Le harcèlement, cette blague

A l'occasion du procès Baupin, et de certains témoignages à la barre, j'ai remanié ce billet de blog écrit en mai 2016. Parce que le temps qui passe permet parfois de voir et comprendre des choses plus clairement. Ce qui n'est pas forcément réjouissant.

Ainsi donc, 17 ex-ministres ont signé un appel dans le Journal du Dimanche le 15 mai 2016, affirmant que face au harcèlement sexuel dont les femmes sont victimes dans la politique et dans le monde du travail (le cumul étant là autorisé), elles ne se tairont plus. Pardonnez-moi de n'avoir pas réagi plus tôt. J'avais besoin de prendre le temps de réfléchir.

Hier encore, j'étais cette jeune femme qui s'attirait des propositions appuyées de promotion canapé, par des moyens divers (regards mélancoliques, confessions intimes sur l'échec de leur mariage, massages de nuque et leçons politiques au cours desquelles un individu mâle et blanc de plus de quarante ans m'expliquait en quoi le féminisme était dépassé). Il arrivait aussi que ces pauvres diables tentassent d'y mêler l'humour, sous couvert de "séduction à la française". Je m'en veux encore d'y avoir ri.

Je ne vais pas vous faire pleurer dans les chaumières avec le récit de mes déboires professionnels, même s'il m'est arrivé de voir un supérieur hiérarchique se coller brutalement à moi en fin de réunion pour me demander « un câlin » - terme qui d'après ce que j'ai compris était une métaphore pour la petite pipe vite fait. Mon refus ne l'a pas convaincu. Je me souviens pourtant avoir avancé plusieurs arguments, dont celui qu'il y avait quelqu'un dans ma vie (bien que ce dogme de la monogamie soit un peu surfait, il suffit en général à dissuader le mâle ordinaire de ne pas s'aventurer en terres étrangères), que je n'avais pas envie, et que cela nuirait à nos relations professionnelles. Il ne voyait pas, le bougre, où était le problème. Alors il a insisté, avant de conclure, chagriné : « Je ne te demandais pourtant pas grand chose ». J'avais à ce moment-là, c'est triste à dire, déjà l'âge de mes artères, voire celui de mon arthrite. Prétendre que j'ai été stupéfaite serait excessif. Mais quand même, je me suis d'abord demandée pourquoi ça m'arrivait, à moi ? Avais-je donc à ce point baissé la garde et envoyé de mauvais signaux ? Oui, mon premier réflexe quand mon "non" n'a pas été entendu a été de me sentir coupable.

Car je vous dois cet aveu, et vous comprendrez vite en quoi il rejoint celui de nos dix-sept ministres. J'avais mis au point, au fil de ma vie de femme, des parades pour m'éviter de subir ce genre d'embarras. La première, c'était le déni. Je faisais semblant de ne pas voir les avances sexuelles, même les plus déplacées, et j'en minorais systématiquement l'importance qu'elles me soient destinées ou non. La seconde, c'était la blague salace érigée en système. Quand on est femme, c'est souvent un moyen efficace de couper l'herbe sous le pied du harceleur potentiel, et les politiciennes ne sont généralement pas les dernières à l'utiliser. Ma préférée était la différence entre un anus et un bonbon à la menthe. Ou celle du Monsieur qui revient de Chine avec le zizi tout bleu. Mais la vérité, c'est que ma tactique était souvent contre-productive en faisant de moi la complice de cet état d'esprit où l'on croit sincèrement avoir le droit d'imposer une conversation lourdement sexualisée aux autres, quand bien même on se trouverait au bureau, dans un ascenseur, dans le métro ou au resto. Au fond, j'avais un problème avec la réalité, comme dans cette autre blague, sur le type qui se prenait pour un grain de blé. Après des années de traitement à l'asile, il est libéré, sûr et certain qu'il est bien un être humain et pas un grain de blé. Une heure passe, et le voilà qui revient à brides abattues vers son psychiatre en criant de terreur : « Des poules ! Des poules » Le psychiatre tente de le raisonner : « Mais vous savez pourtant bien que vous n'êtes pas un grain de blé ! » « Oui, je sais, dit l'aliéné. Mais les poules, elles sont pas au courant ! »

Je sens que je suis sur une drôle de pente, là. J'ai l'air d'avoir perdu le fil. Quelle idée aussi de vouloir remettre de la complexité dans cette conversation binaire, avec coupable d'un côté et victime de l'autre. Et le politiquement correct entre les deux pour faire cache-misère. Moi, je veux jouer l'affranchie. Je ne veux pas reconnaître la violence qui m'a conditionnée. Je veux dire "Hé, je suis libre, j'aime le sexe, j'aime les hommes". C'est mon syndrome de Stockholm. Ou peut-être un préliminaire indispensable, vous savez à quel point on les aime, ces préliminaires !

Essayer de dire ce que l'énoncé cette affaire Baupin révèle ou réveille en moi, et tenter de comprendre ce que je vais bien pouvoir en faire. Essayer de ne pas penser à l'atmosphère qui règne dans les ministères, les assemblées, les bureaux, les alcôves avant et après les révélations publiées dans Médiapart, et aux conséquences pour celles et ceux qui en sont les protagonistes.

Blagues de cul, remarques sexistes ? Si on doit toutes les dénoncer, il va falloir commencer par moi et mon humour douteux qui ne prêtait pas à conséquence tant que j'étais dans le groupe des subordonné.es. Tout a changé quand j'ai pris un poste à responsabilité. A l'époque, ce qui se discutait dans les bureaux, c'était le fait que les employés de sexe masculin avaient peur que je leur coupe le zizi parce que je succédais à un homme. Comme si franchement je n'avais que ça à faire, alors qu'il fallait déjà couper dans les budgets. Au ressources humaines, on me conseillait de leur parler gentiment, pour qu'ils ne se sentent pas castrés. Cela me rappelait mes émois de jeune mère, lorsque je m'entendais seriner à longueur de journée qu'il fallait "laisser une place au père". Aujourd'hui encore, la formule a l'art de me mettre en furie.

J'ai tenté de remettre mes blagues salaces dans ma culotte pour comprendre ce qui se passait dans ce service, les relations entre les femmes et les hommes, le harcèlement, les inégalités de traitement. C'était là, c'était énorme, c'était systémique : je n'aurais même pas su par où commencer. Les femmes s'excusaient de prendre la parole, n'osaient pas revendiquer ou même s'exprimer clairement, pendant que les hommes leur coupaient le sifflet, leur faisaient la leçon, s'imposaient physiquement. Le harcèlement sexuel avait concerné presque toutes les personnes de sexe féminin de mon service à un moment ou l'autre. J'ai essayé de changer l'atmosphère générale, j'ai cru y être un peu arrivée. Et puis un jour, c'est devenu encore pire. Une collègue d'une autre service est venue me faire part de l'agression dont avait été victime une jeune stagiaire, de la part d'un grand chef au pôle où elle travaillait. Il lui avait juste mis de force la tête entre ses jambes à hauteur de braguette. La stagiaire avait 17 ans. Elle n'avait rien osé dire.

J'ai essayé d'en savoir plus. Et j'ai vite compris qu'en fait, dans ce service, tout le monde était aux prises avec ce chef qui était pour d'obscures raisons intouchable. A commencer par ma collègue, qu'il harcelait depuis des mois en lui imposant de faire la bise, des accolades, et ses avances répétées, alors qu'elle était contrairement à moi plutôt réservée et peu encline à rigoler aux blagues lestes dont il croyait bon de pimenter toutes ses conversations. L'histoire de la jeune stagiaire était l'arbre qui cachait la forêt. Un gros arbre, mais aussi une grosse forêt.

Je l'ai donc encouragée à parler à la hiérarchie pour qu'il en finisse, parce que je la voyais tanguer dangereusement. J'étais sûre qu'on l'écouterait au moins avec bienveillance, et que le monsieur se verrait rappeler à l'ordre. Ou quelque chose comme ça. Avec la présomption d'innocence, hein, bien sûr, mais surtout le principe de précaution, pour que ma collègue bénéficie de la protection de l'employeur.

Mais ce n'est pas ce qui s'est passé. Car le harcèlement n'est pas un éclair dans un ciel sans nuage. Au travail, il survient souvent dans une continuité, comme les violences domestiques, après que le harceleur a déjà mis en cause vos compétences, votre légitimité, votre comportement, votre vie privée. Le harceleur vous a isolé.e, a monté les gens contre vous. Parfois, il vous a donné des objectifs inatteignables. Il vous a décrédibilisé.e à un tel point que tout le monde croit que vous racontez n'importe quoi. J'en ai fait l'expérience quand la hiérarchie est venue colporter des ragots sur ma collègue en disant qu'elle inventait tout, qu'elle interprétait de travers, qu'elle avait des problèmes personnels. Alors que lui, le harceleur, ben, il avait juste "tenté sa chance".

Au fond, si le « tabou » du harcèlement a la vie aussi dure, c'est aussi parce qu'on est dans un monde où la drague reste une danse à la codification inchangée : l'homme propose et la femme dispose. Dans cette étrange chorégraphie sociale où l'on attend gentiment sur sa chaise que Monsieur manifeste ses intentions, notre curseur féminin se met à trembler comme un compteur geiger à la moindre avance sexuelle. Oui ? Non ? Ne se prononce pas ? Zut et reflûte, il faut se mettre au diapason et répondre, vite, avant que tout ne tourne à la catastrophe. D'abord est-ce que c'est vraiment une avance ou une manifestation de sympathie ? (Evidemment, s'il a la braguette ouverte, sa sympathie est déjà peut-être sur le point d'éjaculer sur votre petite robe noire, mais il est rare que ce soit aussi explicite). Il y a une minute, on pensait à autre chose. Et là tout de suite il faut s'adapter, prendre une décision, alors qu'on a juste envie de finir ce dossier ou de rentrer à la maison pour se faire un bain de pied. Alors on cherche le moyen de dire non sans risquer de blesser l'individu au point qu'il fera de notre vie un enfer (ce qu'il a parfois déjà commencé à faire comme je l'expliquais plus haut). On dit non, mais on ne le crie pas sur les toits non plus. On dit non et il entend peut-être. Et pendant qu'on se contorsionne avec un sourire gêné pour échapper à ses mains moites et à cette bise appuyée qui cherche toujours à glisser entre nos lèvres, notre sort est soudain scellé. Notre silence, pratiquement, y est arrimé.

Nos ex-ministres ne se tairont plus, soit, mais que diront-elles ? Ce n'est peut-être pas tant les remarques sexistes, les cot cot cot à l'assemblée ou les mains baladeuses qui hantent, certainement, leurs nuits – même si c'est pénible. J'imagine qu'elles pensent toutes à des histoires comme celles de ma collègue, qu'elles ont eu non seulement à connaître, mais à vivre ou peut-être à trancher quand elles étaient aux responsabilités. Et derrière les blagues de mauvais goût ou les gestes déplacés qu'elles racontent, derrière la résolution nouvelle de dénoncer « toute remarque sexiste », je vois l'arbre et je vois la forêt.

Ma collègue, en son temps, en a fait les frais : elle a été démise de ses fonctions, a sombré en dépression, et le harceleur présumé est resté, lui, à son poste. Ses "supérieurs", qui étaient aussi les miens, ont même eu l'ignominie d'expliquer ses problèmes par son origine et sa religion. J'ai eu beau intervenir en sa faveur et lui apporter mon soutien, son sort était scellé, et je m'en veux encore de ne pas avoir renversé la table à ce moment-là. J'aurais pu, j'aurais dû. C'est le Monsieur qui aurait bien voulu me faire un « câlin » qui s'était chargé de "régler" cette histoire, tandis que sa hiérarchie suprême le couvrait, avec un cynisme à peine dissimulé. Ce "câlineur" a par ailleurs sévi auprès de tant de ses collègues, de préférence subordonnées, en leur promettant monts et merveilles, que j'aurais du mal à en tenir le compte. Pour autant que je sache, il est toujours en fonction.

En revanche, je ne sais pas ce qui est arrivé à la jeune fille de 17 ans.

 

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