Une interview permanente

Une interview quelques jours après le 13 novembre : "On utilise cette expression : «J’ai le cœur brisé» ... mais rarement elle correspond à ce point. Mais on a le cœur brisé, encore et encore. On vit dans un monde où chaque matin on a le cœur brisé, que ça se passe sous nos fenêtres ou a des milliers de kilomètres ... Toute cette souffrance, à Paris, en Palestine, au Liban, en Turquie..."

Message personnel : je reçois régulièrement, sur facebook en MP ou au hasard des commentaires, ou sur mon site, des questions sur ce que je fais ou les projets ou le passé ... difficile ou impossible d’y répondre faute de temps. Certaines questions reviennent plus souvent que d’autres ..

une interview “inédite” - 18 novembre 2015

Dernièrement, à l’occasion de la sortie en France de La Vie Pure, de Jeremy Banster, ( beau film dans lequel j’ai une petite participation ) j’avais reçu une demande d’interview d’un journal français très “populaire”. Étant en déplacement, je n’étais pas très disponible, mais devant l’insistance du journaliste, j’avais proposé de le faire par mail. J’ai reçu une très longue série de questions, la semaine après les attentats du 13 novembre. J’ai pris le temps d’y répondre, mais mes réponses ont été jugées “trop longues”. Bizarrement, je pouvais prendre autant de place que je voulais pour dire que je n’avais plus aucune idée de pourquoi mon surnom était Johnya comme Johnny Halliday à l’époque où Denis avait été surnommé Jacno, ou la liste des drogues que j’avais pu prendre (ou pas) pendant 3 semaines à 17 ans, mais pas du tout pour dire mon ressenti par rapport aux attentats. Après avoir proposé plusieurs “editings” de ma réponse, qui ne trahiraient pas mes propos, et comme je refusais que cette question là soit tout simplement “coupée”, j’ai proposé que l’interview soit tout simplement annulée. Du coup, comme j’avais pris la peine de répondre, je publie ici.. et ce sera une interview “under construction” ...

Voici l’interview ...

- Pourquoi avoir accepté de tourner dans La Vie Pure - Pure Life?

Je crois que j’avais rencontré Jeremy Banster sur un autre projet qui finalement n’avait pas abouti, mais on s’était bien entendus, et j’avais apprécié son enthousiasme et son engagement dans son travail. Je suivais ensuite de loin son travail et j’étais au courant de ce projet sur lequel il bossait et qui lui tenait particulièrement à coeur. Quand il m’a demandé si j’accepterais de faire une petite apparition, j’étais ravie de faire partie de cette aventure (même si moi je ne suis pas partie en Amazonie !) C’était un rôle très loin de ce qu’on me propose en général, mais un personnage de femme pour lequel j’avais des références, qui me touchait, qui me touche beaucoup.

- Vous connaissiez l’histoire de Raymond Maufrais ( le héros du film )?

Non , pas du tout. Et ça a été l’occasion de découvrir cette histoire bouleversante. Finalement l’aventure de toute une famille.

- Si un de vos enfants voulait partir à l’aventure comme lui, vous feriez quoi ?

Mes enfants ne m’appartiennent pas, et même si le réflexe naturel ce serait de vouloir les protéger, je ne les empêcherais pas de vivre la vie qu’ils se choisissent. J’essaye de les aider, quand je peux, dans leur propre voie.

- Vous vivez en Argentine depuis quand ? C’est quoi votre vie maintenant ?

Je suis uruguayenne, immigrée en France à l’âge de 15 ans. J’ai la nationalité française. J’ai deux pays, l’Uruguay et la France. Pendant très longtemps, j’étais éloignée de mes racines, tout au moins physiquement, puisque dans ma musique elles ont toujours été présentes, dès mes débuts avec les Stinky Toys. Puis, par exemple, dans Toi mon toit. J’ai composé ce titre sur deux accords de guitare ( j’en connaissais trois à l’époque... pas beaucoup plus aujourd’hui !) mais la base rythmique c’est la clave du candombe, la musique traditionnelle uruguayenne. En réalité, je m’en suis aperçue bien après ! Depuis quelques années, je retourne plus souvent au Rio de la Plata ( Buenos Aires y Montevideo) et maintenant je vis entre l’Uruguay et la France. Je vais souvent en Argentine, pour des raisons professionnelles autant que personnelles. Là j’étais a Buenos Aires et à Rosario en Argentine, pour la sortie du film Brisas Heladas, du réalisateur argentin Gustavo Postiglione. J’ai vécu plusieurs années à Buenos Aires avant de partir pour la France. Aujourd’hui j’y ai beaucoup d’amis très chers, et de la famille.

- Quand vous reverra t-on au cinéma ?

Si vous êtes en Argentine, vous pouvez me voir dans Brisas Heladas. Et en France, tout de suite dans La Vie Pure, et j’espère que Brisas Heladas sortira en France aussi. C’est un film que j’ai eu beaucoup de plaisir à tourner. Le réalisateur vient du cinéma indépendant, le “nouveau cinéma argentin”, la même génération que des réalisateurs comme Pablo Trapero, avec qui j’avais tournée Lion's Den (2008 film) (Leonera) (Cannes 2008 ). Là il s’est amusé à tourner un thriller à la Tarantino, chez des petits mafieux de province.

- Quand referez-vous un disque ? Avec Daho ?

Je ne pense pas faire un album tout de suite, pas un album comme on fait en général en tout cas. J’ai un très beau projet en cours d’enregistrement, mais ça va faire partie d’un projet plus grand, un film que je voudrais réaliser, tourné en Uruguay. Une sorte de western d’anticipation, probablement une coproduction Uruguay / Argentine / France.

- Vous avez joué la femme de Johnny Hallyday en 1999 dans Pourquoi pas moi ? Pourquoi aviez-vous « Johnya » comme surnom ado ?

On avait tous des surnoms à l’époque, on était ados, juste avant les Stinky Toys. Denis, c’était Jacno, comme le créateur du paquet des Gauloises qu’il fumait. On collectionnait de vieux 45t yéyé, surtout pour les pochettes, puisqu’on écoutait plutôt les Stooges et les Who. Et je ne sais plus pourquoi , moi j’étais Johnnya.. comme Johnny Halliday

- Pouvez-vous détailler ces phrases prononcées dans Le Figaro Madame en 2006 :

Je ne me souviens pas d’avoir dit tout ça ! Mais elles se suffisent à elles mêmes ces phrases !

« Si j'aime quelqu'un, j'aime tout, tout est sacré »

Dans l’amour, je ne vois pas comment on peut faire un tri ? Je ne sais pas si je faisais allusion seulement à l’amour « romantique », au sein d’un couple... mais ceux que j’aime, amis, enfants, sont dans mon cœur, tout entiers.

« J'ai un tempérament compulsif, obsessionnel »

Ce n’est pas une “déclaration d’intention”, c’est une constatation. On apprend à se connaître, et on essaye d’apprendre à gérer. J’ai un tempérament compulsif, addictif je dirais plutôt. Excessif.

« J'ai rayé à jamais l'alcool et la drogue de mon vocabulaire »

Pas rayé de mon vocabulaire, je peux en parler sans problème ! En ce qui concerne la «drogue» j’ai eu , très jeune, un période intense, mais très courte, avec certaines drogues. (Je mets des guillemets , car on désigne certains produits comme drogues, à juste titre, et bizarrement, pas d’autres, tout aussi dangereux ). Mais j’ai tout rejeté rapidement. D’une certaine façon, je trouvais plus d’intensité et moins de limites sans ces produits. Mais l’alcool ça a été compliqué, j’ai un tempérament addictif et on ne se débarrasse pas de son tempérament. On peut déplacer ses addictions, il faut apprendre à les gérer .. J’avais fini par retrouver la plaisir de boire un verre de bon vin, juste un verre, puis je n’en ai plus eu envie .. Peut être qu’étant végétarienne puis maintenant végane, ma sensibilité a changé, je ressens les choses différemment. Ce n’est pas très important finalement. ( ceci est la version courte...)

« J'ai l'impression d'être indestructible et en même temps d'être fragile et friable comme un oeuf de sable. Un regard me tue »

Là, je ne sais pas du tout … un œuf de sable ? drôle d’expression. Ça m’étonne que j’ai pu dire ça. Je me sens fragile car je ressens les choses de façon très violente, douloureuse, je ne suis pas « endurcie ».. Mais je me relève, et j’ai réalisé que j’ai une force de vie.. le désir de me battre reprend le dessus.

« Sans mes enfants, je n'en serais pas là, et je ne serais pas là du tout. Ils m'ont élevée »

Mes enfants m’ont donné la motivation pour lutter contre ce qui était négatif ou nocif. Pour eux j’ai voulu survivre, grandir, pour pouvoir être là pour eux. Sans eux, je ne sais pas si j’aurais eu un désir suffisamment fort, juste pour moi …

- A votre époque punk, si on vous avait dit que vous auriez 4 enfants, vous l’auriez cru ?

J’ai toujours aimé être avec des enfants, m’en occuper, même très jeune : enfant moi même, je m’occupais des plus petits. Mais à 20 ans, c’est vrai que je ne pensais en avoir, dans le sens de les “faire” moi même, je pensais qu’un jour j’en adopterais, du coup une plus grande famille, comme Josephine Baker. Mais après .. je ne sais pas, c’est de l’amour, et j’ai toujours eu l’impression que nos enfants nous choisissent pour venir au monde, comme si c’était plus leur décision que la notre.

- Pouvez-nous nous raconter votre enfance ?

Pas en deux phrases, non

- Que font vos quatre enfants ? Sont-ils en Argentine ?

Deux de mes enfants sont en Uruguay, et deux en France. Calypso ( Calypso Valois ) est comédienne et musicienne. En musique, elle a vraiment repris le flambeau de son père, Jacno. J’ai beaucoup d’admiration pour son travail.

- Le succès de Toi mon toit a t-il été facile à vivre ?

Le succès de Toi mon toit a été une grande joie. Je faisais de la musique depuis déjà plusieurs années, j’ai continué a en faire après, ça a été un moment de magie où j’ai pu partager quelque chose de très personnel, une musique pas du tout calibrée ni commerciale, avec des millions de personnes. C’était de la world music avant que le terme existe, et comme c’est en plus une composition personnelle, sur le rythme du candombe, la première musique qui m’a touchée, mes plus vieux souvenirs, c’est un lien très fort.

- Le 6 novembre dernier, on commémorait les 6 ans de la mort de Jacno. Déçue par le silence médiatique ?

La façon dont chacun se souvient est une affaire personnelle. Encore aujourd’hui, il m’est difficile d’en parler. La place qu’il tenait dans ma vie, en dehors du couple qu’on avait été, était faite de tellement de choses, qu’il m’a laissée veuve et orpheline, j’ai perdu une des personnes les plus importantes de ma vie. Quand il nous à quittés, il y a eu de très beaux hommages, dans la presse, de la part d’artistes, à travers la musique, un très grand concert, un album de reprises. Nous avons été très touchés.

- Comment avez-vous vécu les attentats ?

C’est difficile d’en parler en quelques mots. J’étais à Buenos Aires, et j’ai su qu’il se passait quelque chose quand, en rentrant d’une interview, j’ai trouvé des quantités de messages d’amis qui voulaient savoir si j’étais ok. J’ai eu la chance d’avoir pu avoir des nouvelles de mes enfants et mes proches très rapidement. On utilise cette expression : « J’ai le cœur brisé»... mais rarement elle correspond à ce point. Mais on a le cœur brisé, encore et encore. On vit dans un monde où chaque matin on a le cœur brisé, que ça se passe sous nos fenêtres ou a des milliers de kilomètres .. Toute cette souffrance, à Paris, en Palestine, au Liban, en Turquie, mais la liste est sans fin.. ! en Amazonie, partout en Amérique du Sud, en Afrique, le Kenya. Il nous faut trouver le moyen d’avancer, et il faut être attentif, s’informer, ne pas se laisser entraîner ou aveugler. Qui peut encore croire que les motivations des terroristes sont religieuses ? ça ne correspond à aucune religion, toutes ces attaques, perpétrées par des gens qui se prétendent musulmans, ou chrétiens, ou bouddhistes, ou juifs ou ce que vous voudrez, et qui sèment la mort, à l’encontre des préceptes de n’importe quelle religion, de n’importe quelle morale ou humanité.

Buenos Aires, le 18 novembre 2015

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