Je suis féministe, pourquoi pas vous ?

« Ça y est, c'est décidé : je suis islamophobe. » L'homme qui me fait cette révélation un soir de janvier est un ami très cher, un de ceux que l'on sait pouvoir garder toute sa vie. Sa décision me surprend d'autant plus qu'il se déclare en même temps mais très soudainement féministe. Qu'a-t-il bien pu lui arriver ? Explications.

Il a 55 ans, il est chef d'entreprise, c'est un homme honnête, inventif et généreux. Autant dire qu'à mes yeux, il a toutes les qualités, et nous nous connaissons depuis quarante ans. Appelons-le Joe, parce que ça lui va bien. Sa conversion à l'islamophobie me paraît aussi soudaine qu'incompréhensible, aussi a-t-il l'amabilité de bien vouloir s'en expliquer. Tout d'abord, il me parle d'une philosophe qu'il a entendue à la radio, invitant les auditeurs à « ne pas avoir peur d'être traités d'islamophobes ». L'idée de ne pas avoir peur lui a plu, on dirait, bien qu'il y ait contradiction dans les termes : ne pas avoir peur d'avoir une phobie, c'est un peu comme se jeter à l'eau pour échapper à la pluie, mais bon. Il n'a pas peur d'avoir peur, donc. L'homme qui a vu l'homme qui a vu l'ours appréciera.

Quant au féminisme dont il se réclame, il me semble nécessaire, à ce stade de notre conversation, de lui demander des précisions. Il me les donne aussitôt, avec ce manque de rigueur scientifique qui est la marque des grands affectifs, façon Jean Genet affirmant : « Les Palestiniens ont raison parce que je les aime ».

Mais mon ami se fout de Jean Genet à l'heure où je vous parle, et je ne me hasarderais pas à lui parler de la Palestine. Quelque chose me dit qu'il ne sera pas dans le mood.

« Regarde un peu ce qui s'est passé à Cologne pour le jour de l'an, me dit-il. L'islam attaque les droits des femmes, tu ne peux pas le nier. Tu vois bien ce qui se passe, les femmes ne sont plus en sécurité. Et puis ces voiles partout, c'est quand même ça la vraie guerre. La guerre contre les femmes. "Ils" ont une coutume, un jour par an les hommes sortent dans la rue et attaquent les femmes. C'est connu. Ce jour-là les femmes se cachent. Elle l'explique bien Elisabeth B. Une grande dame, non, Elisabeth B. ? Et puis j'ai lu Soumission, de Houellebecq. Tu connais Houellebecq ? Il explique ça aussi, comment l'islam va prendre le pouvoir sur l'Occident. »

A ce stade, son propos est si confus que je me demande si l'acide qu'on a pris en 1977 dans un moment d'égarement ne serait pas en train de lui remonter d'un coup. Puis je me souviens qu'en fait non, on ne l'avait pas pris, de peur de finir comme Robert Wyatt à sauter du 4e étage en criant « Je vole ». Ce doute écarté, je me sens libre de lui dire ce que je pense de son islamophobie, de son féminisme et de sa prophétesse radiophonique.

Parce que franchement, j'en ai ras la touffe de ces féministes de la vingt-cinquième heure, qui me jettent les droits des femmes à la figure pour pouvoir se déclarer islamophobes et se répandre en propos racistes de sinistre mémoire, comme la fille du borgne d'extrême-droite pas plus tard que la semaine dernière. Je me sens un peu comme ces résistants qui ont transporté des armes et fait sauter des ponts, avant d'être déportés à Auschwitz, et qui retrouvent à leur retour des héros et héroïnes dont le plus haut fait d'arme consiste à avoir rasé le crâne d'une femme accusée de relations sexuelles avec l'ennemi en janvier 1945. 

Ce n'est pas que j'aime l'islam. Je m'en fous complètement de l'islam. Je n'ai aucune complaisance pour ses visées intégristes, et je vous promets que je prends depuis longtemps ma part des combats pour et surtout avec les femmes victimes de violences au nom de l'islam ou d'autres religions, voire au nom du marché tout puissant. Je crois profondément que l'Etat islamique est un nouveau nazisme. Mais ce n'est pas de cela qu'il s'agit pour le moment. Pas plus qu'il ne s'agissait du végétarisme ou de beauté canine quand Hitler rédigeait Mein Kampf dans son coin. Aussi je me dois de vous le rappeler : ce n'est pas à cause de l'islam que les femmes sont enlevées, violées et vendues à des fins de prostitution. Ce n'est pas l'islam qui les oblige à être excisées. Ce n'est pas au nom de l'islam qu'elles sont violées partout dans le monde et notamment, en ce moment, en République démocratique du Congo ou à la fête de la bière. Ce n'est pas à cause de l'islam qu'elles sont battues par leur conjoint et meurent tous les deux jours en France (bien que mourir tous les deux jours soit la preuve de l'existence de la réincarnation, mais ceci est un autre débat). Ce n'est pas au nom de l'islam qu'elles touchent 25 % de moins que les hommes, ou qu'elles sont agressées dans la rue dès qu'elles sont en âge de procréer.

Mettons qu'on réussisse à supprimer cette religion de la surface du globe, à déclarer le port de la barbe anticonstitutionnel (les hipsters s'en remettront), et à recycler les voiles en matière première pour équiper les bateaux de la route du Rhum, il y aurait encore, j'ai le regret de vous le dire, un truc qui s'appelle la domination patriarcale et qui s'accommode de n'importe quelle croyance, un peu à la façon d'un virus. Le virus se fout que vous fassiez votre prière cinq fois par jour ou que vous ne vous soyez pas confessé depuis des lustres. Du moment qu'il peut entrer dans vos cellules et foutre le bordel dans votre système immunitaire, il est partant. Les féministes new age peuvent affirmer que ce virus n'existe pas, au nom de Darwin, du plaisir de baiser à plusieurs dans une boîte échangiste en parlant d'art contemporain ou de se déguiser en femme alors qu'on est camionneur, la situation des femmes aujourd'hui, à peu près partout dans le monde, est désavantagée par rapport à celle des hommes, et elles sont, de façon massive et indéniable, exposées à des violences ou des injustices flagrantes en raison de leur sexe.

Elisabeth B., dont mon ami me parlait avec enthousiasme à l'instant, fait partie de ces féministes qui ont en leur temps proposé d'atteindre l'égalité en se conformant au modèle masculin dominant. Hostile au féminisme prétendument « victimaire », elle affirme qu'il suffirait de se dégager des contingences matérielles et naturelles pour pouvoir sièger au conseil d'administration, par exemple en déposant nos enfants à la crèche, pendant qu'une employée de maison se chargerait des tâches ménagères. Cette vision du féminisme fait un peu club des amateurs de cigares. On y entre par cooptation et à condition d'avoir les revenus suffisants. D'ailleurs puisque nous parlons de conseil d'administration, permettez-moi de vous rappeler qu'en dehors de son métier d'idéologue, Elisabeth B. en préside justement un : celui de Publicis.

Publicis est le troisième groupe de communication du monde. Ses principaux clients sont les plus grands établissements bancaires, sociétés d'assurance, fabricants d'automobile, de soda, de junk food, de produits de beauté, mais aussi de vêtements à bas prix, de téléphones et de tabac. Des produits tellement nocifs pour l'espèce humaine et l'environnement que des campagnes publicitaires massives doivent être conduites depuis des décennies pour nous convaincre de les acheter. Deuxième actionnaire du groupe, Elisabeth B. était classée par le magazine Forbes comme la 13e fortune de France en 2012, correspondant à une cagnote familiale de 1,1 milliard de dollars, accumulés en nous vendant des produits causant l'obésité, le cancer, les maladies cardiovasculaires et la destruction des écosystèmes. (Soyons justes : Publicis a aussi pour client de grands groupes pharmaceutiques qui entendent soigner ces maladies en brevetant le vivant.)

Lorsque Madame B. s'insurge sur la dérive de la gauche qui aurait « renoncé » face aux intégrismes, j'ai l'impression que le peu de temps de cerveau disponible que m'a laissé la publicité est bien mal employé. Parce que s'il est un point sur lequel la gauche a renoncé, c'est plutôt sur la répartition des richesses. Et ce n'est pas Emmanuel M. ministre de notre économie florissante, qui me contredira. On peut être riche, hein, on a le droit. 62 personnes possèdent aujourd'hui autant que la moitié de la planète. C'est vous dire si ce droit est aujourd'hui supérieur à tous les autres. Et vous croyez vraiment que c'est la laïcité qui est en danger ? Non mais sans déconner ? Qu'est-ce qu'elle fout avec ses 1,1 milliard de dollars, Miss Islamophobie 2015 ? Elle les mange ? Elle dort dessus ? Elle les sème dans le désert ?

Non, pour défendre ses intérêts de classe, elle nous donne des leçons de laïcité sur France Inter dès potron-minet. Parce que pendant qu'on s'entretue sur le voile, la bouffe halal ou l'accueil des réfugiés, la France peut annoncer tranquillou qu'elle a fait cette année quelque 20 milliards de bénéfice dans la vente d'armes. Une année record ! On n'est pas que consommateurs, à ce point là, on est cons sans sommation.

Je sais bien qu'on a le droit d'être riche et d'utiliser son cerveau. Mais l'opinion d'Elisabeth B. sur le progrès social et le vivre-ensemble me paraît à peu près aussi fiable que l'opinion du pape sur la turlute nipponne ou le toboggan yougoslave. On peut être laïque, athée et même féministe sans être islamophobe. Je m'en fais une joie. Et je le dis à mon ami Joe, qui ne s'attendait pas à un tel déferlement de la part de sa vieille copine de cheval. D'une voix faible, il avance alors un « Et Houellebecq, tu en penses quoi ? »

Bon, les amis, c'est pas que je m'ennuie, mais Houellebecq, ce sera pour une autre fois.

 

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