Comme un oiseau sans elle

Le 12 mars, c'était mon premier anniversaire sans elle. Et le dernier épisode de mon feuilleton sur la mort de ma mère.

Il y a 57 ans que j’ai quitté le corps de ma mère. C’était un lundi de l’année 1962, à 6 heures du matin, elle dormait profondément et mon père raconte par le menu son accouchement dans une lettre à ses parents qui restera dans mon cœur comme un exemple vintage de mansplaining : « J’ai passé en compagnie de ma femme une nuit épique et assez affreuse. Je l’ai constamment veillée et rassurée. Je lui ai dit de respirer profondément pour atténuer les douleurs, je lui susurrais ou lui commandais de se décontracter. A cinq heures du matin, on l’emmenait dans la salle d’accouchement. C’est ici que tout alla mal. Zizou [il parle de ma mère, pas du footballeur] se mit à avoir peur alors qu’elle devait accoucher dans les cinq minutes. Je n’arrivais plus à l’aider ainsi que la sage-femme. Elle se mit à pousser à contretemps au risque de se déchirer le col. Puis elle se mit à hurler, beaucoup plus d’énervement que de mal. La sage-femme appela alors le Docteur P. qui essaya à son tour de la faire accoucher normalement. Il dut y renoncer et pratiqua alors une légère incision de la vulve après anesthésie à seule fin d’éviter qu’elle se déchirât profondément. Cinq minutes après vous étiez grands-parents et je retenais mes larmes dans la salle d’attente. »

Quand je relis cette lettre, dont il m’avait offert une copie pour mon vingtième anniversaire, je suis partagée entre l’envie de rire, de pleurer, de l’engueuler et de le serrer dans mes bras. Je pense à ce gamin de 23 ans qui est en train de devenir papa, et qui s’acharne à expliquer les choses avec un luxe de précision un peu bizarre pour son âge, persuadé qu’une femme qui est en train d’accoucher peut crier « plus d’énervement que de mal ». Je suis pareille, j’ai toujours été pareille. J’ai des avis sur tout et la passion des détails. Je pense aussi à ma mère qui dormait loin de moi, pendant qu’on m’emmenait à la pouponnière.

Printemps silencieux

Les violettes du jardin © ET Les violettes du jardin © ET

 

Aujourd’hui, quand je me suis réveillée dans la petite maison près de Montélimar, avec mon oncle André qui va sur ses 88 ans, sa femme Ginette qui a déjà sonné les 89, et ma tante Laurette qui en aura bientôt 83, je sais que je suis au bon endroit.

A mon arrivée, dimanche, il y avait un parterre de violettes devant la maison, les arbres fruitiers en fleurs, de courgettes et des petits pois, du gâteau au yaourt et de la joue aux carottes. Je n’ai pas eu le cœur de dire que je ne mangeais plus de viande. Refuser la nourriture de ma tatie Ginette, c’est impossible, surtout maintenant que Maman est partie.

Je marche un peu dans la campagne avec ma tatie Laurette et on écoute les oiseaux chanter. En 1962, lorsque je suis arrivée la première fois ici dans mon couffin, mes parents m’ont posée sous l’ormeau et il paraît que je regardais les feuilles voler dans le vent avec un sourire ravi. Très loin de moi, aux Etats-Unis, Rachel Carson publiait « Printemps silencieux »  un livre qui dénonçait pour la première fois la pollution causée par les pesticides utilisés massivement dans l’agriculture, en particulier le DDT, entraînant la disparition progressive des oiseaux – d’où le titre de l’ouvrage. Traitée dans un premier temps d’« hystérique » par l’industrie des pesticides, Carson a été à l’origine de la prise de conscience écologiste. On lui doit probablement l’interdiction, en 1972, du DDT, et la création de l’Agence de l’environnement aux États-Unis.

André et Ginette n’ont jamais eu d’enfants. Elle avait la tuberculose et lui aussi. Ils se sont connus au sana, se sont aimés toute leur vie et ont élevé les enfants de tout le monde. Mon frère, grand prématuré, n’aurait peut-être pas survécu sans ses longues vacances à Montélimar où Ginette parvenait à lui faire prendre quelques grammes à force de poulet rôti et d’épinards du jardin. Tout autour d’eux, les paysans maraîchers – surtout des femmes – ont accumulé les cancers. On accusait alors la centrale nucléaire, avant de comprendre que les tumeurs du genou, c’était lié aux heures passées à quatre pattes à piquer et repiquer dans la terre imprégnée de pesticides. Mon oncle et ma tante y ont échappé par miracle. Les survivant.es sont passé.es au bio, ou à l’agriculture raisonnée. Au loin, dans la campagne, on voit le gros nuage des cuves de refroidissement de la centrale, où les hommes sont allés travailler sans protection. Aujourd'hui même, une étude a été publiée démontrant que le glyphosate, dont ma mère a fait un usage immodéré dans son jardin, était un perturbateur endocrinien.

On parle des inondations provoquées aussi, pour protéger les sites industriels. Mon oncle a rejoint une association. Il attend le résultat d’une procédure depuis dix ans, et il aimerait bien récupérer un petit quelque chose pour avoir eu sa maison remplie de l’eau du Rhône à hauteur de 50 cm tous les deux ans. Il ont une retraite minuscule, malgré le fait qu’il a fait de belles années où, dit-il, il gagnait un argent fou. Personne ne s’en souvient de cet argent fou, mais il insiste : c’est quand il travaillait au chantier naval à La Ciotat. On a oublié ce temps où il y avait de l’abondance, la confiance, le collectif. Après, Dédé a repris dans un garage comme mécanicien auto. Il aurait préféré être cuisinier, mais il n’a pas pu. Il cuisine bien pourtant, il coud, il tricote même, mais les voitures c’était sa passion. Maintenant il a une petite C3 en leasing, il est enchanté. Il regarde un peu la télé aussi. Mais pas trop. Des conneries parfois, mais surtout les documentaires sur Arte, dit Ginette d’une voix émerveillée. En ce moment, il y a le championnat de pétanque sur l’Equipe TV, qui tient le frère et la sœur devant l’écran où les champions tirent et pointent sous leurs yeux éblouis. Les meilleurs, dit mon oncle, c’est les Tunisiens.

Je suis heureuse d’être avec eux aujourd’hui, dans leur cuisine qui n’a pas changé, avec les très vieux meubles, le papier peint à motifs, les petites reproductions au mur, la toile cirée, le crépi et dans la salle de bain l’eau de cologne Bien être que j’aimais tant quand j’étais petite, dont ma tatie me frictionnait.

Rien n’a changé mais l’ormeau est mort, il a été remplacé par un petit arbrisseau qui n’a jamais réussi dans la vie. Mon oncle fait pousser des orangers et des citronniers dans une mini-serre. Tous les platanes sont malades. Le lac où on allait pêcher est devenu une « base de loisir ». Et puis les oiseaux chantent moins, disent-ils. Ce qu’on voit dans le ciel, ce sont les hélicoptères qui surveillent les centrales, les avions qui traversent les nuages de part en part. J’envoie ce texte dans le « cloud », le nuage informatique. Mon printemps n’est pas tout à fait silencieux. Mais il faut tendre l’oreille pour entendre le murmure de l’amour.

  

  

  

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