Trouble de l'élection

Je me suis trompée dans mon dernier billet : les Français-es ne souffrent pas de dysfonction érectile, mais de dysfonction élective. La preuve avec les départementales, qui révèlent au grand jour la maladie dégénérative dont souffre la démocratie.

Je me suis trompée dans mon dernier billet : les Français-es ne souffrent pas de dysfonction érectile, mais de dysfonction élective. La preuve avec les départementales, qui révèlent au grand jour la maladie dégénérative dont souffre la démocratie. On l'a crue d'abord infantile. Elle s'avère finalement chronique (ton maire). Bref, on n'est pas près d'avoir un désir d'avenir dans le secret des urnes, ou, comme aime à le dire ma mère, des burnes – elle qui, en féministe avertie, sait lire le patriarcat dans le fort de café.

Que faire dimanche prochain ? J'irais bien voter, mais dans mon charmant canton de Seine-Saint-Denis, il n'y a plus qu'un binôme PS, le Front de gauche s'étant désisté. Donc, que j'aille voter ou que je fasse des confitures, du macramé ou de la physique quantique, le couple de rose vêtu sera élu. J'ai l'honneur et l'avantage de faire mon devoir cantonal comme ma grand-mère faisait son devoir conjugal : sans qu'on me demande mon avis.

Je ne sais pas très bien quelle mouche a piqué les dieux qui nous gouvernent, quand ils ont décrété que la Seine-Saint-Denis devait faire l'union – non seulement contre le FN – mais aussi contre rien quand le cas se présente. On comprend bien qu'il faille se rassembler contre la droite, qui nous en fait voir de belles partout où elle a raflé la mise, comme à Bobigny, Blanc-Mesnil et Saint-Ouen. On comprend encore mieux qu'il faille faire cause commune contre le FN, qui nous en promet de pires et s'apprête à dépasser l'objectif. Mais que ce rassemblement suppose, partout ailleurs, des accords de désistement entre des binômes de gauche pour décider A NOTRE PLACE qui aura l'honneur de siéger à l'assemblée départementale, c'est comme une fin de soirée où on a trop bu. On voulait pas venir à cette soirée au départ. Parce que voter, ça commence à nous courir, si vous voyez ce que je veux dire : pas de proportionnelle, des gens qui ne tiennent pas leurs promesses, la lutte des places, le mensonge, les querelles de clocher, le tout à l'égo, le strabisme de certains élus devenus notables, les opportunismes et j'en passe. 28 % de couillons et de couillonnes se sont pourtant résolus à faire le déplacement au 1er tour, comme on dit dans la presse de caniveau, où les gens « font le déplacement » pour assister à la chorale des pompiers. Bref. On est venu pour dire que l'on s'en va pas tous et pas tout de suite. On est là, les électeurs. Les électrices. Il serait exagéré de dire qu'on bande pour la République, mais enfin, on est d'accord pour essayer de l'embrasser sur la bouche, à condition qu'elle promette de pas mettre la langue (pour info : on en a déjà une, et si Dieu avait voulu qu'on en ait deux, Il aurait repris la maquette du serpent pour le montage bucco-facial de l'humain).

On vote pour celles et ceux qu'on aime bien, celles et ceux qu'on déteste le moins. On vote même parfois pour un projet ou un programme, malgré le fait que personne n'ait la moindre idée aujourd'hui de ce que le département sera demain. On vient à la soirée alors que ça fait bien longtemps qu'on a arrêté de croire aux lendemains qui chantent. Et puis la chanson, on commence à la connaître. Mais on a résisté à la tentation de rester au fond de son lit avec un bon livre. Et on a résisté aux mauvaises pensées : Seigneur, faites que tout ça se casse la gueule pour de bon, et qu'on en finisse. Parce qu'on est bonne fille, bon garçon. On y croit quand même un peu, on accompagne une copine pour lui donner le courage de sortir de l'isolement en se glissant dans l'isoloir, on se laisse bercer par les grands mots - la République, la démocratie, le je-suis-charlie, et tout ce qui s'essuie. Seulement, regardons la vérité en face : ça fait déjà un moment que ces grands mots nous bercent trop près du mur. C'est donc un peu sonnés qu'on vote, avec l'idée de ne pas regretter après, comme avec ces coups d'un soir qui nous foutent la honte au matin vu qu'on est déjà mariée / décuitée / pas si branchée que ça sodomie finalement (rayez l'émotion inutile). Résultat ? A peine les bulletins et nos âmes dépouillés, voilà que nos édiles se précipitent pour décider qu'au 2e tour, il n'y aura qu'une possibilité « à gauche ». C'est le cas en Seine-Saint-Denis pour Bagnolet, Aubervilliers, Saint-Denis. Je n'entrerai pas ici dans les débats un peu vains sur la gauchitude réelle ou supposée de l'un ou de l'autre. Les anathèmes ne sont pas ma tasse de thé. Mais mes oreilles sont en passe de saturer à force d'entendre les éructations indignées de mes camarades et voisins. Imaginez le chagrin de certains de mes amis contraints de voter pour un socialiste qu'ils jugent responsables de la chute de leur ville après, disons, 70 ans de gestion démocratique au lait de coco. Imaginez la peine de mes amis socialistes obligés de voter pour des communistes apôtres de Staline, sans parler de Georges Marchais qui portait bien mal son nom vu que le marché, lui, a toujours raison. [En même temps on a Monsieur Hollande président de la France et pas de Monsieur France président de la Hollande. Voyez que l'Europe, c'est quand même approximatif au plan lexical.]

Quoi qu'il en soit, je comprends leur surprise à toutes et à tous quand leur libre arbitre est jeté aux orties par un collectif de meilleurs ennemis qui se sont réunis lundi pour se répartir les places en espérant que leur appel au rassemblement contre la droite paraîtrait logique en dépit du fait qu'il n'a ni queue, ni tête, ni organe central entre le deux à part celui du Parti. On n'a aucune triangulaire en Seine-Saint-Denis. Je dis bien aucune. Dimanche prochain, dans mon canton, c'est comme si on me demandait de voter pour le roi, ou pour la folle au shampooing qui dit « Allô quoi ! » dans une émission de téléréalité avant de poignarder son chéri par inadvertance.

Je souhaite pourtant ardemment que le binôme Front de gauche Dominique Dellac et Pierre Laporte (qui ouvre je l'espère sur un avenir radieux) mette une branlée au FN à Tremblay, mais je ne peux rien pour eux dans mon canton. Je suis de tout cœur avec celles et ceux qui affrontent la droite, mais ça ne sert strictement à rien là où je vis. Enfin, je voudrais vraiment que le département ne bascule pas du côté obscur de la force, mais j'ai un peu peur que ces incantations de dernière minute n'aient l'effet contraire à celui escompté.

Entendons-nous bien. J'aime ces appels à l'union. J'aime ces gens qui se tapent dans le dos et partagent leurs logos comme si c'était des cartes Pokemon. Mais comment dire... ? Si je me fie à la colère de mes amis, j'ai un peu peur que ma joie soit de courte durée.

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