Autant en emporte les Blancs

Le racisme structurel existe, je l'ai rencontré. Parce que je suis Blanche, il ne m'a jamais touchée, ni gênée en quoi que ce soit. C'est pourquoi je suis aux côtés des personnes qui, en France et dans le monde, en sont la cible privilégiée.

Je suis dans la norme. Blanche, hétérosexuelle, valide, instruite, vivant dans une précarité prospère. Certes je suis femme, ce qui est déjà une petite entorse au standard masculin, mais mon utérus a contribué au repeuplement de la France, j’ai donc accompli ma mission de reproduction sociale. En raison de mon âge, je suis en train de devenir transparente, et à quelques années près, j’aurais pu faire partie de ces personnes qu’on triait à l’entrée des urgences, pour privilégier des malades plus jeunes. Mais pour l’instant, ce n’est pas le cas.

Je suis donc cette Française de souche dont Eric Zemmour croit l’espèce menacée – ce qui le conduit à pleurer sur nos prétendus malheurs à longueur de plateaux télé. Nous serions des millions, selon lui, à craindre de perdre notre identité, à tâtonner dans le noir à la recherche des Lumières dont l’offensive communautariste et racialiste nous aurait privés. A l’en croire, nous aurions fabriqué ce beau pays avec nos petites mains pleines de doigts et nos petits doigts pleins d’ongles ; et cela non seulement depuis que nous sommes au monde, mais depuis au moins dix siècles. « Mille ans ! répète-t-il sur CNews en faisant des moulinets avec les bras, mille ans ! » La bave aux lèvres, il croit savoir que nous souffrons. Et cette étrange angoisse que personne ne comprend, il la vit dans sa chair, lui, le Français fanatique, le colonisé heureux, l’historien zélote et autoproclamé de la francité éternelle, en citant Napoléon à tire-larigot : c’est la peur de ne plus être chez soi. Cette nation grandiose qui serait notre maison, nous nous la ferions voler par des Français moins français que nous, voire pas du tout français. En l’écoutant, on se retrouve dans la fable de George Orwell « La ferme des animaux » : « Tous les animaux sont égaux, mais certains sont plus égaux que les autres. »

Alors voilà, il m’est un devoir de casser l'ambiance (une spécialité féministe, d'après certains magazines d'extrême-droite) : le fait que ma famille soit traçable sur ce sol dit français depuis mille ans ne définit pas mon identité, ni ma valeur. Cette terre, cette histoire ne m’appartiennent pas. Ma légitimité n’est pas supérieure à celle de mes semblables de nationalité plus récente, voire d’une autre nationalité, au motif que j’aurais contribué à la grandeur de ce pays pendant qu’ils se faisaient les ongles de pieds sur une île lointaine. Car rien ne dit que les personnes venues, par exemple, de pays jadis colonisés par la France (et on en compte un nombre finalement considérable au cours de l’histoire) aient moins contribué à cette prospérité que mes ancêtres forgerons, marins, prêtres, missionnaires ou banquiers, couturières ou courtisanes, dont j'ai raconté l'histoire dans "Mes ancêtres les Gauloises". On peut même sans craindre de se tromper affirmer le contraire.

La traite négrière nécessaire aux cultures des Antilles, pour ne citer qu’elle, puis la colonisation et enfin l'immigration dans les années 1960 ont fait la fortune de notre économie nationale, en termes de ressources et de territoires. Les ancêtres des personnes qui, aujourd’hui, ont vingt fois plus de risque d’être contrôlées dans la rue et de subir des violences policières, ont participé à édifier ce qui est encore aujourd’hui la septième puissance mondiale en termes de PIB, juste derrière un autre empire colonial, le Royaume-Uni. Cette richesse, ils et elles y ont souvent contribué contre leur gré, au prix de violences épouvantables, qui ont laissé des traces profondes et des traumas qui résonnent dans les mémoires et même les corps jusqu’à aujourd’hui. L’uranium qui alimente les centrales nucléaires, les métaux rares qui servent à fabriquer nos téléphones portables, les produits manufacturés, d’où croyez-vous qu’ils viennent ? Les soins, les services essentiels, qui vous les procure aujourd’hui encore ?

Et je n’oublie pas pour autant nos grands-parents qui ont donné leur vie dans les tranchées (avec, d’ailleurs, des tirailleurs sénégalais), qui ont travaillé d’arrache-pied dans les mines ou les usines, les chemins de fer ou les ateliers, je n’oublie pas les générations de femmes engrossées contre leur gré, soumises à l’autorité d’un père ou d’un mari, ou enfermées dans des maisons closes par milliers. Cela n’empêche pas qu’il existe, en France, un racisme structurel qui imprègne toute la société, quand bien même on clamerait partout ne pas être raciste (puisqu’on a un ami noir).

Le voyage de Macoco

J’ai appris à lire avec une méthode qui mettait en scène un petit enfant noir vivant dans sa famille au sein d’un village africain imaginaire : Le Voyage de Macoco[1]. Elle était initialement destinée aux enfants des colonies, puisque parmi les innombrables bienfaits de la colonisation on citait souvent l’instruction publique, laïque et obligatoire instaurée par Jules Ferry. J’allais moi-même dans une école qui portait le nom de Jules Ferry, mais je ne savais rien de sa contribution à l’œuvre coloniale et ouvertement raciste : « Il faut dire ouvertement que les races supérieures ont un droit vis-à-vis des races inférieures », affirmait-il ainsi. Un droit qui s’accompagnait, bien sur d’un devoir : celui de «civiliser les races inférieures ». 

Président du conseil, Jules Ferry, a élaboré sa loi sur l’école laïque avec le scientifique Paul Bert, qui, comme nous l’apprend le "Guide du Paris colonial et des banlieues" [2], a publié plusieurs manuels scolaires. Dans l’un d’eux,  il a notamment écrit que « la race intelligente entre toutes, celle qui envahit et tend à détruire ou à subjuguer les autres, c’est celle à laquelle nous appartenons, c’est la race blanche ». Dans "La Deuxième année d’enseignement scientifique" (Armand Colin, 1887), il poursuit : « Les Nègres […] ont la peau noire, les cheveux frisés comme de la laine, les mâchoires en avant, le nez épaté ; ils sont bien moins intelligents que les Chinois, et surtout que les Blancs […]. Il faut bien voir que les Blancs étant plus intelligents, plus travailleurs aussi, plus courageux que les autres, ont envahi le monde entier et menacent de détruire ou de subjuguer toutes les races inférieures. Et il y a de ces hommes qui sont vraiment inférieurs ». Partisan d’une éducation limitée pour les peuples colonisés, il conclut sans état d'âme qu'il faut « placer l’indigène en position de s’assimiler ou de disparaître ».

Le "Voyage de Macoco", a contribué à me donner une image édulcorée des pays colonisés, représentés comme de grands jardins d’enfants. À l’instar de "Tintin au Congo", de Hergé, ou des films de Tarzan dont ma famille raffolait, on y véhiculait l’idée d’une sauvagerie débonnaire propre à ces terres lointaines : on s’y habillait de pagnes ou de chapeaux ridicules, les maisons étaient de simples cases recouvertes de toits en feuilles de palme, et pour faire à manger, Mamadou, la maman de Macoco (qui était, tenait à préciser le livre, « jolie »), devait « piler le mil ». J’aimerais dire que cette vision n’a pas nourri mes préjugés. Mais je mentirais. Et ce n’est pas parce que ma mère, jugeant sa publicité raciste, refusait d’acheter du Banania, ni parce que ma famille était en partie métissée, que je n’en étais pas imprégnée. Le refus de parler ouvertement la colonisation ou de l’esclavage, et, surtout, de la participation de nos ancêtres à leur perpétration, assortie à la rengaine éternelle sur les couleurs qu’on était censé ne pas voir a maintenu ce racisme au chaud sous nos non-dits, au point d'en faire un tabou. C'est peut-être, ce qui explique les réactions disproportionnées que suscite le débat sur un privilège blanc, supposé relever de l'essentialisme.

Le genou des claires

Je suis Blanche, et cela ne détermine pas qui je suis, mais comment je suis traitée dans la France d’aujourd’hui : mieux que les personnes qui pour diverses raisons, en particulier leur couleur de peau, ne rentrent pas dans cette norme. Vais-je m’en excuser ? Non, ce n’est pas la question : je n’ai pas choisi de naître dans ce contexte, et je ne saurais être tenue pour responsable des violences commises par mes ancêtres. Mais si je crois à l’idéal de liberté, d’égalité et de fraternité inscrit au fronton des monuments publics, le moins que je puisse faire est de ne pas tomber des nues quand on me dit que j’ai des privilèges. En particulier celui de ne pas être concernée par ce racisme.

Et j’ai une bonne nouvelle pour vous, Mesdames et Messieurs qui ne voient pas les couleurs : ce n’est pas si terrible que ça de reconsidérer ses privilèges. Ce n’est pas agréable, parce que ça signifie  admettre qu’on a détourné les yeux, et même qu’on a fait et pensé des choses dont on sait bien qu’elles résultent – a minima – d’un sentiment de supériorité raciste (voire de classe, le cumul est autorisé). Mais ce n’est pas non plus la mort du petit cheval. Rien qui puisse se comparer avec la peur au ventre qu’on peut avoir quand on est discriminé.e au quotidien, quand on risque même sa vie parce qu’on n’a pas la peau blanche. Et c'est pourtant indispensable de le faire, parce c'est le seul moyen de changer cette situation pour de bon.

J’ai choisi d’écouter et de respecter la parole des personnes qui, aujourd’hui, subissent un racisme systémique qui m’épargne. Si je mets un genou à terre, ce n’est pas pour inverser la hiérarchie, me vautrer dans la repentance ou faire du yoga (il semble que cette position ne soit pas homologuée, en dépit de son caractère profondément non-violent), mais simplement pour témoigner de ma solidarité et de mon soutien. Vous aurez remarqué, sans doute, que souvent, ces derniers temps, s’agenouillent ensemble les personnes qui subissent les violences racistes et celles qui ne les subissent pas – voire celles qui sont ou ont été en situation de les infliger. C’est un geste de compassion, d’union, de réconciliation. Ce que nous demandons, c'est la justice sans laquelle il n'y a pas de paix. Et pour ce qui est du reste... autant en emporte les Blancs.

 

 

[1] Henriette François et Hélène Poirié, Le Voyage de Macoco, Bourdellier Armand Colin Éditeurs, Paris, 1957.

[2] Didier Epsztajn et Patrick Silberstein, Guide du Paris colonial et des banlieues, Syllepse, Paris, 2018.

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