La Chronique des Bridgerton dans l’oeil de Yasmine Modestine

La série qui figure au top 10 des succès sur Netflix fait beaucoup parler d’elle. La comédienne, dramaturge et autrice Yasmine Modestine nous dit pourquoi cette chronique originale nous colle à la peau.

Yasmine Modestine, autrice, comédienne, chanteuse et dramaturge. © J.F. Robert Yasmine Modestine, autrice, comédienne, chanteuse et dramaturge. © J.F. Robert
Yasmine Modestine a écrit deux livres : Quel dommage que tu ne sois pas plus noire (Max Milo, 2015) et Noire mais blanche, blanche mais noire (L’Harmattan, 2020). Dans ces textes, elle met en lumière la façon dont, au théâtre, les personnages de femmes noires ont été occultés, par un phénomène de « blanchiment » des grandes figures que sont, par exemple Cléopâtre ou Andromède. Elle souligne symétriquement le fait que les personnages noirs sont toujours joués par des personnes blanches… tandis que les personnes noires sont toujours ou presque choisies pour incarner des personnages à partir de leur couleur de peau et des assignations sociales qui vont avec, comme si elles ne pouvaient jamais incarner l’universel.

J’étais en train de la lire lorsque j’ai découvert La Chronique des Bridgerton, de la productrice et scénariste Shonda Rhimes. Dans cette série, on trouve un grand nombre de personnages non-blancs, sans que leur couleur de peau les renvoie à une condition d’esclave ou de domestiques, alors que l’histoire se déroule sous la régence, en Grande-Bretagne, au XVIIIe siècle. Ce choix qu’on a pu qualifier de « colorblind » (aveugle à la couleur) a un effet surprenant, en défaisant les stéréotypes racistes et en revalorisant la diversité au service d’une histoire sentimentale.

L’occasion, pour Yasmine Modestine, d’analyser ces fictions qui renouvellent le genre.

Que pensez-vous de La Chronique des Bridgerton et de sa façon de ne pas donner une signification sociale à la couleur de peau ?

Shonda Rhimes a acquis un pouvoir d’autrice avec les succès de Grey’s Anatomy dans laquelle la mère de Meredith, blanche, et le chef de service (noir) de Grey sont amoureux, de Scandal, où le président des Etats-Unis (blanc) est amoureux d’Olivia Pope (noire), puis de How to get away with murder où l’on voit un homme et une femme noirs amoureux, sensuels. J’appuie sur le couple, l’amour, la sexualité, car c’est fondamental dans l’histoire du racisme. L’homme noir était castré, humilié et la femme noire prostituée, réduite à la domesticité, pour faire court, les petits garçons et les petites filles violés, durant l’esclavage et la ségrégation. L’anxiété masculine blanche est essentiellement liée à la sexualité de l’homme noir, le mythe du gros phallus. D’où les nombreux viols où des hommes noirs sont accusés d’avoir violé une femme blanche. Le lynchage était une manière d’exterminer le danger sexuel que représentait l’homme noir. Le métissage, les couples dits mixtes, étaient interdits, honnis. Donc Shonda Rhimes, dès Grey’s Anatomy a mélangé les couleurs de peaux des couples avec une persistance que je comprends tout à fait. Elle a un message à faire passer. Elle imprime le sceau de la dé-racialisation — si je peux inventer un mot. Elle déconstruit le mythe qu’il y ait des groupes distincts et montre qu’au contraire les phénotypes et couleurs de peaux sont un continuum. En cela, Bridgerton est dans la même lignée en poussant un peu loin dans le temps. Il est à noter qu’entre temps il y a eu 12 years a slave et Django qui montrent que tous les noirs n’étaient pas esclaves. Auparavant, il y avait eu Denzel Washington jouant le roi dans Much Ado about Nothing réalisé par Kenneth Branagh, et une Guenièvre métisse dans Merlin, série anglaise. Aujourd’hui, un effort est flagrant dans les séries anglaises pour inclure ce qu’on nomme là-bas BAME ici « Diversité ». Shonda Rhimes, en bonne productrice, regarde tout et s’inspire de tout. Pour Bridgerton, je ne dirais pas colour blind, mais colour visible. Colour blind, cette expression m’interpelle. L’éducatrice Jane Elliot dans le programme Blue Eye, Brown Eye, le relève. En réalité, nous voyons les couleurs, ce n’est pas de les voir qui pose problème. C’est comment on voit, ce qu’on y met dedans. Si l’on décide que les yeux bleus sont inférieurs aux yeux marrons, alors les yeux marron vont dominer, quand les yeux bleus vont se sentir diminués, frustrés, avoir un sentiment d’infériorité… Nous voyons la couleur des yeux, des cheveux, donc aussi la peau, mais il faut la voir vraiment. En fait il n’y a très peu de noirs, la plupart sont marron, caramel, chocolat, beiges…, de même qu’il y a très peu de blancs. Mais admettons que nous utilisions le noir et blanc, ce dont il est question avec Shonda Rhimes c’est de vider la couleur de noir de toutes les images négatives qui y sont associées. Donc quand elle crée Bridgerton, elle ne fait au fond que suivre l’Histoire, où il existait des noirs, des métis riches, libres. Elle exagère sans doute par le nombre. Mais historiquement, ce n’est pas faux. Voir l’histoire de Dido Belle, ou encore, en France celle d’Alexandre Dumas, ou du chevalier de Saint George ou d’Ourika. Un doute pèse même sur la reine Charlotte et Charlottesville où il y a eu un massacre raciste ces dernières années, est nommée ainsi d’après la reine justement.

Vous remarquez plusieurs fois dans votre dernier livre que les dramaturges ou leurs contemporains ont souvent tenté de justifier le choix de blanchir les personnages, même quand il était totalement anachronique et illogique. Comment expliquez-vous cette obstination ?

Le déni. La difficulté de changer. C’est long de changer. Et en général, le changement vient, quand l’un du groupe décide de changer, alors les autres suivent, un puis deux puis d’autres. C’est ce qui se passe au théâtre avec Premier acte initié par Stanislas Norday. Des metteurs en scène qui n’avaient engagé que des comédien.ne.s non racisé.e.s ont commencé à voir la vie en couleur. Au cinéma, il y a Omar Sy, Leila Bekti, Rochdy Zem. La vague « beur » des années 2000. Ça manque encore sérieusement de mélange. C’est aussi le confort d’être en milieu connu. On travaille avec les gens qu’on connaît, qu’on reconnaît. C’est dur de faire un film, alors, on pense qu’on prendrait un risque à ouvrir les castings. On veut la femme de l’autre.

Que faudrait-il d’après vous pour favoriser la diversité des représentations ?

Je pense qu’il faut lire, qu’il faut chercher à connaître. Il faut pour commencer des interventions en milieu scolaire, dans les écoles de théâtre, par des gens comme moi, il faut que les manuels scolaires racontent cette histoire aussi. Il faut que les journalistes traitent de ces sujets pas uniquement quand George Floyd meurt. Il faut une volonté politique, un geste artistique, une recherche individuelle. Et puis des mouvements d’union forts comme Décoloniser les arts. Je pense que de toute façon cela ne peut venir que des racisé.e.s. Mais le cerveau humain résiste au changement. C’est dans sa nature. D’un autre côté, sa plasticité donne espoir. Il faudrait une Shonda Rhimes en France. Même s’il y a des progrès par rapport aux années 1990, 2000, 2010, cela reste encore timoré. Il faut des grands rôles pour nous. Des beaux rôles aussi. Et particulièrement pour les femmes racisées.

Que peut le théâtre pour faire bouger les lignes ?

Il peut faire sa part. Dans mon livre, je montre comment on pourrait éviter de nombreux contresens. Je me souviens lors d’un concours, une scène de Peines d’amour perdues. Tout était faux, incompris, jusque dans la prononciation des noms. Vous comprenez, si l’on traduit Berowne par Biron et qu’au lieu de prononcer Birone, mais que cela devient « Bayerone », c’est qu’on n’a pas saisi les enjeux de la pièce où Rosaline peut être noire et Berowne qui se rapproche de Brown (brun, marron) en est amoureux. Voilà un exemple d’une Lady à qui l’on reproche d’être noire.

Il y a eu des Ladies noires dans les cours européennes. Il y a des traces de leur présence, notamment en Ecosse. Tout comme pour Cléopâtre. Cléopâtre dit qu’Antoine ne peut pas l’aimer car elle est « noire des amoureux pincements du soleil ». Le soleil c’est Râ en Egypte. C’est le Dieu absolu. Elle n’en a pas peur. Mais les Romains qui représentent aussi l’Angleterre contemporaine, eux en ont peur. Dans l’Angleterre élisabéthaine, les femmes de l’aristocratie se blanchissaient le teint avec de la céruse, mélange de plomb et de vinaigre. (Bridgerton y fait référence). Les femmes portaient des visières au soleil dont on ne voyait que les yeux, ce qui les rendait effrayantes, comme l’écrit un poète. Donc Cléopâtre, qui ne doute pas d’être une femme extraordinaire, craint qu’Antoine ne l’aime pas parce qu’elle est noire. Et le jour où en France une comédienne noire, métisse pourra dire ces mots qui chez elle résonnent plus que chez une comédienne non racisée, alors on aura fait un pas. Michel Bouquet voulait que je joue Cléopâtre, « à cause de ta grande souffrance. » Les élèves au conservatoire m’ont demandé de faire l’esclave, et l’ont demandé à l’autre métis de ma promotion. Les temps ont changé, mais je pense que ce sont ces situations qu’il faut éliminer. D’où des interventions dans les écoles de théâtre qui me semblent nécessaires. Et qu’il n’y ait plus une seule personne racisée dans une promotion, pour qu’elle ne se sente pas comme je me sentais, isolée et incomprise. J’étais la seule fille. Etre femme et métisse, c’était très dur. La société crée des inégalités, elle doit les réparer. La nature crée des inégalités, la société doit essayer de réparer. Mais quand c’est la société elle-même qui crée des inégalités qui n’existent pas dans la nature, alors elle doit les empêcher, les réparer. C’est mon point de vue. D’aucuns diront que cela n’est pas son rôle. Mais si cela ne procure aucun avantage de vivre en société, alors elle ne sert à rien. La société existe, parce que le deal est « ensemble on vit mieux».

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