Rapport d'étape à propos de la pandémie féministe

Le festival Colères du présent s'est déroulé en ligne les 1er et 2 mai, en mode confiné. Avec 70 artistes invités, nous avons voulu inventer, dire ou préparer le fameux «monde d'après». J'ai donc imaginé cette pandémie féministe, en espérant qu'elle ne s'éteindra pas.

Rapport d’étape à propos de la pandémie féministe

A la mémoire de Françoise d’Eaubonne, qui aurait eu 100 ans le 12 mars 2020.

Spiderwoman masquée © ET Spiderwoman masquée © ET

A l’attention des hautes autorités, sorcières des ténèbres et camarades de lumière

Je suis heureuse de vous annoncer la réussite pleine et entière de notre plan d’anéantissement patriarcal.

L’idée d’en passer par une pandémie ne m’avait pas convaincue au départ, mais je dois faire amende honorable : le plan s’est déroulé beaucoup mieux que prévu.

L’organisation en amont d’une mobilisation mondiale, dès le mois de novembre 2019, avait permis de répandre le virus du féminisme – et, mieux, de l’écoféminisme – avant même celui du pangolin. Je rappelle que les écailles de cet innocent animal sont d’ordinaire consommées sous forme de chips afin de soutenir l’érection des ramollis du gland. D’où le caractère patriarcal de la Covid-19 qui a motivé notre attention dès les premiers signes de l’épidémie.

Les manifestations, les affichages, les flashmobs ont ainsi permis d’activer le portail énergétique du combat féministe en faisant naître une sororité mondiale que nous n’avions pas connue depuis les Amazones. La fabuleuse création de nos amies chiliennes « Un violeur sur ton chemin » a servi d’hymne à des millions de femmes, unifiant leurs âmes et leurs corps en prévision du basculement.

Si quelques controverses relatives au port du voile, à la transidentité ou à la prostitution ont pu nous inquiéter à un moment, elles ont finalement permis de libérer la violence trop longtemps contenue face aux forces de l’ordre à Paris, dans la nuit du 7 au 8 mars 2020, ce qui a déclenché l’étincelle épidémique. Comme vous le savez, les féministes étaient presque toutes porteuses du virus depuis plusieurs jours (n’oublions pas que la chauve-souris, elle aussi accusée d’être une souche à virus – son anagramme –, est une des rares espèces à connaître les menstruations), mais presqu’aucune n’a dû être hospitalisée. En revanche, les hommes ont souvent éprouvé des formes sévères et parfois mortelles, en particulier les politiciens blancs de plus de cinquante ans, dont la disparition s’est révélée, hélas, inévitable dans le cadre de notre projet. Je pense notamment aux grands de ce monde, qui trônent au sommet des Etats capitalistes comme sur une cuvette de chiottes, ainsi qu’aux patrons des multinationales spécialistes du fisc-fucking, dont l’obstination suicidaire a contribué à la chute du monde d’avant.

Si l’on se demandait dans quel camp Dieu allait jouer, le fait que le coronavirus se soit répandu, en Corée du Sud et en Alsace, à l’occasion de grands rassemblements évangéliques nous donne un indice relativement clair sur sa position, de même que l’organisation d’une messe clandestine à l’église intégriste de Saint-Nicolas du Chardonnet (à ne pas confondre avec le chardonnay) à Pâques.

Emblématique de cette entreprise, un opposant historique à l’IVG, qui avait été jusqu’à chanter des cantiques enchaîné dans des cliniques pour dissuader des patientes d’avorter, est mort étouffé à l’âge avancé de 91 ans. Et le premier politique à avoir succombé en France, ancien du groupe Occident, figure de l’extrême-droite et homme de paille de la Sarkozie dans les Hauts de Seine, est mort le 27 mars à l’hôpital dont il avait, comme la plupart de ses semblables amoureux de gestion néolibérale, contribué à détruire les forces vives. J’espère qu’il a pu en savourer l’ironie.

Pour ce qui concerne la lèpre phallocrate, hélas il n’a pas été possible, en dépit des efforts répétés des féministes (mobilisation en corps à corps à l’occasion des Césars pour protester contre l’attribution d’une récompense au cinéaste Roman Polanski, meetings menstruels, débats postillonnants à propos du point médian, affichages nocturnes, chants et danses guerrières sur le refrain « A cause de Macron »), de contaminer l’intégralité des effectifs policiers, qui faisaient pourtant partie des cibles prioritaires en vue de l’éradication du système patriarcal. Ceux qui n’ont pas été malades se sont d’ailleurs illustrés ultérieurement par des comportements racistes et sexistes qui nous confirment dans le bien-fondé de notre action. Un homme, allié de la cause menstruelle, a même été verbalisé alors qu’il était allé acheter des protections périodiques pour sa compagne – sous le prétexte qu’il ne s’agissait pas d’un produit de première nécessité. L’identité de chacun de ces ennemis de la révolution dans les rangs hétéroflics a été relevée par nos équipes, et nous leur réservons un chien de leur chienne karmique, en attendant l’établissement d’une société libre, éclairée et orgasmique conforme à nos idéaux féministes.

A ce jour, le bilan de cette pandémie anti-patriarcale a fait certes de nombreuses victimes innocentes, principalement parmi nos Anciennes, entassées dans des EHPAD de malheur où elles se sont éteintes dans la solitude et la douleur. Trop de soeurs ont succombé sous les coups de leur conjoint en plein confinement. Les soignantes, aides ménagères et caissières de supermarchés ont payé un lourd tribut à l’épidémie. Mais ces pertes cruelles ne doivent pas faire oublier notre objectif premier.

Voici en effet des mois que, dans l’ombre, nous avons décidé d’unir nos forces pour abattre le patriarcat et mettre en place un gouvernement écoféministe. En quelques semaines à peine, nous avons réussi à réduire drastiquement la pollution atmosphérique, à protéger la biodiversité (le retour des cétacés dans les calanques de Marseille en est la plus belle illustration), à jeter le soupçon sur l’alimentation carnée, à supprimer la bise matinale infligée par les chefs ou les collègues, tandis que des millions d’hommes apprenaient enfin à s’occuper d’un ou de plusieurs enfants et à réussir les coquillettes grillées sans assistance respiratoire. Nous avons démontré notre capacité à nous passer de crèmes dépilatoires, de talons hauts ou de soutien gorges – sans parler des teintures capillaires qui cachaient nos magnifiques cheveux blancs. Avec la contribution du génie lesbien, nous avons démontré la nécessité de produire et consommer local, de prendre soin des unes et des autres, de nous entraider, de cultiver notre jardin et de faire du yoga (même s’il faut reconnaître que c’est un peu soûlant). A propos de soûlerie, nous avons aussi bu un peu plus que de raison pour résister à cette épreuve. Avant que l’alcoolisme ait raison de nous, je vous propose donc d’actionner sans tarder la seconde partie de notre plan.

Bas les masques !

 

 

 

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