuits entières vous avez partagé vos doutes, vos émotions et vos espoirs, comme vous le ferez encore dans dix ou vingt ans, dans cinquante ans, lorsque enfin vieilles vous pourrez passer tout votre temps à discuter en buvant du thé, du porto, et en grignotant des petits gâteaux fourrés à la crème de noisette.

Vous pleurez en la regardant, parce qu’elle est belle, parce qu’elle est douce, parce que tant de bons moments vous unissent, depuis toutes ces années, même si son mariage vous désespère. Vous pleurez parce qu’elle aime, et que vous n’aimez pas. Vous pleurez sur vous-même comme tous les autruistes, ricanante et empruntée dans cette robe qui met vos genoux cagneux en valeur et votre poitrine à la torture. Vous pleurez parce qu’elle est devenue une femme, et que vous n’êtes même pas sûre d’appartenir à la race humaine. Vous pleurez parce que vous avez une amie, une au moins; vous l’aimeriez pour l’éternité si seulement l’éternité n’était pas destinée à prendre fin avec vous.

Vous l’aimez maintenant. Vous l’aimerez toujours. Sans vouloir vous vexer: il était temps.   

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