Accordez-moi cette bombe - Guide pratique de l'apocalypse 1/7

Il y a vingt ans, j'ai publié un recueil de nouvelles intitulé « Le Guide pratique de l'apocalypse ». Au lieu de vous raconter mon mortel confinement, je préfère partager quelques-unes de ces histoires qui forment un roman élastique et parfois drôle d'auto-science-fiction. Épisode 1 : « Accordez-moi cette bombe ».

Marseille, rue des Bons-Enfants, mars 2019. Là où habitait ma grand-mère © ET Marseille, rue des Bons-Enfants, mars 2019. Là où habitait ma grand-mère © ET
Guide pratique de l'apocalypse 1/7 : Accordez-moi cette bombe

Quand j’étais jeune, je ne croyais pas à la fin du monde. Je ne croyais pas à grand-chose, à vrai dire, et maintenant j’ai peur que ça n’ait aucune importance. La fin du monde arrivera paraît-il dans les jours qui viennent, et je ne sais même pas comment m’habiller. Pour le reste, j’ai une idée assez précise de la façon dont les choses vont se dérouler. Voilà pourquoi j’ai entrepris de rédiger ce petit guide pratique qui permettra à chacun de survivre sans se fatiguer.

Tout d’abord, apprenez que la fin du monde se produira le matin, à peu près à l’heure où vous entrez dans votre bain. Les statistiques, à ce sujet, sont formelles: c’est au début de la journée que tout s’annonce mal. À la fin, les petits tracas comme la bombe atomique, la famine et la fièvre d’Ebola sont remis à plus tard. On verra demain, voilà ce que nous pensons. Jusqu’au jour où demain ne sera pas un autre jour, mais le dernier, ou peut-être même le lendemain du dernier.

Quoi qu’il en soit, ne paniquez pas. Finissez d’abord de vous laver, puis séchez-vous, et pour une fois NETTOYEZ LA BAIGNOIRE avant de sortir de la salle de bains. De toute façon, personne ne vous attend dehors. Autant de temps de gagné que vous pouvez consacrer à nettoyer le lavabo (pendant que vous y êtes), avant de passer enfin aux choses sérieuses. S’agissant de survivre à une guerre totale, planétaire, où la plupart de vos amis, amours et relations d’affaires ont certainement péri, posez-vous d’abord cette question: « Où est passé mon caleçon ? »

Par une telle chaleur, mieux vaut certes garder son sang-froid, mais ne profitez pas de la hausse brutale de la température pour vous exhiber sottement dans les rues. Il faut rester digne dans l’adversité. Les agonisants ont le droit de mourir en paix, sans devoir subir le spectacle affligeant de votre nudité. Ce n’est pas le moment de révéler à l’humanité la taille ridicule de votre pénis (ou pour vous, Madame, la cicatrice de vos trois césariennes). Un désastre par jour, c’est bien suffisant. Concentrez-vous donc sur la fin du monde, au lieu de tout ramener à votre personne. Comme son nom l’indique, un survivant doit se hisser au-dessus du commun, non seulement parce que le hasard peut faire de lui le seul représentant d’une race éteinte, mais aussi parce qu’il se doit d’incarner ce que l’humain a de meilleur.

Si, en dépit de vos efforts, il vous est impossible de mettre la main sur le caleçon, nous vous déconseillons de recourir à des artifices pour le remplacer — comme l’application sur vos parties intimes d’une feuille de vigne. D’une part, vous aurez le plus grand mal à dénicher une feuille de vigne dans ce bordel. D’autre part, avec l’énervement, il vous sera très difficile de la dérouler sans la casser, et après vous ne saurez pas quoi faire du riz. Enfin, si vous arrivez malgré tout à ouvrir la boîte de feuilles de vigne à la grecque, il y a fort à parier que vous ne parviendrez pas à fixer ce cache-sexe de fortune, à moins de bander en permanence, ou de serrer les fesses pour les dames — ce qui n’est pas, reconnaissez-le, très pratique en la circonstance.

D’ailleurs la vigne fixe la radioactivité. C’est connu. La vigne, le thym et les champignons sont les aliments à éviter en période de guerre nucléaire, et, bien que les études ne mentionnent pas cette éventualité, il ne semble pas que l’application desdits aliments sur la peau nue soit recommandée. Y compris dans un cas d'épidémie étrange, pensez à tenir vos organes sexuels à l'abri.

Bref, que vous soyez nu(e) ou habillé(e), vous êtes propre et c’est déjà ça. Décidément, rien de tel qu’un bon bain pour se remettre les idées en place. Ma grand-mère, qui n’avait pas la langue dans sa poche, le disait souvent: « Un bon bain, et il n’y paraîtra plus. »
Ma grand-mère, cependant, n’avait pas vécu la guerre nucléaire. Elle s’était contentée de perdre son père durant celle de 14-18, et ses cheveux durant celle de 39-45. « Mes cheveux, disait-elle, j’en étais si fière. Je pensais: Ça, au moins, ça me restera pour toute la vie, et tu vois, c’est la première chose que j’ai perdue. »

J’ai cru, pendant longtemps, qu’elle avait souffert d’une mauvaise alimentation. Puis, vers l’adolescence, je me suis imaginé qu’elle avait couché avec un Allemand (peut-être même avec plusieurs Allemands, pourquoi pas avec la Wehrmacht tout entière?!), et qu’on l’avait tondue vers la fin pour lui faire passer le goût des échanges culturels. Enfin, à l’âge adulte, j’ai compris que la vérité était peut-être dans cette expression, dont elle raffolait : « se faire des cheveux ». Il est vrai que pendant la guerre elle avait eu beaucoup de soucis avec l’Église, parce que le curé de sa paroisse, très à cheval sur les principes, lui interdisait de « descendre du train en marche ».

Le train dont elle parlait n’avait rien à voir avec ceux qu’on appela plus tard les trains de la mort. Celui qui la préoccupait, c’était le train de la vie, ce petit train-train de l’amour qu’on désignait aussi sous l’expression « devoir conjugal », et qui risquait de la mettre enceinte pour la septième fois. « Est-ce qu’on pourrait descendre du train? » demandait-elle à son curé, mendiant un répit qui ne lui était jamais octroyé. Elle demandait, la pauvre, un coitus interruptus, encouragée par cette expression qui fleurait bon l’église et ses sermons latins. In nomine Patri, et fili, et spiritus sancti, coitus interruptus, ave Maria, alea jacta est, tu quoque fili. Et cætera.

Mais le curé n’avait aucune pitié pour mon aïeule et concluait toujours, plein d’onction paternelle et d’inspiration divine : « Péché mortel, ma fille, péché mortel ! »

Et c’est ainsi que mon père naquit, en 1944, et que ma grand-mère perdit ses cheveux en raison du bouleversement hormonal lié à sa septième grossesse. Mon grand-père, sans doute égaré par le bonheur de voir sa postérité atteindre le chiffre magique de sept, choisit alors, avec une lucidité politique que partageait la quasi-totalité des Français, de tourner le dos à Pétain pour acclamer de Gaulle. En 1945, la première bombe atomique tombait sur Hiroshima, et l’Europe festoyait dans les ruines. Plus que cinquante ans pour en arriver à vous, vous et vos baignoires, vous et vos caleçons, vous et vos stupides feuilles de vigne, vous et votre dérisoire ambition de survivre à la guerre nucléaire.

Autour de vous, le monde est littéralement soufflé par la nouvelle. Vous êtes seul dans les flammes, avec pour unique réconfort une boîte de feuilles de vignes à demi-ouverte, et un coup de soleil sur la figure qui vous donne le célèbre effet bonne mine que la consommation répétée de jus de carotte n’a jamais réussi à produire.

Des râles montent de sous les décombres, et pour comble de malchance votre radio est en panne. Le téléphone a disparu sous le faux plafond, qui s’est effondré à dix centimètres de vous, et de toute façon ce n’est plus la peine d’appeler le bureau pour prévenir de votre retard : vos collègues sont sans doute en train d’agoniser dans leur propre salle de bains.

Votre famille, vos enfants, l’élu(e) de votre cœur sont à présent scotchés sur les murs. Vous n’aurez pas d’augmentation ce mois-ci. Vous ne partirez pas en vacances à l’île de Ré, et vous pouvez vous asseoir sur les arrhes que vous avez versées au propriétaire en décembre.
Vous êtes seul(e) au monde, et la radioactivité commence son lent travail de sape sur votre anatomie. En somme vous avez connu des jours meilleurs, mais ce n’est pas le moment de vous apitoyer sur votre sort. Il vous faut, de toute urgence, trouver de l’iode afin d’enrayer les effets néfastes de la radioactivité.

La pharmacie, très probablement, sera fermée. Ma grand-mère, qui avait pour habitude de partir faire ses courses à 6 heures moins cinq, avait déjà remarqué le phénomène : « Pourquoi “ils” ferment toujours quand j’arrive ? » Elle ne savait pas, la pauvre chérie, que cette obstination, chez les commerçants, à fermer précisément à l’heure qu’elle choisissait pour faire ses courses, s’inscrivait dans le cadre d’un vaste complot international dont vous subissez aujourd’hui encore les inconvénients. Le monde est beaucoup moins docile qu’on ne le prétend. Beaucoup plus fragile aussi. Beaucoup plus cruel. Et c’est un même mouvement qui conduit les commerçants à fermer à six heures et les chefs d’État des grandes puissances à décréter, comme ils l’ont fait pas plus tard que la semaine dernière, un accord illimité de non-prolifération nucléaire. 175 pays — pas un de moins — sont tombés d’accord là-dessus : l’arme atomique ne doit pas proliférer. Mais comme toujours lorsque les États interdisent un produit, la mafia s’en empare. C’est ainsi, à force de trafics d’uranium, de petits voyages organisés entre la Géorgie, l’Iran et l’Amérique du Sud, que les pauvres de ce monde ont décidé d’en finir avec l’Occident.

La troisième guerre mondiale n’a pas été déclenchée par les armées, ni par les gouvernements, ni par les marchés financiers. Elle résulte d’une guerre souterraine, engagée depuis des années — des siècles peut-être — entre la barbarie et l’hypocrisie, les pauvres et les riches, les opprimés et les oppresseurs, dans un climat où plus personne ne sait très bien à quelle frange il appartient.

Vous aviez oublié que la supériorité du faible, c’est qu’il n’a rien à perdre.

Il n’a pas de voiture. Il n’a pas de travail. Il ne sait rien du marketing, qui est depuis votre entrée dans la vie professionnelle le moteur de votre vie. Il ne part pas en vacances à l’île de Ré, et il ne sait même pas où c’est. Il n’a pas peur de mourir alors que le moindre bouton suspect vous fait vous précipiter chez le dermatologue pour vérifier qu’il ne s’agit pas d’un cancer généralisé. Il ne connaît pas la loi et n’a pas, comme vous, le petit plaisir de la détourner. Il saute dans le vide et cède un jour à la pression, il envoie cette putain de bombe à Paris, et vous surprend en pleine toilette, vous, dernier survivant de l’humanité, vous qui pleurez sur les décombres en essayant de vous protéger des radiations, des virus ou d'un cataclysme quelconque (mais néanmoins fatal).

Vous êtes étonné d’avoir survécu. Votre orgueil vous souffle d’abord que vous êtes ÉLU parmi tous les humains, mais votre manie de l’échec vous réfute aussitôt : survivre quand tout le monde a péri, n’est-ce pas là le comble de l’infortune ? Pour en avoir le cœur net vous essayez confusément d’engager un dialogue avec Dieu, sur le mode : « Pourquoi moi, Seigneur ? ». Il ne répond pas. Il ne répondra jamais. Vous resterez seul avec vos doutes et votre peau qui part en lambeaux. Vous marcherez dans la ville en ruines. Partout des morts, des flammes, et les fontaines d’eau bouillante, les carcasses de voitures, un ciel rouge et noir, et des statues qui paraissent plus vivantes que les gens.

Vous penserez à Pompéi, parce que vous avez des lettres et puis vous adoriez l’Italie, l’archéologie, au fond c’est ce que vous auriez aimé faire comme métier, au lieu du marketing, mais il est trop tard pour y penser. On ne change pas de profession à votre âge, et vous êtes pratiquement un archéologue d’office. En votre qualité de dernier survivant de la fin du monde, vous devriez tenir un journal pour relater ce qui vient d’arriver à l’humanité. La tâche, par sa grandeur, vous accable. Vous la reportez au lendemain en pensant qu’après tout on ne peut pas à la fois survivre et avoir survécu.

Vous marchez vers le sud, parce que, tant qu’à voyager, autant aller où il fait beau. Vous vous demandez s’il n’y aurait pas d’autres survivants quand même — de préférence du sexe opposé —, sinon ça ne vaut peut-être pas la peine d’écrire un journal. Déjà, en vacances, vous détestiez écrire des cartes postales. Vous avez toujours eu un fond un peu sauvage. Vous n’êtes pas le mondain type. En tout cas, si vous l’étiez, ce serait un trait de caractère auquel il faudrait très vite renoncer.

À force de marcher dans les décombres, vous vous demandez quand même si vous n’êtes pas en train de rêver. Mais il est probable que vous êtes tout simplement en train de vivre. Ou alors, pensez-vous dans un sursaut, ou alors vous êtes mort sans vous en apercevoir.

Arrêtons-nous un moment sur cette théorie :

Contrairement aux apparences, vous n’êtes pas le dernier survivant de la fin du monde, mais la seule victime d’un accident de sèche-cheveux. Vous êtes mort bêtement, comme vous avez vécu, et sur le chemin des Enfers une ombre vous sourit. Votre femme, en grand deuil, suit le corbillard, et votre fils joue dans un coin, totalement oublié par la famille, au risque de fixer à vie ce traumatisme dans sa mémoire.

Dans les cafés, les gens boivent des demis panachés. C’est le printemps. L’air devient étouffant. Les gaz d’échappement forment une bulle autour de Paris. Vous avez des allergies. Vous éternuez continuellement, mais comme votre mère vous disait tout le temps « tu vas prendre froid », vous avez tenu à vous sécher les cheveux avant de sortir.

Quelle idée aussi de vouloir attraper le sèche-
cheveux alors que la baignoire n’était pas tout à fait vidée ! Ou alors — mais oui, ça vous revient ! —, ou alors quelqu’un a jeté le sèche-cheveux vers vous, juste pour voir si l’eau était vraiment conductrice d’électricité. Était-ce votre femme ou votre fils ? Vous aimeriez croire que c’est votre femme, mais une intuition vous dit que c’est votre fils qui vous a tué. Dans le plus grand malheur, nous avons nos préférences. La vôtre vous aurait porté à accuser votre femme. Mais vous vous trompez. Tout cela n’est qu’un effet du désastre sur votre cerveau. Vous ne pourrez pas vous évader de la réalité. Vous ne pourrez que marcher, marcher, marcher encore jusqu’à la mer, tandis que le monde, anéanti sous le poids de sa propre misère, sombrera dans un éternel oubli. Vous êtes le dernier rescapé d’une guerre invisible, et il vous apparaît qu’en effet vous avez toujours été le dernier. Il suffit désormais d’apprendre à survivre.

Le reste est question de pratique, de discipline et de régularité.

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