Écoféminisme, décroissance et renouvellement démocratique

Alors que Sandrine Rousseau est au deuxième tour des primaires, j'ai reçu ce week-end un texte éclairant de Vincent d'Eaubonne, fils de Françoise d'Eaubonne, qui revient sur les perspectives de l'écofémininisme.

Écoféminisme, décroissance et renouvellement démocratique

Par Vincent d'Eaubonne

Un courant de la pensée politique institutionnelle, porté par Génération Écologie et Sandrine Rousseau chez les Verts, affirme ouvertement le lien entre écoféminisme, décroissance et renouvellement démocratique. Si les deux premiers termes trouvent assez facilement leur liaison, le lien avec le troisième terme est en gestation car il n'a pas encore dépassé l'étape des constats, au-delà de quelques propositions conjoncturelles.

Si l'on estime que le numéro d'Esprit « Changer d’État » [1] est proche de la pensée en œuvre, il y manque selon moi deux choses :

  • une approche anthropologique de l’État : La production française dans ce domaine (principalement l'héritage de Clastres [2]) s’inscrit dans le courant fécond dont Tsing [3], Scott [4], Graeber [5]... sont les portes drapeaux. Au-delà des conclusions, c'est un outil de décentration pour regarder l’État « de l'extérieur », observer ses rapports avec les peuples hors de l’État et les modes d'organisation qu'ils ont mis en place, lesquels peuvent inspirer la réflexion sur un renouvellement de notre pratique politique dans la perspective d'une autre inscription dans le vivant ;
  • une critique écoféministe de l’État : Là, il faut bien le constater, la pensée française est en retard. Notre anthropologie de genre par exemple, dont les travaux sont éminemment utiles et estimables comme arme de déconstruction massive des constructions masculinistes (conscientes ou pas), n'a pas encore vraiment abordé le stade de la transformation politique (à noter : la sortie d'un livre allant dans ce sens en septembre [6]. Alors que dans les mondes anglo-saxons, hispanique et même au-delà, les choses sont beaucoup plus avancées. Et c'est fondamental, car c'est là où une telle critique existe (même si elle n'en porte pas formellement le nom) que la réflexion sur le renouvellement démocratique est la plus vivace : Chili, Fédération de la Syrie du Nord, Chiapas...

1) Écoféminisme et décroissance

Simone Weil [7] (qui partage avec La Boétie le destin de génies partis trop jeunes) permet de faire le lien entre les deux termes, ce que Françoise d'Eaubonne avait bien perçu.

Simone Weil théorise que notre déni de la nécessité (comprise comme notre intangible obligation à s'inscrire dans la finitude du monde) est la source de notre illimitisme (matériel et psychique) qui engendre le déracinement des êtres. Elle a produit une critique ardente de l’État (qu'il soit capitaliste ou socialiste, puisque fondé sur le productivisme) et du colonialisme (tant interne qu'externe) comme mécanismes de mise en œuvre de l'illimitisme.

Françoise d’Eaubonne [8] la prolonge en affirmant que la nature et les femmes sont sous la coupe de la même domination, expression de notre illimitisme, et qu'aucun destin commun enfin en accord avec la matière du monde ne sera possible sans la moitié niée de l'humanité. Elle porte un regard neuf, car non malthusianiste, sur la surpopulation, critiquant le « lapinisme phallocratique » et ses politiques natalistes. Elle invite à repenser radicalement nos organisations collectives, en s'appuyant sur des anthropologies en émergence à son époque. Elle nous propose une décroissance démographique et matérielle globale, considérant que le progrès (compris comme chemin de l'humanité) n'est certainement pas dans le perfectionnement d'un système de domination qui nous conduit inéluctablement à la mort, mais dans une voie de dialogue et d'échange infini avec le vivant dont nous sommes une humble part, refusant le roman auto justificateur du "roi de la création » [9].

L'enjeu consiste donc à penser une organisation collective de notre destin commun régulant l'illimitisme. C'est là que nous nous inscrirons dans une mutation que Françoise d'Eaubonne appelait de ses vœux, dont nous percevons chaque jour plus clairement limpérieuse nécessité. 

2) Écoféminisme et renouvellement démocratique

L'illimistisme, théorisé par Simone Weil, est  une attitude mentale avant d'être extractivisme et gigantisme. Il s’épanouit en politique dans le rapport au pouvoir. Nombre de cultures, à travers les âges, l'ont bien compris, qui ont construit des mécanismes sociaux complexes pour éviter son institution et limiter sa place, refusant consciemment de se constituer en État [10]. Car l’État, tel qu'il s'est historiquement fondé comme institution de domination, en est l'expression. Expression de l'emprise sur la « nature », dont il cherche à s'extraire par la technicité. Expression de l'emprise sur les femmes, dont il veut contrôler le corps pour mettre à son service la fécondité de l'espèce.

Que faire alors de l’État dans une perspective de mutation à la hauteur des enjeux ? Pour la pensée anarchiste, née à une époque où les forces de coercition (polices, armées, etc.) étaient d'autant plus brutales que leurs moyens de surveillance étaient balbutiants à l'aune de nos sociétés de contrôle, la seule solution était son éradication.

Il est vrai qu'à cette époque (1850-1970) le développement technologique ne nous avait pas encore légué en héritage des monstruosités qui impacteront notre vie pour des centaines de générations. Si la reconstruction par le bas de communes en fédérations peut sembler un avenir désirable, que faire dans cette période, par exemple, des centrales nucléaires ? Ce n'est pas l'unité communale de base ni sa fédération cantonale ou régionale qui pourront éviter qu'elles nous sautent à la figure. Comment éviter un morcellement de la société propice à toutes les dérives isolationnistes, avec multiplication des octrois, frontières et petits chefs de guerre locaux, comme on peut l'observer quand l'ingérence des superpuissances font exploser des États coloniaux créés de toutes pièces selon leurs souhaits ?

Une autre voie à explorer peut être la mutation de l'intérieur. Dans nos sociétés, un véritable renouvellement démocratique implique déconcentration et décroissance du pouvoir vers ce que Françoise dEaubonne appelait le « non-pouvoir aux femmes qui ferait reverdir la planète pour tous ». C'est une vision philosophique qui fixe un cap à l'action politique, répond à la crise de confiance de nos sociétés et nous interpelle à l'intime de notre rapport au monde. Quelques pistes de réflexion parmi d'autres :

1) Comment penser le monde à venir avec une langue inadaptée ? La réforme de la langue française du XVIIe siècle, qui a lié le neutre au masculin, est aujourdhui remise en cause par une dizaine (au moins) de propositions/expérimentations [11]. Parmi celles-ci, on pourra par exemple sintéresser au travail d’Alpheratz [12], sémiologue qui enseigne à Sorbonne-Université.

2) Je pose l'hypothèse que le croisement entre l'anthropologie de genre (Patou-Matis [13], Mayor [14],…) et l'anthropologie politique permettra de démontrer ce que l'on pressent : que les sociétés les moins genrées sont aussi, globalement, les plus en accord avec leur environnement et les moins verticalistes. Il y a corrélation entre la place des femmes (féminisme), l'inscription dans la nature (écologie et a-croissance) et la démocratie (égalitarisme). Les occurrences dans les différentes études sont trop nombreuses pour n'être que le fruit du hasard [15].

3) Savoir que l’État, pas plus que le patriarcat, n'est la forme historiquement éternelle d'organisation collective nous offre la possibilité d'un regard par l'en-dehors pour une critique profonde nécessaire à sa mutation. Il y aura avantage à sintéresser aux expériences sociopolitiques contemporaines qui s'inscrivent sur cette voie.

Par exemple, le juriste Pierre Bance a produit l'analyse la plus riche en langue française du système administratif et politique de la Fédération de la Syrie du Nord, « ce curieux mélange de parlementarisme et de démocratie directe » [16]. J'en recommande la lecture, particulièrement à celleux d'entre vous qui ont une connaissance approfondie des questions juridiques, administratives et institutionnelles. La place que prennent les femmes dans la construction du projet, dans les institutions et leur défense, est riche d'enseignements.

On pourra aussi sintéresser au mouvement municipaliste à l'échelle mondiale. Il travaille à porter un discours clair sur la différence entre démocratie et système représentatif [17], à interroger le rapport actuel entre mandants et mandaté(e)s [18]. Ses avancées dans une perspective féministe de l'organisation collective méritent que l'on se penche sur les travaux en cours.

Quasi inconnue en France, la philosophe allemande Heide Goettner-Abendroth [19] a fondé la « Recherche Matriarcale moderne », à laquelle elle a consacré des décennies de travail. Très critiquée par l'Université, y compris par ses éléments les plus progressistes, elle a l'immense mérite d'avoir, contre vents et marées, proposé une autre lecture du monde et un autre imaginaire pour demain, et davoir impulsé des initiatives concrètes de transformation sociale [20].

Conclusion

L'écoféminisme n'est pas un projet d'égalité homme-femme mâtiné de développement durable pour maintenir sous perfusion un système à bout de souffle et tomber d'autant plus haut. Décroissance, écoféminisme et renouvellement démocratique doivent impérativement se rejoindre pour une remise en cause de notre illimitisme matériel et psychique, les deux faces d'une même pièce tragique que nous jouons depuis des millénaires. Ignorer l'un des pieds du tabouret, c'est s'assurer de ne pas être à la hauteur des enjeux qui se posent à notre espèce, et accessoirement de se retrouver le cul par terre. Partant de cette réalité planétaire qu'est l’État dans sa forme historique, il nous faut construire à la même échelle notre communauté de destin qui soit fondamentalement la nature qui se défend. Les formes en seront multiples et inimaginable par une seule culture, sauf à reproduire des colonialismes qui sont à éradiquer. C'est aussi impensable que l'était la République au XVIIe siècle en Europe, et nous avons peu de temps devant nous.

[1] Esprit, Changer d’État, n° 173, avril 2021.

[2] Pierre Clastres, La Société contre l’État, Les Éditions de Minuit, 1974.

[3] Anna Lowenhaupt-Tsing, Matsutaké, le champignon de la fin du monde.

[4] James C. Scott, Homo domesticus ainsi que Zomia ou l'art de ne pas être gouverné.

[5] David Graeber, Dette, 5000 ans d’histoire.

[6] Geneviève Pruvost , Quotidien politique, La Découverte, septembre 2021.

[7] En introduction à sa pensée sous l'angle de la décroissance, un excellent petit livre de F. Vallon et G. Azam : Simone Weil ou l'expérience de la nécessité, Le Passager Clandestin,1000 pages, 2016.

[8] Dans la même collection, Les Précurseurs de la décroissance, et chez les mêmes éditrices : C. Goldblum, Françoise d'Eaubonne et l'écoféminisme, en introduction à sa pensée.

[9] Je me limite volontairement à l'écoféminisme de Françoise d'Eaubonne par souci de concision et parce qu'il est notre héritage direct. Son expression est bien plus diverse, comme l'a fort bien exposé Jeanne Burgat-Goutal dans Être écoféministe, théorie et pratique.

[10] James C.Scott, op. cit.

[11] Fabriquer l'égalité, les Éditions de l'Atelier, 2019.

[12] https://www.alpheratz.fr/

[13] Marylène Patou-Matis, L'Homme préhistorique était aussi une femme, Allary, 2020.

[14] Adrienne Mayor, Les Amazones", La Découverte, 2020.

[15] Exemple parmi tant d'autres : Adrienne Mayor, lorsqu'elle évoque les San (Chine du sud-est) dira en quoi leur société est relativement peu genrée, alors que James C. Scott les présentera comme une culture égalitariste entretenant des relations de coopération et d'antagonisme avec l’État et se situant à sa marge géographique.

[16] Pierre Bance, La Fascinante démocratie du Rojava, le contrat social de la Fédération de Syrie du Nord, éditions Rouge et Noir, 2020.

[17] Cf. la citation de Sièyes : "Les citoyens qui désignent des représentants renoncent et doivent renoncer à faire eux-mêmes la loi ; donc ils n'ont pas de volonté particulière à imposer. Toute influence, tout pouvoir leur appartient sur la personne de leur mandataire, mais c'est tout. S'ils dictaient des volontés ce ne serait plus un état représentatif, ce serait un état démocratique".

[18] Je tiens à disposition la traduction que j'ai co-réalisée d'un document interne à la Mairie de Barcelone Réglementation du Code d’Éthique Politique de Barcelonà en Comu, 16 pages de dispositions administratives.

[19] https://fr.wikipedia.org/wiki/Heide_G%C3%B6ttner-Abendroth

[20] La jineologie (de jin, la femme, en Kurde) est une « science développé autour des femmes [qui] sera le premier pas vers une sociologie correcte ». Voir https://jineoloji.org/fr/societes-matriarcales-passe-et-present-et-futur/

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