Je suis… Marguerite!

Je ne sais pas ce que dirait Marguerite Durand de la querelle entre Médiapart et Charlie Hebdo. Je ne sais pas ce qu’elle penserait de #MeToo, de #BalanceTonPorc et de l'écriture inclusive, mais j'ai ma petite idée. C'est pourquoi je serai samedi 18 novembre à 14 h au 79 rue Nationale.

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Peut-être que je vais trop vite, car vous ne savez pas qui est Marguerite Durand. Ça se comprend. Vous venez à peine d’apprendre l’existence de Françoise Héritier et voilà qu’elle est morte. C’était une de mes maîtresses à penser – n’y voyez aucune allusion déplacée, il se trouve que je ne saurais dire de cette grande dame qui fut la première anthropologue à définir la valence différentielle des sexes qu’elle était mon maître. Ce serait ridicule dans le contexte. Françoise Héritier, je lui dois tant qu’il serait vain de la pleurer. Mais je suis faible, hélas. Je la pleure. Je pense à elle avec beaucoup d’amitié, alors que je n’ai jamais eu la chance de lui parler, ni même de l’approcher autrement qu’en caressant ses idées.

Marguerite Durand est morte aussi. C’est une manie qu’ont les gens de mourir. Je n’apprécie pas du tout personnellement. Je trouve que cette mode est très surfaite et quand je regarde ma propre mère enfiler un gilet en cachemire orné de têtes de mort dans le dos, je me demande où va le monde. Elle a beau dire qu’elle l’a eu en solde et qu’elle ne le porte qu’à la maison, je n’ai pas envie de voir ma mère se trimballer avec des têtes de mort dans le dos. Je préfère, de très loin, me trimballer avec une tête de vie sur la poitrine, comme j'entends le faire pas plus tard que samedi prochain.

Marguerite Durand était belle et laissait entendre que ses atours lui avaient été de quelque avantage pour faire valoir ses arguments. Elle fut comédienne, puis journaliste, et se découvrit féministe à 32 ans. J’aime l’histoire de cette découverte. Le Figaro l’avait envoyée couvrir un congrès féministe international qui se tenait en avril 1896 à Paris, avec pour mission de bien se moquer de ces écervelées. Demander le droit de vote ? Revendiquer l’égalité ? Prétendre choisir d’avoir ou non des enfants, de travailler, de divorcer ? C’était là des idées aussi sottes que grenues pour le Figaro. J’aimerais dire que ça a changé. Mais quelques indices me laissent penser, genre, que non.

LE CHOIX DES ARMES

Marguerite Durand, 32 ans, sa chevelure blonde et sa taille prise dans un corset, comme il était d’usage à l’époque, fut subjuguée, conquise, convaincue par le féminisme ainsi qu’elle le racontera plus tard : « Je fus frappée par la logique du discours, le bien-fondé des revendications et la maîtrise, qui savait dominer l'orage et diriger les débats, de la présidente Maria Pognon. Je refusai d'écrire l'article de critique pour Le Figaro. Mais l'idée m'était venue d'offrir aux femmes une arme de combat, un journal qui devait prouver leurs capacités en traitant non seulement de ce qui les intéressait directement, mais des questions les plus générales et leur offrir la profession de journaliste actif. »

Quelques mois plus tard, elle faisait paraître un quotidien entièrement écrit, composé, vendu par des femmes : la Fronde. C’était un prodige et une révolution. Marguerite Durand donnait pour la première fois la parole aux femmes, et dut batailler pour qu’elles aient la possibilité de travailler la nuit. C’est notre ancêtre à nous toutes, les femmes journalistes. Elle pourrait être notre égérie, mais on n’enseigne guère son histoire dans les écoles – contrairement à la figure d’Albert Londres qui sert encore de modèle aux journalistes en mal de prestige, avec cette métaphore pénible du fer dans la plaie, dont tant d’hommes se gargarisent sur les ondes et les écrans.

Loin de ces vaines querelles, Marguerite Durand avait créé, au sein de la rédaction de la Fronde, une bibliothèque. Elle y avait patiemment réuni, avec son équipe, une documentation inédite.  Des milliers de livres, de manuscrits, de lettres, dont certaines de la Vierge rouge elle-même, j’ai nommé Louise Michel. Ces œuvres et documents composent la première bibliothèque vivante de l’histoire des femmes. En 1931, Marguerite Durand décide de léguer cette bibliothèque à la Ville de Paris, en demandant que le fonds ne soit pas dispersé. C’est important de ne pas se disperser. Je vous assure que j’en mesure chaque jour la difficulté.

Jusqu’à aujourd’hui, la Ville de Paris respecta cette volonté, et la bibliothèque Marguerite Durand fut la deuxième maison de nombre d’historien.nes, écrivain.es, étudiant.es du monde entier. D’abord installée dans la mairie du 5e arrondissement, elle est déplacée en 1989 rue Nationale, au sein de la bibliothèque Jean-Pierre Melville. La Mairie de Paris souhaiterait aujourd’hui la déplacer une nouvelle fois, pour l’installer dans le 4e arrondissement de Paris, au sein de la Bibliothèque historique de la ville de Paris. Le hic, c’est que la bibliothèque Marguerite Durand est déjà saturée, et qu’elle se trouverait encore plus à l’étroit au sein de la BHVP. Elle risquerait même de disparaître.

Je n’imagine pas que les femmes comme Elise Lucet, Audrey Pulvar, Anne-Sophie Lapix, Daphné Burki, Léa Salamé, Elisabeth Quin, Kareen Guiock, Juliette Fievet, Titiou Lecoq, Lauren Bastide, Marie Barbier, Mina Kaci, Florence Montreynaud, Carine Delahaie, Samia Messaoudi, Nadia Daam, Johanna Luyssen, Renée Greusart, Nassira El Moaddem… pour ne citer que celles qui me viennent immédiatement à l’esprit, ne sentent pas le vent du boulet siffler à leurs oreilles.

Nous toutes, journalistes, c’est notre histoire qui se joue là. C’est pourquoi j’ai choisi de rejoindre le collectif créé pour la sauver.

Une pétition a même été lancée contre ce funeste projet, déjà signée par 9255 personnes ! Retrouvons-nous le samedi 18 novembre à 14 h au 79 de la rue Nationale pour défendre la Bibliothèque Marguerite Durand et l'idée toujours très actuelle qu'elle se faisait du féminisme : « Non, pour nous, le féminisme ce n’est pas la lutte contre l’homme, ce n’est pas la bataille des sexes... mais nous ne voulons pas que la femme, représentant une valeur sociale égale à celle de son compagnon en tant qu’ouvrière, ménagère, génératrice, soit sa subordonnée et soit traitée en accessoire par les lois et par les mœurs. » Si cela ne suffisait pas à vous convaincre de venir, je tente un dernier argument. Marguerite Durand avait une lionne, qu’elle avait baptisée Tigre. C’est pas trop la classe mondiale ? Queen B serait, j'en suis sûre, elle aussi Marguerite !

 

 

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