Soleil couchant sur Nuit debout

Paris, Debout, Soulève-toi : le slogan qui tournait jeudi 23 à l'absurde manifestation circulaire contre la loi travail à Bastille a fait long feu. Dimanche 26 juin, la place de la République était clairsemée pour une Nuit debout en forme de coucher de soleil.

18h30, le gonflable bleu des activités sportives organisées par la municipalité va bientôt être démonté. Des personnes en fauteuil roulant qui participaient à un match s'éloignent. Les fauteuils eux-mêmes sont démembrés. Dans ce temps suspendu où tout semble indiquer la baudruche qui se dégonfle, la roue tourne. Une piste de glisse acrobatique est installée à côté. Inlassablement, pendant deux heures, des jeunes garçons feront des figures freestyle, pendant que s'installe Frédéric Lordon venu parler du Brexit et de l'Euro – pas 2016, celui-là est en train de faire le plein dans la fanzone du Champ de Mars. Les seuls stands qui sont restés sont Biblio Debout et Falafels Debout. Un homme vêtu d'un grand T-shirt indiquant en gros « Accueil Nuit Debout » va de groupe en groupe, comme s'il cherchait lui-même un refuge.

Frédéric Lordon s'élance dans la tiédeur d'une assistance visiblement déboussolée, en attente de réponses. Sa rhétorique se déroule comme d'habitude avec cet humour un peu grinçant qui le caractérise, le sens de la formule, quelque chose du XVIIIe siècle dans la voix qui donne envie de porter des chemises à jabot pour s'emparer de la Bastille. Le Brexit est pour lui le résultat d'un déni de démocratie, mais c'est une sortie par la droite néolibérale – donc le contraire d'une sortie par le haut.

Pourtant, répète-t-il avec force, l'Union européenne n'est pas réformable, et renoncer à en sortir "par la gauche" laisse un boulevard aux extrêmes droites. Et il n'y a rien à sauver de ce modèle qui est fait pour la classe dominante. Ceux qui aiment l'Europe, dit-il en substance, ce sont ceux qui en profitent, qui prennent l'avion, qui parlent des langues étrangères, qui vont à l'université et profitent d'Erasmus, pendant que la classe ouvrière est dévastée, écrasée. « Mais tout ce qu'il y a de bien, on peut le faire par des accords de coopération, sans être dans l'Union européenne », affirme-t-il. Interrogé sur la crise financière créée par le Brexit, il se fait pédagogue : « La crise qui touche la finance spéculative n'aura pas d'effet sur nous. C'est uniquement si les banques tombent qu'il peut y avoir des répercussions. » Et d'expliquer le mécanisme des taux d'intérêt et des garanties devant une assemblée qui veut visiblement s'instruire. « La seule solution, c'est d'obliger les banques à séparer leurs activités spéculatives et les activités bancaires liées à l'économie réelle. »

Un homme lui demande ce qu'il pense du rôle joué par l'Afrique dans ce contexte de crise globalisée. Frédéric Lordon explique qu'il n'est pas spécialiste de cette question et l'homme se met en colère : « Vous êtes un économiste de renom et vous êtes incapable de dire un mot du pillage de l'Afrique, de Total, de Bolloré, de Bouygues ? Vous n'êtes pas capable de dénoncer et expliquer ce qui se passe à ce niveau-là ?»

Frédéric Lordon ne répond pas, un peu déstabilisé quand même. « Là où nous pouvons agir, nous les citoyens, c'est sur la consommation. Si on arrête de consommer, de borner notre univers à l'achat, le système s'effondre. Mais même ici, tout le monde a des smartphones, des ordinateurs, des chaussures de marque... »

Une femme intervient pour parler de la Politique agricole commune, annonçant une apocalypse à brève échéance : « Les oiseaux disparaissent, les insectes disparaissent, les paysans se suicident, on fonce tout droit vers une crise alimentaire majeure, dans moins d'un an il n'y aura plus rien à manger ! Les sols sont en train de mourir, il n'y a plus de vers de terre. »

La perspective d'une famine mondiale à brève échéance ne suscite pas la panique attendue, et l'intervenante repart déçue. « Tu étais peut-être un peu excessive dans ton expression, avancera plus tard un jeune homme. Ton message est sûrement vrai, mais tu es trop énervée, c'est un problème de communication. » La jeune femme tremble en se roulant une cigarette. « Partout où je parle, on essaie de me faire taire.» Le jeune homme rigole. « Ah ben dis donc, t'es pas un peu parano ? » Elle hausse les épaules, blasée. « Ouais, ils disent tous ça. Mais quand tu as un jardin, tu vois bien que la terre est en train de mourir.»

Son intervention, en tout cas, a jeté un froid. Lordon s'en va, suivi par une foule de groupies qui veulent continuer à discuter avec lui. La commission Jury citoyen invite l'assemblée à assister à la présentation de Diem25 par Cristina Soler Savini. Le mouvement créé à Berlin le 9 février dernier par Yanis Varoufakis a déjà plus de 17 000 adhérents et réunit aussi des mouvements et associations. Il s'est fixé pour objectif de sauver l'Europe d'elle-même en modifiant de l'intérieur ses institutions. Une utopie assumée qui n'a rien de naïf puisque Yanis Varoufakis, premier ministre des finances du gouvernement grec Syriza, a vécu de l'intérieur le désastre d'un « coup d'Etat » conduit par la troïka contre l'Etat et le peuple grec, avant de démissionner à la suite du référendum qui lui donnait pourtant raison. A voir la Grèce étranglée, vendue à la découpe au profit des multinationales qui achètent îles, ports, aéroports et sites, il y avait là de quoi renoncer à cette Europe prédatrice, elle-même vendue aux marchés et pourvoyeuse d'austérité. Mais Cristina, qui coordonne Diem25 en France, ne mange pas de ce pain là. « Je suis contre la politique sociale de l'Union européenne, contre sa politique économique, contre sa politique à l'égard des réfugiés... Mais je suis contre la politique sociale de la France, la politique économique, sa politique à l'égard des réfugiés. Et qu'est-ce que je vais faire ? Sortir de la France ? » Sans oublier que ce « retrait » profite à une extrême-droite prête à lâcher sur nous ses chiens : « L'assassinat de Jo Cox nous a tous bouleversés, mais nous avons assisté pendant la campagne en Grande-Bretagne à des scènes de racisme proprement stupéfiantes», ajoute Cristina. Quand on lui demande comment se positionne Diem25 à l'égard du mouvement social, de la loi travail, elle est catégorique : « Nous sommes complètement engagés contre la loi travail, non seulement à cause de son contenu, mais aussi de la manière dont elle a été imposée par les institutions européennes à la France. C'est la même chose avec la loi Peeters en Belgique, ou le Job Act en Italie, en ce moment même. L'intérêt de Diem25, c'est de voir ce schéma à l'échelle de l'Europe, de construire des solidarités au niveau de l'Europe, pour refonder le système en 10 ans. » Le rapport de force n'existera pas, elle en est convaincue, à l'échelle d'un seul pays, et pour faire renaître la démocratie réelle, il faut être transnational. Sinon, quand l'Europe s'effondrera, nous nous effondrerons tous avec elle. » 

Alors qu'elle continue de parler le soleil, se couche doucement, et la lumière vient éclairer les arbres, les visages, les immeubles qui nous entourent. Derrière, l'AG réunit une poignée de personnes qui s'interrogent sur le devenir de Nuit Debout. « On arrive au bout d'une séquence, reconnaît un intervenant. Il faut qu'on imagine la suite. Tenir, au moins, jusqu'au 10 juillet, et puis s'inventer déjà d'autres luttes. Peut-être rester là pour toujours... Ou affréter un car pour aller à Notre-Dame-des-Landes. » La formule me fait penser à Madame Bovary : "Elle voulait à la fois mourir et habiter Paris". Les premiers résultats arrivent justement sur le référendum qui sont annoncés en direct : « 56 % des votants se sont prononcés pour. » Quelques sifflets, un ou de « ouh » et puis c'est tout. Un autre messager annonce les résultats des élections espagnoles. A cette heure de la soirée, on donne encore l'alliance Podemos Unidos devant le PSOE. « Ah, soupire Cristina, enfin une bonne nouvelle ! » Quelques heures plus tard, la bonne nouvelle n'en sera plus une, puisque les résultats définitifs remettront le PSOE devant, dans un scénario quasiment identique à celui de décembre dernier : l'alliance de Podemos avec les communistes n'a pas emporté l'adhésion - au contraire. Le Brexit a-t-il influencé les électeurs espagnols ? C'est ce que diront, le lendemain, certains commentateurs, justifiant le vote ibère par un réflexe « valeurs sûres »profitant à la vieille garde du PSOE et du Parti populaire de droite.

Siriza, Podemos... Je me souviens d'un soir de juillet 2015, place de la République, à une manifestation de solidarité avec les Grecs. Nous n'étions qu'une poignée, autour de la statue, à crier « OXI » dans la touffeur de l'été.

Nous ne sommes encore qu'une poignée, un an plus tard, à ranger les tables et les chaises. Un corbeau traverse la place. Je me demande si vraiment les oiseaux vont disparaître. Si, vraiment, il n'y aura plus à manger dans un an. Au cas où, je prends un Falafel Debout. Il est délicieux.

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