Construire son abri antiatomique, 6/7 du Guide pratique de l'apocalypse

Alors qu'on célébrait ce 26 avril l'anniversaire de la catastrophe de Tchernobyl, en 1989, et qu'un gigantesque incendie dévastait encore l'Ukraine il y a dix jours, j'ai voulu partager cette nouvelle du Guide pratique de l'apocalypse : Construire son abri antiatomique.

Guide pratique de l'apocalypse 6/7 : Construire son abri antiatomique

Cher Monde,

Il est difficile de dire comment tout a commencé. Quelquefois, il me semble que ta fin résulte d'une catastrophe qui aurait frappé la race humaine brusquement, sans qu'on ait le temps de se retourner. A d'autres moments, je pense que la réalité continue d'exister bien que j'aie perdu contact avec elle. Mais après réflexion, je crois que la solution la plus simple est aussi la plus vraisemblable : je suis devenue un personnage de fiction. Est-ce un virus ou le résultat des radiations ? En tout cas, au moment où je te parle, je suis assise sur le rebord de la baignoire. Je ne sais pas comment je suis arrivée ici, mais il me faut donner la réplique à un type qui a décidé de m'expliquer ce que je fais là.

- La fin du monde va arriver, annonce-t-il. Il nous faut un endroit pour nous retourner.Voilà ce qu'on va faire : on va acheter une maison en Camargue et nous y installer.

Je ne sais pas vraiment pourquoi je suis là, mais le moins qu'on puisse dire, c'est que je ne suis pas emballée à cette idée, mais il poursuit sur sa lancée.

- J'ai entendu parler d’un hameau à vendre au bord du Rhône, une propriété agricole qui a fait faillite. On peut acheter avec les copains, ça ne coûterait à pas très cher. »

- Tu préfères quoi comme rouge à lèvres ? Le rouge cerise ou le brun foncé ?

Donc je suis une personne futile, ainsi qu'il me le fait remarquer depuis sa baignoire anti-écologique (je rappelle qu'on nous dit de prendre des douches pour sauver la planète).

- Bordel, Emma, essaie de rester concentrée.

J'ai un prénom. Mais ne n'ai pas cette faculté magique pourtant accessible aux tomates et au lait : le pouvoir de se concentrer. Je le regarde, soudain prise d’un dégoût qui me passe donne envie de vomir. Ces temps derniers, je pense toujours à la nourriture. Je suis enceinte et je ne le sais pas encore. Ce que je finirai par en faire ensuite ne m'est pas accessible : je suis un personnage dont l'auteur n'a pas fini de raconter l'histoire. Mon corps, mon choix, tu parles !

Mais manifestement, ce qui m'arrive n'intéresse personne. Me voilà tanquée dans une histoire de collapsologie à la mords-moi la vulve, dans le seul dessein de masquer l'essentiel : nous sommes toutes et tous devenus des poupées de chiffon incapables d'exister réellement.

- C’est une petite maison pas très chère, reprend-il.

Bon, il faut m'y résoudre : l'homme est décidément le moteur de cette fiction. Et comme d'habitude, en tant que femme, je suis supposée jouer les utilités. Mon rôle, c'est de poser des questions terre à terre, tandis qu'il développe sa pensée visionnaire. Jugez plutôt :

- Tu as de quoi l’acheter ? (Je suppose que je parle de la maison, et pas de mon rouge à lèvres)

- Non. C’est toi qui vas l’acheter. Tu vas prendre un crédit, tu es la seule à travailler sérieusement. On ira tous y habiter.

Quel travail sérieux ? Je n'en ai pas la moindre idée. L'auteur, qui ne voit probablement pas plus loin que le bout de sa queue, n'a même pas pris la peine de réfléchir à ça.

En revanche, il décide que je vais me déshabiller pour entrer dans la baignoire avec le Héros. Ben voyons. Un personnage féminin doit montrer son corps de temps en temps, ça fait partie des choses qu'on aime voir sur son écran pour se rappeler qu'il faut acheter quelque chose.

- Voici ce qui va se passer, reprend notre démiurge. On achètera cette maison et nos amis [bonne nouvelle, nous avons des amis] s'installeront les autres habitations du hameau. On sera très heureux au début. Il fera beau, il y aura du soleil, des rizières, et on verra Fos-sur-Mer à la tombée de la nuit, comme dans un film de science-fiction. Fos-sur-Mer n’est qu’à quelques dizaines de kilomètres du hameau, mais le danger ne viendra pas de là. Nous aurons des moustiques et, par conséquent, des moustiquaires. Nous ferons plein de choses avec nos amis — en particulier coucher avec eux et nous brouiller à mort parce que nous n'aurons pas la même vision du genre, de la sexualité et de l'alimentation carnée —, nous chanterons, nous organiserons des fêtes avec les gens du coin. Les enfants joueront ensemble et les femmes raconteront des histoires en préparant à manger. Nous, les hommes, nous exposerons nos torses nus et poilus sur les chantiers de nos maisons. Vous vous moquerez de notre masculinité toxique mais vous ne pourrez pas nous échapper parce que vous aurez toutes des enfants en bas âge.

Qu'un autre personnage en sache davantage que moi sur ma vie et mon destin achève de m'exaspérer. Mais je n'ai aucunement la possibilité de m'exprimer, tandis que Monsieur continue à déblatérer :

« On fera d'interminables apéros en nous donnant de grandes tapes dans le dos pour tuer ces saloperies de moustiques, au point de nous casser les côtes. On boira du pastis pour faire couleur locale et maintenir la dose minimum de produits chimiques indispensable à la survie de notre organisme. Les maisons seront ouvertes et souvent sales. Des arbres pousseront, et des légumes, et beaucoup de mauvaise herbe impossible à arracher sans se couvrir d’urticaire. On fera des chutes du haut d'un toit. Une des maisons prendra feu.

« Quelqu'un, soudain, voudra construire une piscine. Il dira qu’à cinq familles — car nous pourrons nous targuer d’avoir des familles — on peut parfaitement y arriver sans se ruiner. On trouvera que c’est une bonne idée, la meilleure que le voisin ait eue depuis des années. On applaudira et on se mettra à creuser. On discutera des nuits entières sur le motif de la mosaïque à fabriquer pour le pourtour du bassin. On se renseignera sur le plan technique et on s’engueulera parce que pour ce genre de choses les gens s’engueulent toujours. Il faudra acheter un filtre, des produits désinfectants et même un robot aspirateur qui nettoiera le bassin chaque soir et que nous présenterons aux enfants comme un animal prénommé Alfred.

« C’est long à fabriquer une piscine. Surtout quand on s’y prend soi-même. Il faut creuser pendant des jours, et creuser est une activité très démoralisante, le moins imaginatif des creuseurs finissant toujours par avoir l’impression de creuser sa propre tombe. Instinctivement, on voudra s’arrêter là, quand le trou aura la forme d’une baignoire, en demandant grâce à notre bourreau. Mais il faudra continuer sans penser aux parents, aux grands-parents, aux anonymes, aux morts inconnus qui ont accepté dans l'effrayante réalité de creuser leur propre tombe en sachant qu’on allait les mettre dedans.

« C’est le propre des piscines de salir les âmes. La piscine, par définition, est un loisir stupide, un caprice de bourgeois, un supplice déguisé en agrément estival. Vous en aurez soudain la révélation et vous vous tournerez vers moi, extatiques, en disant: “Maître, dis-nous ce que nous devons faire à présent!” Je dirai: “Creusons un autre trou.”

« À ce moment-là, fatalement, vous serez découragés. Vous direz: “Écoute, là, tu charries, mon vieux. On souffre déjà assez avec une piscine pour avoir le vice d’en creuser une autre.”

« Je relèverai la tête, la sueur coulant à mes tempes, et je mettrai mes mains au-dessus des yeux pour ne pas être ébloui par le soleil. “C’est pas une piscine, dirai-je.

- C’est pas une piscine? répétera le voisin d’une voix étranglée. Mais alors…

- C’est un abri antiatomique”, dirai-je.

« Vous aurez beaucoup de mal à accepter ma réponse. Sur l’instant, vous aurez même l’impression de manquer d’air.

- Et la piscine alors ? demanderas-tu.

Je n'y crois pas. Ce couillon de mansplainer s'est même approprié mes futures répliques ! C'est un peu le propre des fictions de fin du monde : si on veut être crédible, il faut tuer les femmes. Et jusqu'à l'idée de femme. Les mots des femmes. Et en même temps leur coller un embryon dans le ventre pour s'approprier leur descendance, en vue d'un avenir apocalyptique. Je crois que je vais quitter cette histoire. Non mais en vrai. Je vais la quitter avec un grand cri primal.

Hélas, je n'ai pas le temps de m'exécuter que le Voisin constructeur de piscine me coupe le sifflet :

« Très bien, très bien ! dira le voisin en écumant de rage [OMG, ces formules à l'emporte-pièce que je déteste !]. Construisez votre abri antiatomique ! À partir de maintenant, c’est chacun pour soi, et vous pourrez toujours vous gratter pour venir vous baigner.

Là dessus, le personnage principal se remet à caqueter dans sa baignoire :

« Je vais être franc : c’est dur de fabriquer un abri antiatomique. C’est pas tellement la construction, c’est les vivres, et puis l’espace vital, les lits, les livres, le dentifrice, des tas de détails auxquels il faut penser par avance. En plus, on sera seuls tous les deux, et une personne et demie pour construire un abri antiatomique de dix personnes, c’est peu. Je te compte pour une demi-part parce que tu ne seras pas très convaincue, dans le fond. [Tu m'étonnes !] Tu t’y mettras surtout pour me faire plaisir, et puis tu auras une sorte de dépression en me voyant m’enfoncer dans le trou, dans ma folie. Tu baisseras les yeux devant tes copines. Elles essaieront de faire comme si de rien n’était, mais tu sentiras bien qu’elles n’osent pas dire le fond de leur pensée. [Et pour cause : l'auteur n'a pas prévu qu'elles pourraient éventuellement avoir des idées.]

« Les mois passeront, peut-être même les années. On aura fini l’abri antiatomique depuis longtemps lorsque la catastrophe nucléaire se produira. Ce sera un très mauvais moment à passer. Ils l’annonceront à la télé, à la radio, sur Internet, dans les journaux. Ils nous diront de ne pas nous affoler et de prendre nos pastilles d’iode mais ce sera trop tard, tu comprends, et d'ailleurs ils auront bazardé les stocks d'iode comme ils l'avaient fait des masques chirurgicaux et des solutions de désinfection hydroalcooliques dans les années 2010.

« Tu auras comme un sursaut, un vertige, tu me regarderas bizarrement en éteignant la télé, et puis tu diras: “Alors c’est comme ça, tout était vraiment écrit?”

« Je ne répondrai pas. Je te prendrai dans mes bras et je t’entraînerai doucement vers le souterrain, jusqu’à l’abri antiatomique que j’aurai creusé dans le jardin. Tu entreras, tu verras les boîtes de conserve alignées, les matelas, les couvertures de survie, et tu auras envie de mourir.” [Je crois que là on y est : je suis le personnage le plus claqué de la fin du monde. Il ne passera jamais le test de Bechdel.]

« Moi je n'aurai pas le temps d'avoir des états d'âme. Je mettrai le filtre à air en route et j’attendrai la suite des événements.

« La suite, tu l'as compris, c'est que tous les voisins voudront nous rejoindre dans l'abri – surtout ceux qui nous ont pris pour des dingues pendant toutes ces années.

« Le voisin viendra frapper à la porte du sas de décontamination et il dira: “Allez, tu vas pas nous laisser là. On va crever avec toutes ces radiations, tu ne peux pas nous abandonner.”

« J’aurai un terrible dilemme, mon amour. [Son amour ? Je crois que je vais vomir pour de bon] S’ils entrent tous, on n’aura pas assez d’air, pas assez de vivres, pas assez de temps pour attendre que les radiations s’atténuent. Si on les laisse sur le seuil, nous ne pourrons plus nous considérer nous-même comme des êtres humains. Alors on les laissera entrer. Vingt personnes dans un abri prévu pour dix. L’ironie du sort, c’est que je le savais. Et, bien sûr, la piscine ne servira jamais. C’est un détail, mais ça nous fera mal au cœur aussi, tout ce temps passé à creuser une piscine qui ne servira jamais, pendant que je fabriquais un abri antiatomique dont tout le monde se moquait.

« Autour de nous, les gens mourront dans d’atroces souffrances, et il faudra s’organiser pour survivre dans ce trou. Certaines personnes feront des crises de nerf. Ça, c’était couru d’avance, et j’aurais prévu des anxiolytiques et une batte de base-ball pour les plus récalcitrants. Il faudra frapper les nerveux, obligé, parce qu’ils mettront tout le monde en péril avec leur claustrophobie.

« Ils auront fait l’impossible pour entrer, et ils feront l’impossible pour sortir. La nuit, il faudra les surveiller. Mais ils déjoueront nos ruses. Ils sortiront malgré tout, malgré nous, et nous les regarderons quitter l’abri en nous serrant l’un contre l’autre, comme aujourd’hui. Nous serons les piliers d’un monde tombé en ruine et nous repenserons à ce jour ancien où je te parlais, dans la salle de bains, pendant que tu nattais tes cheveux en regardant la buée se déposer lentement sur le miroir et peu à peu dissoudre notre reflet dans la moiteur. Nous serons émus et attendris, désespérés aussi. Nous nous mettrons au lit en frissonnant, et nous prendrons un livre et nous le lirons jusqu’à ce qu’apparaisse le mot terrible, le mot que nous avons toujours attendu, adulé et craint : fin."

Voilà donc, cher monde, comment ta fin est arrivée : c'était une fiction patriarcale dont j'ai réussi à m'échapper, pour inventer le monde d'après. Bienvenue dans la matrice !

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