J'élève mon mutant - Guide pratique de l'apocalypse 3/7

Lorsqu’elle vit le jour, le 30 mars 1962, Victoria avait déjà sept vies antérieures. C’est énorme, car la plupart des gens n’ont que deux ou trois vies antérieures, parfois même aucune. Cette pénurie de vies antérieures s’explique, évidemment. Elle prouve même la réalité du déluge et de quelques catastrophes naturelles qui firent repartir tout le monde à zéro.

Guide pratique de l'apocalypse - 3/7 : J'élève mon mutant

Lorsqu’elle vit le jour, le 30 mars 1962, Victoria avait déjà sept vies antérieures. C’est énorme, car la plupart des gens n’ont que deux ou trois vies antérieures, parfois même aucune. Cette pénurie de vies antérieures s’explique, évidemment. Elle prouve même la réalité du déluge et de quelques catastrophes naturelles qui firent repartir tout le monde à zéro.

En cas de mort collective, tout le circuit de la vie se détraque. Imaginez des milliers - des millions - de gens qui se précipitent au portillon de la vie: il n’y aurait pas assez de tous les anges pour leur donner un ticket gagnant. Dans ces périodes terribles, l’accessit à une nouvelle vie est à peu près aussi aléatoire que le loto, et les victimes de la catastrophe finissent à la casse. Après seulement, on peut lancer un plan quinquennal et remettre quelques millions de gens en circulation. Seulement, le problème, c’est que ces gens n’ont aucune vie antérieure et qu’ils refont exactement les mêmes conneries que leurs prédécesseurs.

Heureusement, il existe quelques personnes qui, au fil des millénaires, ont réussi à passer à travers les mailles du filet. Ils accumulent les vies comme d’autres les livrets de caisse d’épargne. À chaque fois, ils repassent à la casserole, et les plus doués d’entre eux parviennent à avoir l’air étonné, ce qui est une performance. Ces individus sont aisément reconnaissables. Ils ont une pesanteur particulière, liée à leur grand passé, et possèdent en même temps une capacité d’adaptation hors du commun. La plupart d’entre eux sont graves, donc, mais à la façon de quelqu’un qui se demanderait constamment: « Tout cela a-t-il vraiment de l’importance? » En tout état de cause, il est possible de vérifier, par un examen très simple, le nombre de vies antérieures de quelqu’un: il suffit de regarder attentivement l’empreinte de ses doigts, et de compter le nombre de spirales fermées. La spirale fermée est un indicateur infaillible de vie antérieure. On peut en rencontrer dix — autant de vies antérieures que de doigts —, mais le phénomène est si rare que ce n’est pas la peine de chercher à répondre aux mauvais coucheurs qui vous demanderaient où passent les spirales au-delà de dix vies antérieures. La vérité, c’est que personne ne va jamais au-delà de dix incarnations, à moins peut-être d’avoir six doigts à chaque main. Mais le phénomène est encore plus rare, si bien qu’on s’en tiendra là.

Victoria en était donc à sept. Elle ne se rappelait plus dans le détail de quoi ces sept vies avaient été faites, mais elle n’en avait pas encore perdu la mémoire. Lors du passage d’un cycle à l’autre, la plupart des gens subissent un lavage du cerveau, afin qu’ils ne se répètent pas à l’infini. L’opération est assez douloureuse. En réalité, on ne lave pas seulement le cerveau, mais toute la matière qui entoure et fait la vie, jusqu’à atteindre la petite boule de lumière qui concentre l’énergie en un point. Au bout du compte, il s’agit d’une masse de quarks qui s’agitent et clignotent dans l’infiniment petit. Vous ne les voyez pas, bien sûr. Vous faites l’amour comme à l’habitude, et brusquement les quarks attaquent, glissent dans vos entrailles et instillent la vie entre le soupir et l’extase (pour les plus chanceux). C’est ce qu’on appelle avoir un polichinelle dans le tiroir, une brioche au four ou, plus simplement, un enfant.

Les parents de Victoria n’avaient bien sûr pas la moindre idée de ce qui se passait. Ils avaient vingt ans tous les deux et décidèrent de se marier, avant même de savoir que le ventre de Marianne abritait, à ce moment précis, près de huit vies antérieures (en comptant la prochaine). Marianne était fille de pêcheur. Charles (qu’on appellerait plus tard Charlie), fils de militaire. Il venait de passer deux ans à l’armée, en Allemagne, et avait décidé d’abandonner la carrière quand il avait été sûr qu’on ne l’enverrait pas en Algérie. Son frère y était déjà, et y avait perdu un doigt (par bonheur, ce doigt n’avait pas de spirale fermée, sinon Dieu seul sait ce qu’il serait advenu de cet espace-temps). À l’époque, on n’avait pas le droit d’envoyer deux fils d’une même famille en Algérie. Charles avait donc devancé l’appel et passé 28 mois en Allemagne à s’envoyer la veuve d’un aviateur qui attendait on ne sait quoi dans la caserne. La veuve habitait au Maroc. Après avoir traînaillé en Allemagne, réglé quelques affaires et reçu les médailles posthumes, elle repartit à Casablanca, laissant Charles à ses manœuvres.

Elle lui écrivit, mais il ne lui répondit pas. Il essayait de se dégoter une autre veuve, pensant que le pic érotique qu’il avait connu avec celle-là tenait à son deuil récent. Mais il ne trouva que la veuve d’un charcutier mort à Stalingrad en criant: « Heil Hitler! » La pauvre charcutière en était tellement affectée qu’elle couchait avec n’importe qui, si possible pour de l’argent. Charles attrapa une chaude-pisse et abandonna la piste de veuves. Il avait dix-neuf ans, et seulement deux vies antérieures, passées, l’une comme pirate en haute mer (il avait été dévoré par un requin, et gardait une grande crainte de cet animal), l’autre comme Indien d’Amérique avant la conquête. Dans l’ensemble, il n’était donc pas fait pour la vie militaire. Son père, qui ne savait rien des précédentes vies de son fils, ne comprit pas sa défection et le renia. Sa mère, plus tolérante, alla prier pour lui à l’église et se rattrapa sur le frère de Charles, qui, après l’Algérie, avait eu le bon goût d’entrer au séminaire. Le séminaire passait encore dans la famille. C’était d’ailleurs prévu dès le départ, et le frère de Charles, qui s’appelait Henri, eut le plus grand mal, par la suite, à faire admettre à ses parents qu’il avait eu un fils avec une institutrice. Enfin, n’anticipons pas. Nous sommes toujours en 1962, et Marianne porte huit vies dans son ventre, sans compter les siennes qui sont au nombre de cinq. Elle a déjà été astrologue, diseuse de bonne aventure, religieuse, sorcière et régente. Aujourd’hui, en 1962, elle suit des cours de psychologie. Tout ce qui concerne les boyaux de la tête la passionne. Une magnifique constance qui explique son perpétuel retour sur terre. Soit elle ne comprend rien, soit elle approfondit. Personne n’en sait rien et d’ailleurs personne n’y pourrait rien changer. Maintenant elle est orpheline et, pour payer ses études, elle travaille dans une clinique à Marseille, comme secrétaire médicale. C’est là qu’elle a rencontré Charles, alors qu’il venait soigner sa chaude-pisse. Ils ont conçu Victoria, se sont mariés, et Charles est devenu vendeur de voitures. En ce temps-là, ça gagnait, vendeur de voitures. On commençait tout juste à appeler ça « concessionnaire », et la prospérité chantait dans le cœur de l’automobiliste.

À sa naissance, Victoria pesait trois kilos cinq. Elle ressemblait à une Chinoise, et la mère de Charles, brutalement réconciliée avec son fils pour cause de baptême de la petite, eut un regard soupçonneux pour Marianne. En réalité, Victoria n’avait encore pu se débarrasser totalement de son ancienne apparence, celle d’une courtisane chinoise, mais avec un effort elle réussit à blondir suffisamment pour endormir les soupçons de sa grand-mère. Au baptême, elle ne pleura pas. Elle aimait les rites et les églises, même si elle ne comprenait pas encore la langue. Elle n’avait jamais été française, mais, très vite, elle sut reconnaître les principaux vocables et s’efforça de réaliser ce qui lui arrivait.

Il lui fallut quelque temps pour apprendre à compter. Maladroitement, elle commença par compter ses doigts de pied, puis elle en vint aux mains et constata, non sans stupeur, qu’elle en était à son huitième voyage parmi les humains. Sa mère, émerveillée, la regardait jouer dans son berceau et disait: « Regarde comme elle est concentrée! » Victoria, il faut le dire, souriait très peu. Elle semblait toujours réfléchir à quelque grave problème, le principal étant — mais personne ne le savait — de trouver le plus rapidement possible l’accomplissement. C’est la première question que se pose tout bébé, dans toute vie. Ensuite, bien sûr, il oublie, mais durant les premiers mois, c’est évidemment le problème crucial de son existence. On ne sait pas d’où vient cette histoire d’accomplissement. Sans doute s’agit-il de servir un dessein supérieur, comme d’éviter qu’à la fin l’univers ne se rétracte. Si tout ne fait que tourner et retourner invariablement, la vie s’éteindra par la force des choses, et ce serait vraiment dommage d’en arriver là.

Victoria, qui connaissait le péril, observa d’abord son entourage pour en déterminer les forces et les faiblesses. Contrairement à ce qu’on dit, personne ne choisit son incarnation. Personne ne choisit ses parents, sans quoi on éviterait 80 % de la population. Pour commencer, Victoria trouva que ses parents étaient très matérialistes. Sa mère, bien sûr, s’intéressait à la psychologie, mais, comme le prouvait le nombre étourdissant de ses vies antérieures consacrées à essayer de comprendre quelque chose à l’existence, elle se contentait de donner à cette recherche la forme du hobby. En réalité, la période dans laquelle sa nouvelle vie l’avait plongée faisait la part belle au superflu. D’une part, parce qu’elle était née pendant la guerre, et avait cruellement manqué de l’essentiel durant son enfance. Ensuite parce que l’après-guerre avait offert à la belle Marianne un âge d’or: la prospérité. Hormis la bombe atomique, il n’y avait rien à craindre de l’existence. Pour compenser son enfance malheureuse (ses deux parents étaient morts pendant la guerre, l’une en pêchant du saumon dans la Garonne, l’autre en descendant l’escalier), elle se vautrait avec délices dans les jouissances matérielles. Elle passait ses journées à se teindre les cheveux et à danser le twist. Ses livres de psychologie, fermés depuis la naissance de Victoria, dépérissaient sur la bibliothèque, et elle songeait même sérieusement à les remplacer par un coffre qui, sous une couverture livresque en cuir imitation skaï, permettrait de ranger le whisky et les verres en cristal. Victoria assistait à cette débâcle intérieure avec le plus grand effroi. Elle avait la passion des livres (une passion qui lui restait d’une vie antérieure passée comme moine à enluminer des parchemins) et se scandalisait de voir sa mère, sous prétexte d’intégration sociale, évider la littérature pour y cacher sa bibine. Un jour, pensait Victoria avec raison, Marianne finirait par se transformer elle-même en presse livre pour cacher son alcoolisme. Il fallait donc faire quelque chose, et vite. D’autant que le père, Charles, ne s’employait pas à redorer le blason familial. À vingt et un ans, c’était un vendeur de voitures au petit pied qui ne pensait qu’à s’envoyer les épouses de ses clients. Il voulait devenir riche, et ils vivaient déjà confortablement avec son salaire. Selon toute vraisemblance, son père n’était qu’un dragueur de province, marié par convention, père sans vocation. En dépit de ses vies antérieures, Victoria ne soupçonnait pas que la réalité fut plus complexe. Elle ne voyait pas, en particulier, que la beauté physique était le principal handicap de ses parents. Une apparence plus ordinaire les eût peut-être aguerris davantage. Mais ils avaient le bonheur d’être beaux, et se sentaient obligés, par compensation, d’être un peu plus cons que la normale, dans l’espoir au fond bien compréhensible de ne pas déranger.

L’heure était donc grave. Victoria ne pouvait pas se contenter de tels parents, et il lui fallut, très vite, adapter sa famille à ses exigences. Les moyens d’un bébé, malheureusement, sont réduits, et elle entreprit d’ouvrir la brèche en manifestant de graves problèmes digestifs. Plus précisément, elle vomissait. Elle voulait montrer à sa mère en quoi les nourritures terrestres étaient indignes par rapport aux nourritures spirituelles, mais Marianne ne comprit pas le message. Affolée, elle changea de marque de lait, de farine, de tétine, de biberon. Elle était sur le point de changer de bébé lorsqu’elle ouvrit un livre de psychologie et apprit que ce problème de nourriture était le signe d’un désordre relationnel entre le bébé et sa mère. Un problème relationnel! C’était donc ça! Quand elle pensait à toutes les blouses qu’elle avait foutues en l’air, marquées à jamais par le vomi de cette pustule, uniquement parce qu’elle avait un problème relationnel, elle en aurait pleuré de rage. Mais de quel problème relationnel pouvait-il bien s’agir? En consultant le pédiatre, Marianne apprit qu’il s’agissait peut-être, pour Victoria, de manifester son mécontentement: elle aurait préféré être nourrie au sein.

« Mais comment sait-elle qu’elle pourrait être nourrie au sein? Elle ne connaît que le biberon!

— C’est l’instinct, conclut le médecin. »

Marianne repartit avec son bébé et, sur le chemin, celui-ci s’efforça de vomir devant les vitrines les plus outrancières, pour signifier que ce geste avait un fondement social. Un problème relationnel, un problème relationnel… se répétait Marianne. Mais qu’est-ce que j’ai donc fait? Elle décida de passer immédiatement à la fac pour rendre visite à son ancien professeur, psychanalyste renommé, qui lui conseilla de chercher dans sa propre enfance. « Vous n’êtes même pas obligée d’aller si loin, dit-il. Réfléchissez plutôt à votre grossesse, aux circonstances de la conception. » Victoria, exaspérée par ces bavardages, essaya de lui vomir dessus, mais elle avait déjà tout donné devant les vitrines et se contenta d’un hoquet qui amusa le professeur. « Qu’y a-t-il donc, Victoria? » demanda-t-il. Victoria eut un sourire enchanté. C’était la première fois qu’on s’adressait à elle comme à une grande personne, et elle comprit, en cet instant précis, que sa situation de bébé n’était que provisoire. Bientôt, elle saurait parler, marcher, elle irait à l’université et ne ressentirait plus ces atroces nausées.

« Aaaah gha, daaa di! gargouilla-t-elle devant le grand monstre.

— Vous lui êtes sympathique, dit Marianne. D’habitude, ce n’est pas une enfant sociable. »

Le vieux monsieur réfléchit un moment.

« Ne vous mettez pas martel en tête pour cette histoire de nourriture, dit-il. Un enfant ne se laisse jamais mourir de faim, et si jamais il le faisait, c’est qu’il aurait de très bonnes raisons. Vous êtes trop concentrée sur votre bébé. Occupez-vous d’autre chose, reprenez vos études, travaillez. J’ai un ami psychiatre qui cherche une assistante. Vous devriez aller le voir de ma part. »

C’étaient les mots qu’il fallait prononcer. Marianne se mit à travailler, et Victoria, confiée aux soins d’une vieille voisine, retrouva son appétit. Ils vivaient alors à la périphérie de Toulon, dans un petit hameau. Tous les jours, Marianne partait à la clinique psychiatrique, et Charles à son garage. Pour ce qui concernait son père, Victoria était assez inquiète. Le soir de Noël, elle avait en effet découvert qu’il n’avait que deux vies antérieures, et ce décalage risquait, selon elle, de poser de graves problèmes de communication. Il est très difficile de communiquer entre petits avatars et grands avatars. Bien qu’âgée de huit mois, Victoria avait vécu davantage que son père. En tout, près de trois siècles de plus. Elle avait vécu dans des civilisations élevées, orientales pour la plupart, alors que son père avait passé sa première vie à embrocher des marins, à violer des filles et à se faire dévorer, à vingt-cinq ans, par un requin marteau. La deuxième vie ne valait pas beaucoup mieux. Pour ce qu’elle en comprit en mordillant l’auriculaire du paternel, Victoria perçut les restes d’une vie passée dans une réserve indienne, au début du XIXe siècle. Charles gardait les stigmates de cette culture détruite, et il n’osait pas puiser dans ses ressources intérieures, comme si, dans cette nouvelle vie, il risquait d’être à nouveau enfermé dans une réserve à la moindre marque de singularité.

Elle réfléchit, sans trouver de solution. Son père avait sans doute besoin d’un fils, et il était trop tard pour en devenir un. D’ailleurs, il ne faut pas répondre aux désirs de ses parents. Mais il faut, quelquefois, les étonner. Pour susciter la fierté de son père et lui donner une autre idée des femmes, Victoria se lança dans un numéro de singe savant. En quelques mois à peine, elle se mit à marcher, à parler (son premier mot fut papa, pour faire plaisir à Charles, mais elle avait déjà appelé sa mère maman en cachette, pour ne pas la laisser en reste avec son problème relationnel), et à faire mille prodiges qui gonflent le cœur des grands.

C’est à ce moment-là qu’elle commença à perdre la mémoire. Cette phase délicate du développement infantile est la plus douloureuse de la vie, après la naissance, qui n’est pas, comme chacun sait, une partie de plaisir. D’ailleurs, on l’oublie aussi, il se produit, chez l’enfant, un mouvement très contradictoire qui mêle l’acquisition des connaissances et la perte pure et simple du savoir. C’est au cours des trois premières années de la vie qu’on devient nostalgique. Parce que, apprendre à marcher, une fois, c’est peut-être marrant, mais sept, ça commence à devenir monotone. Victoria aurait voulu apprendre à parler, lire, compter dans la foulée, pour être débarrassée, mais elle manquait d’énergie. À quoi bon? se disait-elle. De toute façon, j’oublierai ça aussi, comme le reste. Je deviendrai humaine et ignorante. Tout mon savoir se perdra. Je ne lirai plus les vies antérieures dans les doigts. Ma mémoire se videra.

Cela, elle s’en souvenait. C’était toujours la même chose, depuis qu’elle avait des vies. Ça commençait avec cette magnifique lumière, et ça se terminait avec des contours précis, décharnés, l’histoire d’une petite vie qui n’a aucun sens, qui disparaît. Il lui fallait oublier le long passé de sept incarnations pour apprendre de nouveau les choses évidentes. Dans sa hâte, Victoria essayait de noter. Son père examinait ses dessins avec perplexité. « Que peut signifier cet ectoplasme? demandait-il à Marianne.

— Je ne sais pas », répondait Marianne.

Victoria était vexée. Tout ce savoir, et aucun moyen de le partager! Comment se faisait-il qu’eux aussi, ils aient oublié? Charles passait encore… On comprenait qu’il ne souhaite pas se rappeler l’épisode du requin, ni celui du tannage dentaire, mais Marianne? Victoria savait qu’elle avait vécu en Orient, mais sa mère n’en laissait rien paraître. Elle était blonde maintenant, elle portait les cheveux courts, choucroutés, et lisait des livres insipides qui répétaient, en moins beau, ce que le monde savait depuis toujours. Depuis qu’elle était secrétaire d’un psychiatre, elle ne se sentait plus. Pourtant, quand elle l’observait attentivement, Victoria voyait qu’elle s’ennuyait. Elle hurlait pour la distraire, ou se mettait à déchirer les pages d’un magazine qu’elle avait laissé sur le canapé.

Puis, lorsqu’elle sut parler suffisamment, elle répondit:

« Tu te rappelles quand moi j’étais grande, et que, toi, tu étais petite? »

Marianne réfléchit un moment.

« Non, je ne me souviens pas. Comment c’était? »

Victoria haussa les épaules. Elle voyait la vanité de toute chose et même celle de son orgueil. Elle pensa qu’elle ne devait pas lutter, la démémorisation n’en serait que plus pénible. Elle devait attendre et s’abandonner à la mutation inéluctable: devenir de plus en plus grande, de plus en plus bête, de plus en plus ordinaire. Mais elle parvint à se convaincre que rien de tout cela n’avait la moindre importance. Le genre humain n’est pas de ceux qui méritent l’attention d’un enfant. Un jour, elle se rappellerait peut-être ses vies, par hasard, elle les écrirait, les insérerait dans un livre, et personne ne la croirait.

Peu importait qu’elle fût une mutante. L’heure du goûter approchait, et elle demanda à sa mère de lui donner un verre de lait. Elle but consciencieusement, jusqu’à la dernière goutte, et quand elle eut fini, il ne lui restait pas le moindre souvenir de sa vie.

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