C’était un petit mal de gorge, et puis tout à coup mes cordes vocales se sont cassées : samedi matin, ma voix ressemblait au grognement d’un ours ; dimanche, j’ai gardé le silence en buvant du citron chaud avec du miel. Je me disais, après tout, c’est bien de la fermer pour changer. Pour écouter. Samedi, j’ai regardé Mélenchon. Dimanche, j’ai alterné entre la manifestation contre les violences policières et le discours d’Hamon, tout en avalant la quatrième saison de « The Americans ».

Inspirée d’une histoire vraie, The Americans (avec une faucille et un marteau à la place du C) raconte l’histoire de ces espions du KGB vivant incognito aux Etats-Unis comme une famille normale, deux enfants, middle-age et middle-class, naviguant entre leurs missions secrètes, un faux boulot dans une agence de voyages et les barbecues avec le voisin agent du FBI. C’est la guerre en Afghanistan. C’est Reagan au gouvernement. C’est la préhistoire de nos désastres actuels.

On les regarde en se disant « dans moins de dix ans le mur de Berlin va s’effondrer, et eux ils mettent des perruques pour aller séduire des femmes et des hommes, les faire chanter, les tuer de toutes les façon imaginables ».

Parfois, ces espions ont des états d’âme. Ils sont tentés par le mirage américain, puis non, puis si. Ils s’attachent aux gens qu’ils manipulent. Ils oublient qui ils sont. Ils se surveillent mutuellement. Ce sont des anti-James Bond, à la fois fragiles et violents, animés par un idéal qui s’efface de leur mémoire, soumis à une pression énorme, comme des drogués incapables de sortir de leur paradis artificiel.

Ils sont nés dans l’enfer de la Seconde Guerre mondiale, et découvrent la douce torpeur du capitalisme qui les berce avec ses papiers peints psychédéliques et ses gigantesques cuisines américaines où on ne fait qu’ôter des sandwiches de leurs emballages, ouvrir des bières ou des sodas.

Dans les scènes qui se déroulent à la Rézidenzia soviétique, un grand portrait de Lénine apparaît presque dans chaque plan. Les héros fument comme on le faisait en ce temps-là. Ils ne mettent pas leur ceinture de sécurité et passent leur vie de téléphone public en téléphone public pour laisser des messages dans des bureaux sombres où officient d’autres agents solitaires et disciplinés. Ils ont des superviseurs qui en réfèrent au « Centre », qui les maternent et les maltraitent, à qui ils font des rapports et dont on ne sait jamais s’ils ne vont pas les envoyer à la mort d’un instant à l’autre, pour une réponse à côté.

Ils ont transporté leur enfer dans le paradis de l’Amérique, pour la détruire, mais leurs enfants élevés comme des Américains ne sont pas des révolutionnaires. Leur fille aînée est touchée par la foi et fréquente une église baptiste. Leur fils est passionné de football, de fusées et d’ordinateurs. Même le père espion, si sexy, se fait prendre dans une sorte de secte de développement personnel au nom étrange, sorte d’alcooliques anonymes pour gens sobres : « E.S.T. »

La guerre est froide, mais c'est chaud. La démocratie, avec ses accents mielleux, sa technologie, sa psychologie de bazar va avoir raison de leur ferveur révolutionnaire. On le sent dès le début. On sent bien que ça va mal finir. Et puis on sait ce qui va arriver en Afghanistan. Les talibans, l’embrasement du Moyen Orient. On sait qu’il va y avoir Tchernobyl. La chute du mur. Berlin réunifié. La stupeur et la joie, le capitalisme sauvage qui s’empare de toutes les richesses et la fin des queues interminables dans les magasins. Le choix entre des centaines de marques de yaourts. La prostitution érigée en système. Et puis Vladimir Poutine, nourri au lait du KGB, qui prend le pouvoir, le garde, et fait assassiner les journalistes. Vladimir Poutine qui reçoit la ceinture de la Vierge venue directement du Mont Athos pour encourager les Russes à faire de nouveau des enfants, et qui envoie les Pussy Riots en prison pour avoir chanté dans la cathédrale du Christ Saint-Sauveur « La Vierge est féministe ».

On sait que Reagan sera remplacé par Bush Père, puis par Clinton, puis par Bush Jr, puis par Barack Obama. On sait qu’il y aura le 11 septembre 2001, la guerre en Afghanistan, en Irak, la Syrie.

On sait qu’il y aura Donald Trump et sa campagne raciste et sexiste, et qu’il sera soutenu par Vladimir Poutine.

On sait que l’Allemagne sera la grande patrie des réfugiés venus d’Afghanistan, de Syrie, d’Irak. Même si ça nous étonne encore ce retournement de situation.

On sait que l’Afrique continuera d’être exploitée, pillée, que la Chine deviendra un grand camp de travail, qu’il y aura le chômage de masse, les attentats, mais heureusement on aura des téléphones portables avec des applis Facebook et Twitter et des ordinateurs sur lesquels on regardera jusqu’à pas d’heure des séries hallucinantes en essayant de faire des abdominaux.

Le soir, alors que je suis au milieu d’un épisode, ma fille arrive en triomphe avec deux enveloppes :

« Regarde ça y est ! On les a ! »

« On les a quoi ? » dit un grognement caverneux sorti de ma gorge nouée.

 « Les cartes électorales ! »

Ça tombe mal, je suis sans voix. Peut-être qu’elle reviendra en avril. Mais aujourd’hui, je ne pourrais même pas fredonner la chanson que mon père aimait tant : « Et là haut, les oiseaux, qui nous voient tout petits, si petits, tournent tournent sur nous, et crient « Au fou ! Au fou ! »

 

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Il est clair Élise que vous vivez une période de cauchemar, perdre votre voix après que Macron vous ait sucé les seins, nous pouvons être inquiets de la voie à emprunter, utile ou futile?