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Billet de blog 1 nov. 2021

Sur la mère comme au ciel

Marie-Jo Bonnet a publié en octobre dernier chez Albin Michel un essai sur la maternité symbolique. Lesbienne et féministe engagée au MLF, au FHAR puis aux Gouines rouges, elle y explique son opposition à la PMA et à la GPA, mais aussi sa vision de l'écoféminisme à travers la figure de Françoise d'Eaubonne.

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Il y a près de vingt ans que j’ai rencontré Marie-Jo Bonnet. Je l’avais interviewée pour son essai Qu’est-ce qu’une femme désire quand elle désire une femme ? dans lequel elle partageait déjà une pensée originale, à la fois révolutionnaire et empreinte de spiritualité. Son livre Mon MLF et nos discussions ont été déterminantes dans le choix qui a été le mien il y a deux ans d’écrire la biographie de Françoise d’Eaubonne[1].

Dans son dernier livre, La Maternité symbolique, être mère autrement (Albin Michel, octobre 2020), elle déroule de nouveau une réflexion à contre-courant qui défend le sensible contre la technique, le symbolique contre le biologique. 

Si je ne partage pas son point de vue, notamment sur la PMA (Procréation médicalement assistée), le livre m'a fait beaucoup réfléchir à la question de la maternité, d’autant qu’elle y parle des origines de l’écoféminisme et de Françoise d’Eaubonne.

Je partage ici notre entretien, avant de vous parler, dans quelques jours, du

formidable premier roman de Pauline Gonthier, Les Oiselles sauvages, paru le 14 octobre 2021 chez Julliard, qui fait écho aussi bien à Marie-Jo Bonnet qu'à Françoise d'Eaubonne, à travers le parcours croisé de deux femmes des années 1970 à 2017.

On a tendance à penser, quand on parle de quelque chose de symbolique, qu’il s’agit de quelque chose de moins « vrai » que le réel. Votre livre affirme le contraire. Qu’entendez-vous exactement par « symbolique » ?

Aujourd’hui, le mot symbolique est fréquemment employé dans les médias pour qualifier une mesure de peu de valeur, quelque chose qui n’a pas beaucoup d’effet, sans importance. Cela montre à quel point la culture, et plus largement le monde des représentations a perdu une grande partie de sa signification psychique, et peut-être de son efficacité énergétique. Ce qui ne veut pas dire que les représentations symboliques aient disparu au profit du biologique, ou de l’économique financiarisé. Voire, du numérique qui tend à gouverner nos vies et nos activités culturelles en les plongeant dans le monde virtuel ; celui qui n’existe pas mais qui a pris la place du monde réel.

Le symbole de la Mère en est un exemple caractéristique, que ce soit dans l’art avec les Madones, ou dans la philosophie avec la Terre-Mère qui est l’image archaïque de la matière symbolisée par la Grande-Mère que l’on retrouve aujourd’hui sous la figure de Gaïa issue de la mythologie grecque.

La question qui se pose alors est de savoir pourquoi la maternité symbolique reste l’impensé de notre culture, et je préciserai de notre culture patriarcale. C’est d’autant plus paradoxal qu’elle existe (dans la réalité historique) depuis toujours. Par exemple les statuettes de l’art préhistorique dites Vénus paléolithiques sont pour moi des témoins de l’art produit par les sociétés matriarcales. Dans mon livre, j’explore les causes et les effets de cet impensé en partant du clivage propre à la culture patriarcale entre le Corps maternel et l’Esprit divin-paternel. Les femmes ont été rivées à la maternité biologique, au corps maternel, ce qui a barré l’accès à la pensée symbolique. Les effets s’en font particulièrement sentir aujourd’hui avec les biotechnologies de la reproduction qui se développent sur la hantise de la stérilité féminine, requalifiée d’« infertilité » et le rejet des femmes qui n’ont pas d’enfant. Comme si ces femmes sans enfant n’étaient pas fertiles. Or, elles font des enfants symboliques, des œuvres d’art, s’engagent dans le changement social, dans le féminisme au même titre que les mères biologiques. Car les deux ne s’opposent pas. Elles sont reliées entre elles comme le biologique l’est au symbolique, le psychique au soma...

En reconnaissant la dette symbolique que nous avons vis à vis de nos mères, nous mettons en place des filiations féminines qui font contre poids au régime de la reproduction symbolique patriarcale. Il s’agit donc bien de changer l’ordre ancestral du monde en élaborant une nouvelle définition de la maternité qui inclut sa dimension symbolique.

Pourquoi est-il si difficile dans nos sociétés de renoncer à la maternité biologique ? En quoi cette question pourrait être considérée comme un marqueur du patriarcat ?

Nos sociétés occidentales ne veulent pas renoncer à la maternité biologique, ou du moins limiter l’injonction à la maternité, pour une raison évidente de géopolitique. La répartition de la population mondiale est éloquente : 1 milliard 300 millions en Chine, autant en Inde et sur le continent africain, la petite Europe ne fait pas le poids démographique, d’autant plus que le nombre d’enfants par femme ne cesse de baisser. Par ailleurs, la population mondiale augmente continument, ce qui pose des problèmes importants car nous ne sommes pas partis pour réguler la population à une échelle globale. Donc, si les enfants sont une richesse d’avenir d’une nation, n’importe quel gouvernement va encourager la procréation de toutes les femmes, y compris des lesbiennes aujourd’hui qui sont bonnes à faire des enfants. La lesbophobie est en train de disparaître sous la poussée de l’injonction à la maternité que les lesbiennes ont bien intégrée dans l’espoir de bénéficier des « mêmes droits » que les femmes hétérosexuelles. La maternité est devenu un moyen d’avoir la paix aussi bien dans sa famille que dans la société. Et le gouvernement français se disait récemment encore prêt à ouvrir la PMA à toutes les femmes, ce qui signifie qu’il est prêt à donner gratuitement aux lesbiennes du sperme anonyme alors qu’elles ne sont ni stériles, ni malades. Ce qui est assez cocasse pour des femmes qui refusent d’avoir une relation sexuelle avec un homme. Etre lesbienne n’est plus un objet de stigmatisation à condition que vous accomplissiez votre devoir maternel.

A l’heure actuelle, la question géopolitique de puissance est renforcée par le problème économique : trouver des nouveaux marchés pour l’expansion capitaliste. Les biotechnologies de la reproduction ouvrent des perspectives inespérées. Le corps vieillissant et la santé sexuelle des femmes sont une poule aux œufs d’or pour l’industrie pharmaceutique avec la pilule, les PMA, la ménopause, les stimulations ovariennes nécessitées par ces nouveaux traitements et la congélation ovocytaire. Le pouvoir médical, le biopouvoir, a repris le contrôle du corps des femmes après la période très brève des années 1970 qui a vu de nombreux groupes de Self Help sur la santé des femmes prendre en main leur fécondité. Il est bien loin le temps où les féministes revendiquaient la libre maternité, c’est-à-dire la liberté de ne pas faire d’enfant. Le renforcement de l’injonction à la maternité s’inscrit dans le backlash des acquis féministes. Sous couvert de progrès, on re-domestique les femmes par le biais du désir d’enfant, du « droit à l’enfant » et des nouvelles parentés. Or le progrès n’est pas du côté de la technique mais du rapport avec le milieu, comme l’explique Boris Cyrulnik dans son nouveau livre sur la psycho-écologie. La sécurité dont nous avons besoin se construit dans le milieu utérin (la voix de la mère est reconnue par le bébé une heure après sa naissance), dans « les bras de la mère » et par la parole. Ces trois niveaux de sécurité balaient le champ du biologique au symbolique.

Il y a toujours eu des pères absents ou anonymes, c’est même une constante dans l’histoire des femmes et des enfants. Pourquoi pensez-vous que ce soit différent dans le cas du don de spermatozoïdes ou d’ovocytes ? Y a-t-il vraiment une distinction à faire, pour vous, entre anonyme et inconnu ?

Oui, il y a une énorme différence. L’anonymat est organisé par l’Etat pour maintenir la fiction de la puissance sexuelle masculine. Il ne faut pas qu’on croie qu’un homme puisse être impuissant parce qu’il est stérile. Par le biais des Cecos (Centres de conservation des œufs et du sperme humains), l’Etat a donc mis en place un système de don gratuit de sperme anonyme, pour des couples dont l’homme est stérile. Sous couvert d’adultère médical, le mari reste officiellement le père. Pour les couples de femmes ou les célibataires, l’anonymat du don de sperme est souvent désiré pour ne pas être encombré par les exigences du père, par définition extérieur au couple de femmes. Mais ce n’est pas vrai pour toutes. De nombreuses lesbiennes y sont attentives et sont allées pratiquer une IAD (Insémination artificielle avec don de sperme) parce que ce pays prévoit l’accès à l’identité du père.

Le père inconnu relève d’un autre mécanisme psychique qui n’obéit pas à la volonté consciente. Il peut s’agir d’une conception à l’issue d’un viol ou de circonstances particulières comme l’histoire des sociétés en ont le secret. Mais le père n’est pas inconnu pour tout le monde, à commencer par la mère qui l’a vu et qui, pour x raisons, garde le secret. Le père inconnu renvoie à la problématique d’abandon qui laisse des traces psychogénéalogiques moins graves que dans le cas de l’anonymat organisé car l’accès à l’origine est forclos, disent les psychanalystes, donc impossible, même par le biais de l’inconscient transgénérationnel.

Pourquoi êtes-vous opposée à la GPA ?

La GPA est une forme moderne de matricide mise au point par les technocrates de la reproduction pour déposséder les femmes de leur puissance maternelle, ou du moins pour s’en approprier une partie en les effaçant du processus de la maternité. Le langage est à lui seul révélateur de l’objectif : ils parlent de « gestation », parfois de « mère porteuse », mais on voit bien que le mot mère disparaît progressivement du langage des biotechnologies, y compris lorsqu’il est question de la PMA (Procréation médicalement assistée) pour les lesbiennes. Il s’agit de dé-symboliser la maternité pour en faire une activité purement technique, relevant de la simple gestation, comme chez les animaux, afin de pouvoir la commercialiser sans que cela pose de trop grands problèmes de conscience. Et je ne parle même pas de la vente des bébés qui semble ne pas trop gêner les bio-technocrates. La GPA est l’exemple même d’un progrès technique coupé de l’humain et de l’âme humaine, comme dirait Boris Cyrulnik. Notre époque est capable de mettre au point un marché des bébés, doublé d’un eugénisme rampant sans aucun état d’âme, ce qui montre le degré de déshumanisation du monde technique lorsqu’il est coupé des questionnements anthropologiques. La GPA est à l’image du monde virtuel mis en place par internet qui fragmente le corps social en une multitude d’unités individualisées préoccupées uniquement de ses droits, son bien-être et de sa descendance génétique. Ce que j’appelle « la lignée spermatique » particulièrement valorisée dans la GPA puisque c’est au nom de la paternité biologique que le législateur reconnaît les enfants nés à l’étranger par GPA alors qu’elle est interdite en France. La GPA morcelle également la maternité en plusieurs activités autonomes : la mère ovulante, la mère porteuse, dite gestation, et la mère symbolique. Ainsi, la maternité est mise au service des couples homosexuels et hétérosexuels riches qui s’approprient une source de vie qui est le fondement des sociétés humaines et assure la cohésion des civilisations. C’est la première fois dans l’histoire humaine que la Mère subit une telle attaque, ce qui montre bien la force du patriarcat capable de s’appuyer sur les biotechnologies pour récupérer le pouvoir perdu par les avancées féministes et les politiques d’égalité entre les sexes. La GPA met gravement en danger l’équilibre de nos sociétés en acceptant de fabriquer des enfants qui sont programmés pour être abandonnés par leur mère à la naissance. Ainsi, dès la gestation ces bébés sont mis dans un état d’insécurité puisque leur mère sait qu’elle devra les abandonner. Insécurité qui va se répercuter dans le temps sous des formes que nous ignorons. Car le nouvel « Homo Deus » du progrès technologique, comme l’appelle Laurent Alexandre, ne se contente pas de menacer l’équilibre écologique de la planète, il s’en prend à présent à la fabrication des enfants.

Qu’est-ce que fait quelqu’un comme Françoise d’Eaubonne dans un livre sur la maternité symbolique ?

J’ai mis Françoise d’Eaubonne dans mon livre sur la maternité symbolique car elle est une des toutes premières à avoir conceptualisé l’éco-féminisme, c’est-à-dire le passage d’une vision individuelle de la maternité à une vision plus large qui met en place une analogie entre l’exploitation des femmes par le patriarcat et l’exploitation de la terre par le capitalisme. Ce faisant, elle met en œuvre une véritable pensée symbolique qui construit des ponts, relie des domaines que nous n’avons pas l’habitude de penser ensemble et sort de l’injonction à la maternité par une vision élargie des soins à donner à notre Terre Mère.

Françoise a dit à quel point elle ne se sentait pas mère au sens traditionnel du terme puisque ses deux enfants ont été élevés par sa famille – notamment ses soeurs. Elle a elle-même raconté qu’elle avait été élevée par une « mère indifférente ». Mais au lieu de lui en vouloir, elle a transposé sa frustration de soins maternels sur l’environnement, montrant que la mauvaise exploitation  des ressources terrestres est catastrophique pour tout le monde. Elle aurait pu prendre le parti de l’enfant frustrée de soins en abandonnant à son tour le soin de ses enfants. Mais en authentique féministe, elle a pris le parti de sa mère, de la femme « superbement douée intellectuellement » qui a été obligée d’arrêter ses études et son engagement politique pour s’occuper de ses cinq enfants. Au lieu d’accabler sa mère, c’est la société qu’elle rend responsable, de leur pauvreté. Car dans un autre contexte, elle aurait pu travailler et apporter au foyer l’argent qui a tant manqué. Donc Françoise s’est identifiée à sa mère et s’est solidarisée avec elle devant ce gâchis généré par le patriarcat. Elle a reposé la question globalement en montrant comment le patriarcat et le capitalisme ont pour point commun cette exploitation outrancière de la nature. Ce qui a donné le nouveau concept d’écoféminisme qui pense le lien entre la libération des femmes et la nécessaire mutation sociale. La relation de l’être humain avec son milieu doit être repensée autrement. Et elle a été très claire dans le titre de son premier livre écrit sur le sujet qui a été publié en 1974 : Le Féminisme ou la mort. Françoise d’Eaubonne a accompli un saut qualitatif qui justifie sa présence dans mon livre.

[1] L’Amazone verte, le roman de Françoise d’Eaubonne, Ed. Charleston.

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