Quel est l’ADN du Père Noël?

« Découvrez votre famille d’aujourd’hui et d’hier ! », « Un test ADN ? C’est le meilleur cadeau de Noël ! »… Vous avez sûrement reçu sur vos réseaux sociaux ou sur votre boîte mail ces offres alléchantes. Pour le passage à l’an neuf, je vous propose une mini-série en forme de conte de Noël sur les origines. Episode 1 : le point G, comme... génétique.

Ce chêne a 500 ans. Nos chaînes sont plus vieilles. © ET Ce chêne a 500 ans. Nos chaînes sont plus vieilles. © ET
Pour une raison aisément compréhensible, les tests dits « récréatifs », quoiqu’interdits en France, font l’objet de nombreuses publicités autour de Noël. Pour une petite centaine d'euros, voilà le cadeau idéal, qui permettra de se pencher collectivement sur nos origines en crachant dans une pipette. Au risque d’être rabat-joie, permettez-moi de vous dissuader d’engager une telle dépense.

D’une part, parce que ces tests ne signifient pas grand-chose à l’échelle individuelle, comme nous l’expliquent bien les scientifiques dans cette vidéo sur Médiapart.

Déterminer les origines d’un individu en établissant des pourcentages aussi précis que « 20 % d’italo-sarde » et « 30% d’Ibéro-celte » est une vue de l’esprit. La raison en est finalement très logique. Nous avons toutes et tous 20 000 gènes dans notre ADN, et des milliers d’ancêtres sur une multitude de générations. La façon qu’auront ces gènes de se combiner et se recombiner à chaque conception nous est commune à 99,9 %, mais prendra pour chaque individu un caractère singulier : c’est la raison pour laquelle l’ADN permet d’identifier formellement quelqu’un, comme d’ailleurs les empreintes digitales. Certaines marques signalent un nombre conséquent d’ancêtres appartenant à tel ou tel peuple ayant vécu à tel ou tel endroit, mais on ne peut en tirer aucune conclusion et d’ailleurs si vous faites le test avec deux entreprises différentes, vous risquez d’avoir des résultats différents. Et la parenté elle-même ne garantit pas la cohérence absolue. Même des jumelles qui ont fait le test ont pu avoir des résultats inattendus en termes d’ancestralité, comme le révèle cet article du National Geographic. Pourquoi ? Parce que ces tests sont à peu près aussi précis qu’un portrait astrologique (et encore, j'en viens à me demander si mon signe des Poissons n'expliquerait pas mon goût pour la bouillabaisse).

A travers des vidéos promotionnelles qui célèbrent la diversité à grands renforts de fausses surprises et d’effets d’annonce, on en vient finalement à donner une base biologique à nos fantasmes identitaires. J’ai des origines italiennes ? C’est pour ça que j’aime la pizza ! Je suis à 30 % espagnole ? Je m’en doutais, j’adore le flamenco. Imaginez ce que cela peut mobiliser comme clichés quand on se trouve apparenté.e à des peuples discriminés ou stigmatisés. Hélas, l’utilisation de l’ADN à des fins de contrôle et répression des populations est déjà en cours, comme le révélait en février 2019 une vaste enquête du New York Times relayée par Le Monde. Cet article nous apprend notamment que les autorités chinoises ont mis en place un immense fichier génétique des Ouïgours, assorti à des mesures de surveillance par reconnaissance faciale et traçage par géolocalisation. Si, dans les années qui viennent, on en venait à vouloir contrôler et stigmatiser les personnes présentant telle ou telle origine dans son ADN, les fameux tests d’ancestralité se révéleraient soudain moins récréatifs que prévu.

Jeux humains

Car malheureusement, ces données ne sont pas sécurisées aujourd’hui. On estimait en 2019 à 17 millions le nombre de personnes qui avaient déjà fourni un échantillon de leur ADN afin de connaître leurs origines. Or, non seulement elles n’ont pas appris grand-chose sur leurs ancêtres, mais elles ont payé pour fournir un matériau qui, lui, a été revendu au centuple à des laboratoires pharmaceutiques à des fins de recherche et de profit auxquels nous ne sommes pas associés, et pour lesquels nous ne sommes pas consultés. A priori, on devrait se réjouir que notre ADN serve à trouver des traitements contre diverses maladies. Mais les choix des laboratoires sont-ils humanitaires ? A l’heure où les élites et puissants des GAFA cherchent une voie de secours dans le transhumanisme à travers la manipulation du vivant et une hypothétique « humanité augmentée », on a toutes les raisons de s’inquiéter de ces possibles dérives, qui n’ont pas grand-chose à voir avec notre santé. Puisqu'on en parle notre ADN accessible si facilement pourra aussi être retrouvé par une société d'assurance qui pourra détecter sans que nous le sachions une prédisposition à telle ou telle maladie, et refuser d'assurer ou augmenter ses prix. Ou nous accuser de leur avoir caché un gène déficient susceptible de voir se développer un cancer. Joyeux Noël !

Quand on fournit son ADN, on engage aussi les personnes qui nous sont apparentées : une simple recherche sur les réseaux permettra d’identifier facilement des cousins plus ou moins lointains, qui seront ainsi privés de leur anonymat. Si la cousine en question a commis un crime et que l’on peut l’arrêter grâce à vous, c’est une chose. Si elle est poursuivie parce qu’elle a décidé de s’opposer à un pouvoir  totalitaire, qu’elle est une lanceuse d’alerte, une défenseuse des droits humains persécutée ou tout simplement une personne qui pratique une religion qui ne plaît pas à ses voisins… Il sera trop tard pour rappeler son ADN au cœur de nos cellules.

Alors que fleurissent les obsessions identitaires, les passions nationalistes et la criminalisation des migrations, le recours aux tests génétiques récréatifs est non seulement inutile, mais aussi dangereux, car il vient alimenter des fantasmes originels aux contours nauséabonds.

Alors que Noël approche, nous allons nous souvent retrouver en famille, entre ami.es, parfois au pays natal. C’est peut-être le moment de partager des histoires, des mémoires du passé, de récolter des recettes de cuisine, des coins à champignons, des connaissances et savoir-faire oubliés, d’aller au cimetière, de regarder des albums de famille, de chanter ensemble des chansons, de danser, de s'embrasser, de s'écouter, de regarder des films, de faire du feu, de s'engueuler, de se soigner, de jouer aux cartes, de s'endormir en tenant la main de mémé, de sentir un fumet sortir de la cuisine au moment où on vient de se lever, après avoir dormi sur un lit trop petit. Notre identité, elle est là. Dans nos familles plus ou moins choisies, à travers ces mémoires forcément contradictoires où la joie se teinte aussi parfois de tristesse, de colère, de nostalgie. Nos histoires qui sont notre ADN. Et pas le contraire.

En ce jour de solstice, pour la plus grande nuit de l'année, nous avons besoin de plus d'amour et de moins de gènes. Moins.de.haine.

 

A VENIR :

Episode 2 – le point G, comme généalogie : Napoléon ou Jeanne d’Arc sont-ils nos ancêtres ?

Pour lire des histoires vraies, et, éventuellement, y écrire la vôtre, rendez-vous sur l’édition participative Nos ancêtres les Gauloises.

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.