Notre Dame Nation

L’incendie de la cathédrale parisienne m’a laissée de marbre. Alors qu’un torrent de réactions éplorées montait sur les réseaux sociaux, j’ai cherché en moi l’écho de cette émotion, l’empathie, la compassion. Pardonnez-moi, Seigneur, je n’ai trouvé que la colère.

 © Elise Thiébaut © Elise Thiébaut
Je n’ai jamais aimé Notre-Dame. Je suis indifférente à sa grandiloquence, comme d’ailleurs à celle de Victor Hugo. Je trouve cet art bouffi d’orgueil, de tentations érectiles, de fanfreluches moyen-âgeuses. Son mystère me laisse froide. Sa légende me fait lever les yeux aux ciel où paraît-il volent de moins en moins d’oiseaux. Ses poteaux, ses grandes orgues, ses cloches dorées m’apparaissent comme de gigantesques objets inutiles et sans attrait. Sachant que personne n’avait trouvé la mort dans cet incendie, je me croyais autorisée à m’en foutre et je ricanais même in petto quand j’entendais dire que la couronne des pines était sauvée. Parce que toute cette histoire de chrétienté crucifiée, d’Ave Maria s’élevant sur le parvis, ça me montait comme une grosse envie de me gratter au sang, et je ne comprenais même pas pourquoi. Pourquoi la révolte grondait en moi. Pourquoi chaque tweet, chaque cœur brisé me donnait envie de hausser les épaules en disant : « Come on ! » C’était évidemment le décalage de traitement entre les morts d’enfants, de réfugiés, de femmes victimes de violences, les attentats racistes et… bon… un gros feu dans un monument. Et même le symbole, ça me saoûlait de vin de messe. Notre-Dame symbolise la France ? Vraiment ? Et l’argent qu’on ne trouve pas pour sauver les sans abris, on le trouve pour reconstruire une charpente en défiscalisant ? C’est ça votre drame ?

Et puis il a eu cette phrase prononcée au micro de France Inter, dans l’émission culturelle Boomerang. Boomerang, le mot est bien choisi. Quelqu’un a dit : « On est tous orphelins de la flèche de Notre-Dame. » Alors non. Non, je ne suis pas orpheline de cette satanée flèche. Je suis orpheline d’un homme mort il y a 22 ans qui fut avant cela un adorable bambin terriblement turbulent. A l’âge de 8 ans (8 ans !!!), en 1947, son père banquier et antisémite qui avait été Croix de feu, et qui dans son missel s’était engagé à faire le pèlerinage à Chartres s’il réchappait de la Libération de Paris, trouva qu’il était trop agité et décida de l’envoyer dans un internat catholique très strict.

Si vous suivez l’actualité, vous savez ce qui a pu lui arriver là-bas. Vous savez qu’il a parlé et qu’on l’a forcé à se taire. Vous savez qu’il a crié et qu’on lui a intimé de respecter le Seigneur dont les voies, contrairement à lui, étaient impénétrables. Vous savez qu’il a fait pipi dans son lit toutes les nuits et qu’il ne se couchait jamais autrement que tout habillé. Vous savez qu’il a été exorcisé, deux fois, par un prêtre dément qui l’a allongé nu sur un autel avant de l’asperger d’eau glacée.

Suite à ce nouveau traumatisme, il a renoncé à Satan et à ses œuvres. Et puis bien sûr, il est devenu pervers. Comment aurait-il pu en être autrement ?

Alors quand je vois Notre-Dame s’enflammer le jour même de son anniversaire, je ne peux pas m'empêcher de penser qu'il rigole bien en enfer. Je crois en son histoire, dont j'ai dû subir les conséquences. Mais je ne crois pas en cette Dame Nation qui a été, jadis, sa damnation.

 

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