Comment devenir anonyme - Guide pratique de l'apocalypse 7/7

« Vous connaissez sans doute ce phénomène étonnant : tout à coup, le pourcentage incompressible de célébrités est arrivé à maturité, et vous n’en faites pas partie... » La dernière micro-fiction de cette série parle des inconnues de l'Histoire, et de la façon dont elles nous traversent encore.

Vous connaissez sans doute ce phénomène étonnant : tout à coup, le pourcentage incompressible de célébrités est arrivé à maturité, et vous n’en faites pas partie. Il y a bien une fille du lycée qui est devenue actrice, d'autres qui ont écrit des livres ou réalisé des vidéos. Certains chantent dans des groupes de rock ou font des émissions de radio sur la sexualité. L’un est devenu sous-secrétaire d’État à quelque chose, personnage occulte et mystérieux d’un univers où l’on fume un cigare à la fin du dîner en méditant sur les risques judiciaires de la vie politique. La copine d'un ex a été invitée une fois à un débat télé pour parler d'écologie. Sa tenue était si légère qu’elle semblait dessinée, non pour l'habiller, mais pour anticiper le réchauffement inéluctable de la planète. Bon, d'accord, elle n'était pas si dénudée que ça. Mais la jalousie vous faisait confondre écologie et égologie.

Inutile de nier : tous ces gens sont célèbres et pas vous. C’est ce qui s’appelle, très exactement, « devenir anonyme ». Ça vous tombe dessus d’un coup, comme paraît-il la célébrité. Vous n’avez rien fait pour. Ni contre. Bien au contraire. Vous auriez bien aimé avoir comme les autres votre quart d'heure de célébrité, fumer le cigare et jouer dans des films, être reconnue par votre marchand de journaux et donner des conseils aux ados sur la meilleure façon d’enfiler un préservatif. Seulement voilà, vous n’êtes pas de ceux qui se hissent au-dessus du commun. Quoi que vous fassiez, on vous ignore ou on attribue vos mérites à quelqu’un d’autre. En toutes circonstances, vous arrivez trop tôt ou trop tard. Dans les conversations, une brume flotte autour de nom, et votre visage a tendance à s'effacer jusque dans les miroirs.

Une fois seulement – il y a longtemps – quelqu’un vous a reconnue dans un avion, une fille avec qui vous étiez au lycée dix ans plus tôt. Sans se montrer, sans se nommer, elle vous a fait offrir du champagne en attendant que vous vous leviez pour la remercier. Mais vous ne vous êtes pas levée. Égarée, vous avez regardé autour de vous, comme un lapin pris dans les phares, incapable de deviner, comme vous y invitait une autre hôtesse, d’où provenait ce privilège avionique. Finalement, la fille est venue vous voir. Elle s’est penchée vers vous, elle a dit « Je suis Delphine, tu sais, on était en première ensemble », et vous avez fait semblant d’avoir une illumination. Mal à l’aise, vous avez argué d’une vue mauvaise pour expliquer votre indifférence, et vous l’avez suivie dans l’allée en essayant de vous rappeler son visage, son histoire, un détail, même minime, qui ferait sortir cette pauvre femme d’un anonymat encore plus obscur que le vôtre. Mais vous n’êtes pas arrivée à lui redonner une identité. L’œil vague, vous l’avez écoutée raconter sa vie en retenant un bâillement chargé de mauvais champagne. Elle s’était mariée, elle avait deux enfants. Bien qu’il fût inutile de le préciser, elle vous expliqua qu’elle travaillait comme hôtesse de l’air sur les lignes charter d’une compagnie aérienne européenne. Quelque chose en elle vous serrait le cœur, vous n’auriez pas su dire quoi exactement. Elle sentait bien que vous ne la reconnaissiez pas. Ça lui faisait mal. Pour vous ranimer, elle se mit à parler d’un autre élève de la classe, Jean-Pierre Cassin, mort en Tchétchénie alors qu’il couvrait la guerre pour la télé dans les années 1990. Lui, vous vous le rappelez soudain, votre sang vous quitte, vous le revoyez à vingt ans, assis à une table de café, il voulait passer le concours de l’École de journalisme, et jamais vous n’auriez imaginé qu’il en mourrait. Vous êtes prise de vertige en pensant que vous l’avez tenu dans vos bras, voilà des années, vous l’avez même dépucelé (vous seriez prête à le jurer), et maintenant il est mort en Tchétchénie. C’est idiot, mais il vous semble que c’est de votre faute — on doit se sentir responsable de ceux qu’on dépucelle et de ceux qu’on met au monde, comme de ceux auxquels on ferme les yeux.

L’hôtesse de l’air vous voit verdir. Vous êtes là, à dix mille mètres d’altitude — les seules hauteurs où vous ayez jamais réussi à grimper —, et vous ne savez pas quoi répondre aux questions qu’elle vous pose. Peu importe que vous ayez un métier, un mari, des enfants. Peu importe où vous allez en cet instant. Votre anonymat vous accable brusquement, comme une promesse non tenue, vous pensez à celle que vous pourriez être si le sort en avait décidé autrement.

Le plus étrange, c’est qu’en dépit de votre anonymat, des journalistes veuillent vous interviewer. Cette année même, la télévision vous a sollicitée par trois fois pour figurer dans un documentaire. Mais cet intérêt soudain des médias pour votre personne n’est destiné qu’à souligner votre insignifiance. Vous n’êtes pas sous le feu des projecteurs pour ce que vous avez fait (car, rappelons-le, à part dépuceler un futur mort, vous n’avez jamais rien fait), mais pour ce que vous avez vécu, subi, souffert ou perdu. Et encore, cette expérience dont vous devriez témoigner ne sera-t-elle probablement d’aucune utilité à personne. Ce n’est pas Auschwitz que vous racontez. Ce n’est pas la Résistance. Ce n’est pas la guerre en Yougoslavie, la Chute du Mur ou la rencontre inopinée avec des extraterrestres. Non, ce qui les intéresse dépasse — et de loin — cet ordinaire :  comment vivez-vous votre (bi-a-pan-homo)sexualité ? le chômage de longue durée ? l’allaitement ? la fausse couche ? la famille recomposée ? Et enfin, surréaliste entre toutes, la question du jour : qu'est-ce que ça fait d'avoir des parents communistes ?

Vous n’avez rien d’autre que votre vie, et ils veulent vous la prendre. Vous vous laisseriez dépouiller, certaine de n’y rien perdre, d’autant qu’après quatorze coups de fil destinés à vous convaincre de venir témoigner, vous avez fini par les croire lorsqu’ils vous disaient que tout ça (et par « tout ça », vous entendez « moi ») les intéressait. Mais les journalistes eux-mêmes se détournent après la première interview « off ». Vous n’êtes pas une « bonne cliente», comme ils disent. D’abord, vous ne passez pas à l’image. Vous faites des phrases trop longues, impossibles à couper au montage, et vous manquez d’intensité dramatique. Ils ont le culot de vous le dire. Mais si vous en aviez eu, de l’intensité dramatique, vous ne les auriez pas attendus pour devenir une professionnelle des médias ! Surtout au bout de deux ans de chômage, et une rupture qui, après des années d’hétérosexualité mal assumée, vous a fait découvrir que l’amour des femmes vous blesserait tout autant. Sans parler de la dépression dans laquelle, en votre qualité d’enfant de communiste, vous a jadis plongée le terrible destin de la famille Ceaucescu (rires).

Oui, vous souffrez, c’est incontestable, mais pas au point de sortir de votre anonymat. En l’occurrence, vous préféreriez probablement vous terrer au fond d’un trou, mais les journalistes, ces fins limiers, considèrent votre soif d’intimité comme un affront direct à la liberté d’informer. Le public a le droit de savoir. Voilà des années qu’il attend, le souffle coupé, de connaître le fin mot de l’histoire. Mais vous vous dérobez, comme ces hommes politiques qui semblent toujours avoir quelque crime à cacher, et changent systématiquement de sujet quand la journaliste, certaine de les traquer au plus profond d’eux-mêmes, leur demande si oui ou non ils vont se présenter aux prochaines élections.

Maintenant c’est vous qui êtes sur la sellette, avec une journaliste qui a ouvert son petit magnétophone en faisant des manières, accompagnée de son mari qui joue, en sa qualité de rejeton d’un philosophe bien connu pour ses positions marxistes, le rôle de la caution communiste. Car c'est le sujet de l'entretien : qu'est-ce que ça fait d'être une fille de communiste ? Votre cousine, organisatrice du rendez-vous, elle-même fille de communiste et rabatteuse de futures victimes médiatiques, vous a conviée, sous le prétexte de lui venir en aide, à ce pugilat : la pré-interview.

Pour se mettre en jambes, la journaliste commence avec une de ces banalités dont on croit bon de parsemer toutes les conversations depuis 1989: «Après la chute du mur de Berlin… »

Après la chute du mur de Berlin, donc, le communisme a disparu. C’est ce que dit la journaliste dans les cinq premières minutes de sa pré-interview, sans apparemment considérer que sa belle-famille doit compter parmi les sinistrés. Le communisme, quant à vous, n’a jamais paru représenter une quelconque réalité sur le terrain. Sa disparition ne vous affecte donc guère, et c’est ce que vous dîtes à la journaliste, qui reste coincée au milieu d’une phrase, avant de reprendre dans un hoquet: « Puisque les communistes ont disparu [décidément, elle y tient], nous nous sommes demandés s’il ne restait pas des traces de cette culture, par exemple chez les enfants de communistes. »

Ils se sont demandés ça. Il y a vraiment des gens qui ne savent pas quoi faire de leurs journées. Ils cherchent en nous des traces, un peu comme ces experts de la police scientifique cherchent sur un cadavre des traces de cyanure pendant l’autopsie, avec dans les yeux la satisfaction sadique de l’esthéticienne qui réussit à extraire un point noir disgracieux sur le nez de sa cliente. Vous êtes inoculée par le communisme. Le rétrovirus dort encore, circule dans vos veines abâtardies de marxisme-léninisme. Il suffira de vous interroger pour s’en convaincre: en vous stagnent les remugles de ce « totalitarisme » dont se repaissaient vos parents, et votre mémoire, comme celle de l’eau, doit avoir gardé l’empreinte du cauchemar qui fut le rêve de toute leur vie. Le mari de la journaliste en atteste. Il semble malade tout à coup. On dirait qu’il va disparaître lui aussi, comme les autres, emporté par cette chasse d’eau qu’on n’ose même plus appeler le capitalisme, maintenant que c’est devenu un gros mot. Cette maladie qui l’affecte, qui le fait suer brusquement à grosses gouttes, cette maladie c’est l’amour pour une femme qui cherche en lui un sujet de film télévisé.

Vous le voyez brusquement comme le nez au milieu de la figure, vous voyez qu’il aimerait pleurer comme vous, non la fin d’un rêve, ni la chute d’un mur qui restera toujours une bonne nouvelle, mais la victoire absolue de son ennemi : le capitalisme et son divin marqueur, le libéralisme démocratique. Vous le voyez se réveiller un matin comme un homme qui n’a plus d’amis nulle part, qui sait que rien ne changera jamais, et que ses parents étaient des naïfs ou des monstres, en tout cas des gens qui disparaîtront comme les dinosaures, exterminés par une météorite, ornée d’un dollar qui éclaire vos nuits par intermittence, à l’enseigne de vos renoncements insomniaques. Vous le voyez penser que tout est de sa faute. Il se sent coupable, il se sent perdu, il sent bien qu’il n’a pas été à la hauteur dans cette histoire, pour un fils de communiste, il aurait pu donner de sa personne, au lieu de s’enfiler de l’héroïne à pleins bras en écoutant les Doors sans discontinuer. C’est peut-être ce qui lui donne ce regard mélancolique, le sentiment de n’être rien ni personne, le sentiment d’être seul contre tous, et d’avoir déposé sa vie entre les mains d’une journaliste qui l’encourage maintenant à parler, puisque vous n’arrivez pas à vous décider.

Vous l’écoutez avec intérêt. Vous vous demandez ce qu’il trouve de spécial à son enfance, ce qu’il y voit de spécifiquement communiste, la nourriture peut-être (caviar et vodka !), ou la couleur des murs (rouge vif ?). Mais il dit seulement, piteux: « Par exemple quand j’étais petit y avait toujours des gens chez moi… »

Voilà ce qu’il a à dire. Après tout, vous saviez que cet entretien tournerait à la catastrophe. C’est un désastre blanc, sans un cri, sans une larme. Au tournant du XXIe siècle, voilà à quoi ressemble le destin des gens de votre âge, de votre génération, de votre milieu. Ils ne pensent plus, ils dépensent, car ils ont absorbé les valeurs du capitalisme comme un lait maternel. Le seul fait d’envisager cette interview, ce sujet, « les enfants du communisme », le seul fait d’avoir imaginé que cela présentait le moindre intérêt, qu’il était acceptable d’en faire un film, aurait dû vous dissuader d’accepter. Avant, l’instant présent avait une réalité. Il ne pouvait pas s’enregistrer, ni se répéter, ou alors de façon fortuite et toujours différente. Maintenant la possibilité d’enregistrer des sons, des images, du mouvement produit une autre réalité qui nous égare. On peut entendre une musique que personne ne joue, voir la photo d’un pays où l’on n’ira jamais, ou d’un temple disparu sous les ruines, entendre et voir le communisme qui est mort, sur l’écran, parler et bouger comme si rien ne s’était passé. Et la question finit d’ailleurs par se poser: s’est-il vraiment passé quelque chose? Vous pensez à votre histoire. Votre petite histoire d’enfant de communiste, avec plein de gens qui viennent dîner le soir après la réunion de cellule, les réfugiés espagnols, les manifestations contre Pinochet, la solidarité, la vente de l’Humanité le dimanche matin (et l’étrange résonance de cette phrase « Mes parents vendent l’Humanité le dimanche matin »). Vous vous demandez si vous allez vous lever et partir. Mais votre cousine ne vous le pardonnerait jamais. Elle compte sur vous pour la soutenir en ces temps difficiles, et vous dîtes, pour donner une petite impulsion au débat qui est en train de mort-naître: « Ça n’a pas dû être facile pour vous, tous ces gens partout. »

La journaliste se mord la lèvre. Elle voit bien qu’il n’y a rien à tirer de vous, et vous pensez que la chute du communisme ressemble de bien près à la chute d’un avion.

Votre anonyme hôtesse vous conseille de retourner vous asseoir. Vous retournez à votre place, vous attachez votre ceinture de sécurité. Quelle incroyable docilité que la vôtre ! À l’heure même où votre vie vous paraît dénuée de sens, vous faites tout pour la préserver. Vous atterrissez à Berlin, où votre patron vous a envoyée pour un chantier, et vous repensez à la journaliste qui vous a écouté raconter n’importe quoi pendant que votre cousine vous servait un thé « goût russe » en murmurant d’une voix hallucinée: « Passons au plan B, passons au plan B ». Le plan B, tel que vous l’aviez conçu en prévision de cette catastrophe attendue, consistait à répéter : c’est FOR-MI-DA-BLE d’avoir des parents communistes. Formidable la chute du mur. Formidable ce voyage à Berlin, le lendemain même de l’interview avortée avec les médias. Vous vous demandez si le chantier que vous allez voir au centre de la ville, là où jadis un mur entre Berlinois se dressait, si ce chantier commandité par un magasin de luxe français a avancé. On (c’est-à-dire votre patron) vous a intimé de souligner la dimension ludique du projet, d’insister sur la notion de « plaisir », et vous ne pouvez pas vous empêcher de penser que les patrons d’aujourd’hui, comme les communistes d’hier, veulent toujours faire notre bonheur contre notre gré.

Votre travail vous donne-t-il du plaisir ? Vous aimeriez dire que oui, mais vous craignez fort d’être une simulatrice. Vous dîtes ah, oh, encore, mais vous voudriez juste qu’ils en terminent le plus vite possible pour pouvoir reprendre une vie normale – ce que vous appelez, vous, une vie normale : ne rien faire de productif ou d’utile.

Seulement, après deux ans de chômage, vous avez dû reprendre un travail. De vagues études passées à lire affalée sur un matelas posé à même le sol, à faire des enquêtes par téléphone et à figurer aux partiels bourrée de Guronsan vous ont permis de prétendre au titre pompeux de sociologue urbaniste. Votre métier consiste à arpenter les no man’s land de la vie moderne, vos études d’opinion bien au chaud dans la mallette, vêtue d’un tailleur gris, noir ou marron glacé, affublée d’un téléphone mobile qui sonne toujours quand il ne faut pas et cesse de capter dès que la conversation commence à ressembler à quelque chose, branchée sur un ordinateur portable qui ressort les mêmes études de site, les mêmes comptes rendus de réunion depuis des années moins les deux dernières, passées à chômer.

Le chômage, étrangement, vous a traumatisée. Il représentait pourtant l’idéal auquel vous aviez toujours aspiré : être payée à ne rien faire. Mais à la longue, cet idéal s’est effrité. Ne rien faire vous obligeait à vivre, et vivre s’était révélé beaucoup plus difficile que travailler. Il est terrifiant d’exister par soi-même. Ceux qui y parviennent sont fous, et vous n’êtes pas folle. C’est votre mère qui était folle. Votre père, non, heureusement, votre père était communiste. Il est même devenu une sorte de dignitaire, après le départ de votre mère, membre du Comité central (il faut prononcer CéCé), tenant contre vents et marées le cap d’une conviction qui prenait l’eau par tous les flancs. Ils ont divorcé. Il s’est remarié. Et puis il est mort, un jour, en nageant dans une crique, il a fait un signe, et sa femme lui a répondu en agitant la main, alors votre père a disparu dans les flots, on a retrouvé son corps inerte le lendemain matin, sur une plage privée, entre les parasols et les matelas loués 30 euros par jour, très loin du club Village Vacances Familles où ils passaient leurs vacances depuis tant d’années. Il est mort avant d’avoir vu la chute du mur, il est mort avant la naissance de vos enfants, il est mort avant d’avoir pu vous dire qu’il vous aimait. Vous êtes restée persuadée qu’il n’éprouvait pour vous qu’un sentiment de déception, et vous n’avez jamais pu trouver ce qui vous liait véritablement à lui. Devant son cercueil, vous avez regardé son visage figé, maquillé, déformé déjà par la mort, et vous l’avez remercié. Vous lui avez dit merci de m’avoir donné la vie. Il vous a semblé qu’il tremblait à ce moment-là, et vous avez vu le grain de beauté qu’il avait sur la joue, légèrement renflé, qui frémissait.

L’avion se pose sur la piste de Berlin Tegel, et vous sentez le champagne monter et descendre dans votre œsophage comme une pierre en ricochet sur la surface plane d’un lac allemand. La vérité, pensez-vous en réprimant un renvoi qui vous serait fatal, la vérité c’est que nos parents n’existaient pas. Nos parents étaient jeunes et ils voulaient vivre. Peut-être avaient-ils été normaux à un moment donné, mais un jour leur existence avait volé en éclats, et notre travail d’enfant consistait à ramasser les morceaux, à les coller les uns aux autres, à attendre que ça prenne. Le désastre pourtant ne cessait de gagner nos vies comme la sécheresse inexorable dans le désert, la famine, la pollution, ces phénomènes presque surnaturels, si puissants qu’on pourrait oublier ce qui les a causés : notre obstination à ne rien faire pour empêcher la fin du monde.

Enfants, nous avons essayé, nous avons cru qu’il suffisait de ramasser les détritus, d’éteindre la lumière, de couper le robinet pendant qu’on se lavait les dents. On a cru qu’il y avait quelque chose à faire, rouler à bicyclette, protéger les forêts, sauver les petits animaux de la vivisection. Nos murmures suppliants feraient cesser le vacarme de l’apocalypse, qui ressemblait au ronflement des automobiles roulant autour du périphérique, 24 heures sur 24, en crachant leur gaz délétère.

Nous étions enfants, bien sûr, et maman, grelottant au fond du lit, faisaient une mauvaise descente d’acide. La télévision allumée diffusait ces images terrifiantes : les mouettes de Bretagne, prises dans le pétrole de l’Amoco Cadiz, les enfants mourant de faim, dans un silence que rompaient seulement les râles d’une mère qui vomissait, ou qui jouissait, selon les jours et selon les nuits, selon la poudre ou selon l’homme qui la lui avait fournie. On téléphonait à Papa qui était en réunion ou en déplacement. On parlait avec la belle-mère, qui avait l’air d’une infirmière menaçante, comme dans un film allemand des années trente, et puis on raccrochait au milieu d’une phrase, sans même s’apercevoir que cette personne existait.

Le reste du temps, tout était normal. On prenait son sac, on allait au lycée, on écoutait des musiques très douces, David Bowie, Lou Reed, Iggy Pop, des nuits entières tout près du lit, en laissant brûler des bougies parfumées à la vanille. Le samedi, on se faisait des hennés, on allait aux puces, Maman décidait de faire le ménage en grand, et on dansait au son des sitars avant de prendre un thé dans la cuisine et de se raconter nos rêves.

L’art moderne n’avait pas de secret pour nous, ni la musique répétitive, ni la façon de préparer un fix. Bizarrement, dans ces années où tout sentait le patchouli, c’est à la Seconde Guerre mondiale qu’on pensait, aux bombardements et aux camps de concentration. On se sentait très seule, et on l’était. Il nous faudrait un certain temps pour comprendre que notre expérience deviendrait, par un curieux renversement de tendance, une histoire partagée, unanime, presque totalitaire :  mai 68, ce symbole que tout le monde voudrait liquider. 

Nous nous étions reconnus aussitôt, les « fils et filles de », tous plus ou moins atteints par cette gangrène libertaire (on ne savait pas encore qu’elle était le cheval de Troie du poison libéral), habitués à voir les adultes se vautrer et pontifier, nous pervertir et nous utiliser. Nous n'étions pas  traumatisés mais perdus, vidés. Certains allaient mal finir, et très vite. Mais la plupart d’entre nous allaient revenir à la normalité, comme si cette enfance n’était qu’un épiphénomène sans conséquence sur le cours du temps. Il y avait d’autres choses plus importantes, la crise économique, l’effondrement du communisme, la couleur de nos cheveux et la fureur du disco qui étouffait toute velléité de vivre différemment: cette différence nous avait déjà tués, comme des vampires nous vivions la nuit et le reste de notre existence se passerait dans un cercueil. I will survive. I will survive. Oh Oh.

Vous pensez à votre mère aussi, il y en aura pour tout le monde. Vous pensez qu’elle a perdu pied, un jour, elle a disparu comme le communisme, sa dernière lettre venant du Népal disait: « ô la splendeur de tout détachement ». Pour ce que vous en savez, des Népalais l’ont adoptée ou assassinée, dans un sens ou dans l’autre. Son corps jamais n’a été retrouvé. Elle pourrait vivre encore, qui le sait ? Elle pourrait être revenue. Elle pourrait être près de vous en cet instant, dans cet aéroport peut-être, elle pourrait vous voir dans ce miroir, comme vous vous voyez, mais la seule personne qui ressemble à une mère est une vieille dame qui discute derrière vous en rangeant du linge sale marqué « Air Liberté ». Elle est grosse, elle nettoie les avions et discute avec une hôtesse du vol – pas votre anonyme amie, une autre – qui attend son tour pour aller pisser.

« Je travaille ici depuis un an, dit-elle avec un fort accent. Avant, j’étais au service technique… Enfin pas technique, vous savez, le service de propreté. Mais c’était dur, alors ils m’ont changée, parce que j’ai perdu mon fils l’année dernière. »

L’hôtesse hoche la tête, tandis que la grosse dame vise l’effet produit. Mais la jeune femme joue avec une bague et regarde ostensiblement ailleurs.

« Mon fils est mort l’année dernière, insiste la vieille femme en ouvrant sa blouse pour montrer sa robe noire. Voilà pourquoi… pourquoi je suis habillée comme ça. »

Elle s’attend manifestement à une parole de consolation, un regard seulement qui dirait: « Je vous entends. » Mais la jeune hôtesse ne semble pas avoir entendu. La dame est désemparée. Un instant, elle paraît sur le point de pleurer, mais elle finit par hausser les épaules, tandis que la jeune aborde — croit-elle — un autre sujet:

« Et vous, vous êtes de quelle nationalité?

— Yougoslave, dit la grosse femme.

— Ah, la Yougoslavie! Je suis allée à Dubrovnik, une fois.

— Dubrovnik, répète la vieille dame, je ne connais pas.

— Vous êtes d’où ?

— Belgrade. »

Elle prononce Beograde, et la conversation s’éteint sur ce mot. Beograde.

« Allons-y, dit l’hôtesse à l’enfant qui se lave les mains, ne traîne donc pas. »

En passant, elle lance un coup d’œil à la dame yougoslave, qui remet sa combinaison d’un geste las, antique, un geste plein de résignation.

Vous voudriez dire quelque chose et vous ne dîtes rien. Vous voudriez faire quelque chose et vous ne faites rien. Vous êtes à Berlin, vous avez rendez-vous dans une heure avec les responsables d’un magasin de luxe qui est en train de se construire dans l’ancienne rue Lénine.

Vous vous demandez si le fils de la vieille femme lui ressemblait. Vous lui demandez si elle a besoin de quelque chose :

« Non, dit-elle, je n’ai besoin de rien. »

Elle veut dire son histoire encore et encore, à tous ceux qui l’entendent. Mais vous devez partir, prendre une douche à l’hôtel, recharger votre portable, envoyer des e-mails, serrer des mains et faire semblant de comprendre de quoi vous parlez. La guerre vous semble loin. Des morts et des morts, des noms de ville, des noms de guerre, et des soldats toujours anonymes.

Certains disent qu’il faut intervenir. Certains disent qu’il faut apporter des vivres. Certains disent j’ai perdu mon fils, il avait dix-neuf ans, je l’avais porté dans mon ventre, je l’avais nourri, c’était mon soleil et je n’ai plus rien.

Vous êtes vivante, et c’est déjà bien.

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.