L'amour de A à Z - Guide pratique de l'apocalypse 2/7

Voici l'épisode 2 de ma mini saga apocalyptique. Je parle d'amour qui rime avec toujours. De piscine. De cette apocalypse intime qui s'appelle vieillir. C'est drôle et triste mais ça fait pas peur. Ah, oui, je parle aussi de Trotsky et de Maupassant, et de leurs liens cachés. Car nos coeurs comme nos règles sont rouges.

Guide pratique de l'apocalypse, épisode 2/7 : L'amour de A à Z

Il existe plusieurs façons bien répertoriées de perdre ses illusions. Encore faut-il en avoir au départ, ce qui n’est pas aussi simple qu’on l’imagine. Dans votre cas, l’affaire est entendue. Vous n’avez jamais réellement cru que le communisme était un moyen d’améliorer l’existence. Vous l’auriez souhaité, certes, mais vous ne l’avez pas cru — au sens où les croyants croient. Vos illusions étaient résolument d’une autre nature : vous pensiez, par exemple, que les choses ne changeraient jamais. Jamais vous ne parviendriez à l’âge adulte. Jamais vous ne passeriez en sixième. Jamais vous n’auriez vos règles.

Jamais vous ne rencontreriez l’amour.

Et comme vous étiez persuadée que rien ne se produirait jamais, vous avez été pour ainsi dire prise de court quand ces événements pourtant prévisibles ont fini par se produire : vous ne vous sentiez pas à la hauteur, toujours en deçà du roman qui vous arrivait.

Le fait est que vous vous êtes raconté pas mal d’histoires sur le monde et sur vous-même. Enfin, plus sur vous-même que sur le monde — question de matière première. De toutes les catastrophes qui doivent inéluctablement fondre sur l’être humain, la vieillesse vous paraissait — de loin — la plus improbable. La mort en revanche vous terrifiait. Et l’amour. Mais la vieillesse, la désillusion, la façon qu’a la vie de s’accumuler par strates géologiques sur votre petit cœur, vous ne pouviez pas l’imaginer.

Quelquefois, pourtant, il vous est arrivé de sentir, en un éclair, le futur délabrement de votre existence. Vous avez vu les autres vieillir, avant même que ce désastre ne les atteigne. Aussi nettement que dans un film en accéléré, vous avez pu voir l’homme que deviendrait votre premier amour, avec une acuité qui vous fait encore aujourd’hui froid dans le dos.

Votre illusion pourrait finalement se réduire à cela : vous saviez que tout était voué à la destruction, mais vous n’avez pas voulu le croire. La façon dont cette révélation s’est imposée pourrait n’avoir aucune importance. Mais elle en a. 

L’important a parfois le visage d’un voisin de palier qui pose ses yeux sur vous, l’espace d’un instant, pendant que vous tenez la porte de l’ascenseur en vacillant sur vos patins à roulettes. Vous avez onze ans.

Il semble beau à en perdre la tête. C’est cette beauté qui vous a frappée, cette beauté qui va vous rester, tandis que vous tenez la porte de l’ascenseur, la beauté telle qu’elle nous apparaît pour la première fois, avec ce sentiment étrange que cela, pour le coup, ne durera pas.

Il sourit (ce sourire d’ange qui disparaîtra plus tard, à l’adolescence) et il vous invite à la piscine pour le lendemain. Vous dites oui sans réfléchir. C’est la première fois qu’on vous invite quelque part et vous passez la nuit à vous demander si ça ne serait pas par hasard un coup monté, comme cette fille qui avait fait semblant de devenir votre amie en CM1 pour se moquer de vous par-derrière. (Cf. Comment vaincre l’autruisme.)

Le matin vous restez dans votre lit, vous rêvez, vous essayez de reconstituer mentalement son visage, vous lui faites des serments d’amour, je t’aime, je t’aime, je t’aime, et vous avez le sentiment d’être une femme, à onze ans, vous êtes émue, bouleversée, comme vous ne le serez jamais plus — ou de moins en moins —, amoureuse à cet âge où l’amour ne peut pas se confondre avec une quelconque pulsion de reproduction. Vous n’êtes pubère ni l’un ni l’autre. Le désir qui vous lie déjà ne résistera pas à vos poussées hormonales, et vous le savez de cette façon presque magique dont on sait certaines choses : avec lui, c’est maintenant ou jamais. Autant dire jamais. Il s’agit d’un désir d’enfant. Un désir aveugle, sourd, muet. Un désir vert.

À deux heures de l’après-midi vous êtes sur le trottoir. Il glisse vers vous, sur ses patins à roulettes, et prend un air dégagé : « Tu as ton maillot ? »

Vous avez complètement oublié votre maillot. Dans la cabine, vous restez pendant près de dix minutes, effarée par cet oubli qui va vous ridiculiser. Mais l’émotion vous sauve du ridicule (c’est une de ses qualités, dont on parle trop rarement). Vous sortez en slip et vous vous dirigez vers le bassin, ignorant les regards qui peut-être vous traquent, indifférente à tout ce qui n’est pas l’amour, portant avec aplomb de ce que vos grands-parents appelaient encore « le costume de bain ».

Dans le bassin, l’eau est froide. Vous nagez, vous le cherchez, étourdie par cette odeur de chlore, et soudain il vous surprend, il est là, tout près, et il vous sourit.

Un rayon de soleil caresse son visage. Vous êtes éblouie. Vous savez que cet enfant vit son âge d’or. Dans quelques années, il deviendra ordinaire, mais aujourd’hui c’est un prince. Demain déjà tout sera fini, mort, il se perdra dans la poussière, dans les bras d’une vraie femme, il fera des études et prendra un crédit, il aura des enfants, un métier, des ennuis, il boira de la bière et regardera des matches à la télé, mais aujourd’hui vous ne rêvez que d’effleurer sa peau, de l’embrasser, son odeur déjà vous enivre — en dépit du chlore qui imprègne vos papilles. Vous ne savez pas que vous vieillirez aussi, que vous serez morte, que vous souffrirez. Vous n’avez pas comme lui la grâce. Pas encore. Déjà plus. Peut-être ne l’aurez-vous jamais. Vous avez moins à perdre que lui, mais il ne le sait pas. Il est innocent de sa beauté comme on est innocent d’un crime.

Vous croyez vivre un premier amour. Mieux : votre premier amour. Vous ne saurez pas comment le nommer autrement, bien que d’autres personnes puissent prétendre à ce titre, avant et après. Des émotions, des élans, vous en avez éprouvé plus tôt encore : vos parents, vos cousins et cousines, des amis de la famille. Plus tard, vous aurez un premier flirt, un premier amant, une première passion charnelle, tout se confondra peu à peu par une étrange et naturelle tendance au métissage biologique. Vous ne parviendrez jamais à fixer les seuils, les limites, les points de bascule de votre vie intime. Ce qui fera, semble-t-il, la primeur de celui-là est contenu tout entier dans cet instant, à la piscine, où le soleil vous a révélé son visage. Vous désirez alors plus que tout le caresser à votre tour, l’embrasser, mais il pourrait se moquer de vous, vous repousser. Il sourit, il propose le jeu suivant : se laisser couler jusqu’au fond de la piscine et y rester le plus longtemps possible. Vous descendez, vous êtes bonne nageuse. Et si, comme je le crois, vos souvenirs rejoignent les miens, votre mère était sans doute championne du Languedoc en dos crawlé (ou brasse, ou papillon — de subtiles variations peuvent survenir, sur lesquelles nous éviterons de nous attarder, pour insister sur la remarquable similitude de nos vies), aussi cet amour que vous croyez neuf est-il une réminiscence, une métaphore de la première brasse, de la première embrassade, peut-être même des premiers ébats marins du petit fœtus que vous étiez dans le ventre de votre mère. Vous le voyez, ce premier amour, comme un affamé voit venir à lui son repas. Votre main vous brûle. Vous voudriez le caresser, mais soudain un geste vous échappe, incroyable, et c’est un coup violent que vous lui assénez sous les eaux, « pour jouer ». Archimède heureusement est de votre côté. Ce n’est pas un coup que l’enfant reçoit, c’est une vague, une caresse malgré vous, chargée d’une douceur que vous n’avez pas mesurée : celle de l’eau. Il rit, se prête au jeu. Lui aussi voudrait vous atteindre, mais vous remontez à la surface, persuadée d’avoir été percée à jour. Il sait désormais qu’on l’aime, et vous ferez tout votre possible pour l’en dissuader. À partir de ce jour — et pour de longs mois —, vous ne serez qu’indifférence feinte, sourires en biais, haussements d’épaules, revirements inattendus. Votre secret espoir serait qu’il se révèle à son tour. Peut-être l’a-t-il fait. Peut-être ne l’avez-vous même pas remarqué. Voici donc un premier amour secret, qui mourra irrésolu, malgré les années qui vous entraînent désespérément vers l’adolescence et la promesse d’un effroyable gâchis.

Aujourd’hui, vous êtes une jeune fille. Vous avez vos règles. Votre mère vous parle de contraception, d’avortement, de masturbation. Vous allez dans un lycée. Vous fumez des cigarettes. Vous participez à des manifestations. Vous vivez les heures riches, les heures tendres d’un début de crise économique. Sans doute oubliera-t-on ces années 1970. Elles ne sont rien qu’une charnière entre un temps de prospérité, d’espoir, de lib(ér)ation, et l’époque noire de nos regrets, cette fin de siècle qui conduira le monde à l’apocalypse. Vous avez beau penser qu’il s’agit là d’un lieu commun, vous avez beau savoir qu’en 1890 aussi on redoutait le pire, comme en 1789, en 1688, vous ne pouvez pas dire que le danger est tout à fait écarté. La fin du monde n’est pas arrivée (enfin… comment en être certain ?), mais il vous semble bien que la nature du pire pourrait justement résider en cela que ces malheurs redoutés par nos ancêtres n’étaient pas les derniers.

Vous savez désormais que les choses changent. Mais vous ne savez pas encore qu’elles empirent. Il vous suffirait pourtant d’imaginer la vie de votre grand-mère. Si, au lieu de naître en 1962, vous aviez vu le jour un siècle plus tôt, si vous aviez vécu suffisamment longtemps, vous auriez pu voir votre monde sombrer dans le charnier de 14-18, vous auriez perdu vos enfants, les enfants de vos enfants, et vous seriez morte en 1933, à l’heure où Hitler arrivait au pouvoir, laissant à vos descendants la perspective d’une autre guerre — et encore, pas n’importe laquelle: celle de la Shoah et d’Hiroshima, celle d’une destruction systématique, technologiquement programmée, avec les bombes et les fours prévus à cet effet, celle où pour la première fois la possibilité objective d’anéantir l’humanité était atteinte. Avez-vous, d’ailleurs, remarqué l’ambiguïté du mot « atteinte»?

Dérisoire passion des mots. Vous êtes là, vous avez quatorze ans, et vous voulez déjà être aimée.

Aimer d’ailleurs est excessif. C’est de sortir dont on parle. S’embrasser sur la bouche en faisant tourner sa langue, et marcher main dans la main le long du trottoir. Vous avez déjà eu des petits copains. Le premier, en cinquième, s’appelait Kumar, vous le regardiez chanter en play-back sur les Stones, et vous étiez sûre de passer le restant de votre existence avec lui. Vous aviez choisi le nom des enfants, métis à la peau brune et aux grands yeux de braise, avant de vous détourner brusquement, pour une histoire de main trop humide qui vous avait déconcertée.

C’est donc un autre que vous avez embrassé pour de bon. Étienne. Un Berrichon. Son père était cordonnier. Sa mère fonctionnaire dans un ministère. Il avait pour manie de fabriquer de petits cercueils en pâte à modeler. Vous avez, dans ses bras, passé des journées entières. Des journées vautrées sur un lit, à s’embrasser presque scientifiquement, à se faire comme on disait peloter, à se frotter, à se caresser le dos, en apnée pendant qu’il vous étouffait avec sa langue.

Il y aura un été avec lui, dans son Berri natal, sous l’œil effaré de ses parents qui se voient déjà embarqués dans de sinistres affaires d’avortement. Ils vous invitée pourtant, croyant vous faire plaisir, vous jetant malgré eux dans une vie de couple qui tue net l’élan fébrile de s’aimer. Sous la tente, vous dormez ensemble sagement. Comme vous serrez les fesses lorsqu’il approche sa main du slip! (Cette habitude, curieusement, vous est restée). Il n’est pas encore question de perdre sa virginité. C’est inconcevable. Mais ses parents, comme les vôtres n’y croient pas. Ils vous regardent, fiers de leur libéralisme, inconscients du mal qu’ils vous font. Main dans la main sous leurs yeux, vous devenez frère et sœur. Le sexe serait un inceste. La volupté s’éloigne à mesure que vous approchez l’un de l’autre. Ils vous envient, les parents. Ils vous craignent et ils pensent que c’est l’interdit qui vous retient — l’interdit qu’eux-mêmes ont un jour fini par contourner, ce qui a causé votre naissance. Vous êtes un des derniers véritables accidents de cette fin de siècle. Dix ans après, et la contraception était accessible à tous. Mais dans les années 1960 vos parents ne connaissent à peu près que l’abstinence ou l’oubli des sens. Ils s’imaginent, parce que rien, vous, ne vous retient, que vous allez vous faire sauter par le premier venu, au fin fond du Berri, à l’âge respectable de treize ans et demi, parce que c’est ce qu’ils feraient, eux, s’ils étaient vous.

Mais vous avez peur aussi. Vous avez d’autres interdits. Vous craignez les serpents et les insectes. Vous lisez Dracula, la main dans la main, la respiration courte et comme altérée, avant de sombrer dans un sommeil érotique qui vous laisse dans l’incertitude : ai-je ou non touché son... ? Vous tournez et retournez dans la nuit. On vous a toujours dit qu’il fallait aimer avant de coucher — sans préciser toutefois en quoi consistait exactement cette obligation. Comment être sûr qu’on aime? Vous n’en savez rien. Et vous revenez de vacances en septembre, épuisée par les exercices physiques sous la tente, sans avoir pu éclaircir la question. Pour en avoir le cœur net, vous décidez de « casser » avec Étienne, et votre cœur ne s’en trouve pas beaucoup plus net. 

Rien n’a jamais été net et rien ne le sera jamais. D’autres hommes viendront, d’autres amours qui ne seront que l’achèvement de celui-ci, et finalement l’homme qui partagera votre vie ressemblera étonnamment à Etienne. Pourtant, vous ne verrez rien de cette ressemblance, sauf peut-être très tard, presqu’à la fin, c’est-à-dire forcément trop tard. Vous avez vieilli. Vous avez vécu. Vous avez eu des enfants, vous avez divorcé, vous vous êtes remariée, vous avez pris votre retraite, vous avez eu un cancer, vous avez guéri, vous avez eu des petits-enfants, vous avez acheté une maison à la campagne, vous vous êtes mise au porto, vous jardinez au printemps, vous portez des lunettes pour voir de près, vous augmentez le son de la télévision, vous vous endormez sur les mots croisés, vous vous faites arracher toutes vos dents pour poser un dentier, vous oubliez le nom de vos enfants, et eux vous oublieront peut-être, ou peut-être pas, selon la mère que vous aurez su être pour eux.

Vous êtes vieille, ne le niez pas. L’heure est venue de lever les yeux sur votre vieil amant, votre vieux mari, votre vieux cardiaque qui halète sur son vélo d’appartement, votre vieux margoulin qui a toujours mal à l’estomac, votre vieux barbu qui se cache pour nettoyer son dentier, votre vieux à vous, personnel, le vieux dont vous êtes la bonne vieille, et qui ressemble de façon tellement surprenante à Étienne.

Sans doute va-t-il mourir dans vos bras, dans quelques heures, enfin là, sous vos yeux, voilà soudain que vous vous demandez pourquoi vous n’avez pas laissé Étienne s’occuper de votre tendre hymen, pourquoi vous l’avez quitté puisqu’il est toujours là, devant vous, en train de réclamer un peu d’eau pour hydrater ses lèvres sèches, il est là sous un autre nom, en train de haleter, d’arracher les draps qui couvrent son corps décharné, et vous savez avec certitude que vous serez enterrés ensemble, dans la même tombe, vous le voyez soudain jeune, son rire plein de force, ses taches de rousseur, et son air tellement sérieux quand il lisait Ma vie, de Trotski. Vous lisiez à l’époque Une vie, de Maupassant. Main dans la main comme en cet instant, Étienne survivra à tous les hommes, et dans un dernier souffle vous serrerez la main qui se tend vers vous — Ô nostalgie!

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