SARS-CoV-2 ou Le totalitarisme qui vient (Nouvelle d'anticipation)

Aujourd'hui, le 22 mai 2020, Michel a été emporté. La première rafle a eu lieu le 19, elle concernait les personnes âgées isolées. Maintenant ils enferment aussi ceux qui vivaient en famille. Ils sont venus à quatre, des militaires. Deux sont montés au quatrième, prendre la vieille dame qui vivait avec sa fille, deux sont allés chez Sylvie et Michel. Macron l'avait annoncé le 17.

I. L'arrestation

 

Aujourd'hui, le 22 mai 2020, Michel a été emporté. La première rafle a eu lieu le 19, elle concernait les personnes âgées isolées. Maintenant ils enferment aussi ceux qui vivaient en famille. Ils sont venus à quatre, des militaires. Deux sont montés au quatrième, prendre la vieille dame qui vivait avec sa fille, deux sont allés chez Sylvie et Michel.

Macron l'avait annoncé le 17. A partir du 19 commencera la mise en isolement des personnes à risque. Au premier chef sont concernées les personnes âgées de plus de soixante-dix ans. Elles doivent donc se préparer à quitter leur logement pour une période indéfinie, jusqu'à ce qu'un vaccin et un traitement soient élaborés et largement disponibles. Les premières personnes seraient donc acheminées vers des centres d'isolement le 19. Là, elles seraient testées. Certains centres seraient dédiés aux personnes infectées, d'autres aux non infectées. Michel sera donc testé. Manifestement il n'est pas infecté et il sera transféré dans un centre avec un parc. Ce peut être un hôtel ou une résidence de vacances. Pour les malades, il peut s'agir d'un hôtel de centre ville ou d'un paquebot de croisière médicalisé. Mais pour tous, les visites sont interdites. Toutes les chambres sont équipées d'écrans afin que les personnes isolées puissent continuer à interagir virtuellement avec leurs proches.

Apparemment il n'y a pas eu d'altercations majeures au cours de la rafle d'aujourd'hui. Au lendemain de l'annonce de Macron, le 18, la radio comme les journaux n'ont cessé de relayer le message : cet isolement contraint est le seul moyen pour que la vie économique puisse reprendre. Nous allons retourner travailler, et la température de chacun sera prise tous les jours, soit dans les transports en commun, soit sur le lieu de travail. Ceux qui auront de la fièvre seront testés et s'ils sont porteurs du virus, ils seront mis à l'isolement dans des centres de confinement de proximité pendant vingt jours.

Le cours de la vie doit reprendre, les gens ont accepté de se séparer de leurs aînés. De toute façon qui va s'opposer à des militaires ou à des policiers armés ? Et puis, on a expliqué aux gens qu'ils ne pouvaient pas se rendre seuls dans les lieux de confinement. Ce qui est organisé ne s'appelle pas officiellement « rafles », ce sont des opérations d'accompagnement. On disait « mise à l'abri » pour les migrants. Mais là, ce ne sont pas seulement les personnes âgées qui sont en danger parmi nous, elles nous mettent aussi en danger. En fait, on est tous un danger pour les autres comme les autres le sont pour nous. C'est pourquoi la vie économique ne reprend pas tout à fait comme avant. D'ailleurs c'est la vie économique qui reprend, pas la vie sociale.

Tout le personnel de la restauration, collective ou individuelle, va désormais travailler dans ces centres. Ils sont financés par une nouvelle taxe salariale. Ça ne nous appauvrit pas parce que les salaires vont augmenter. En effet le temps de travail est allongé, les trente-cinq heures sont enterrées et les congés payés suspendus jusqu'à la mise à disposition du vaccin et du traitement.

Ils ont arrêté Michel à 10 heures ce matin. Depuis le 19, Michel ne parlait plus, ne mangeait plus. Mais il a bu. Je ne pense pas qu'il voulait se laisser mourir. Il ne pouvait plus ni parler ni manger, c'est tout. Il a bu de l'eau, il s'est maintenu en vie. Par contre il ne pouvait plus marcher. Ils l'ont étendu sur un brancard et ils l'ont emmené, Sylvie avait préparé une valise.

 

II. Le centre

 

Paris, le 24 mai. Michel a été testé le 22, et aujourd'hui, il est arrivé dans le centre où il restera jusqu'à la fin de son confinement. C'est à Gérardmer dans les Vosges. Il n'est pas malade. Par contre il est très affaibli, on lui a posé une sonde pour l'alimenter. Normalement, il peut allumer quand il le souhaite l'écran qui lui permet d'interagir avec un interlocuteur via un programme de visioconférence. Les aide-soignants ont allumé l'écran pour lui et Sylvie a pu le voir. Mais il n'a pas ouvert les yeux. Dans ce centre, personne n'est malade, et aucun malade ne peut entrer, sauf le personnel. La température du personnel est prise tous les jours, mais on ne peut le tester tous les jours bien sûr. La distanciation sociale est donc encore obligatoire ici. Personne ne s'approche, ne se touche, mais des promenades dans le parc sont autorisées. Sylvie a dit que la chambre avait l'air agréable.

Le 25 mai. Aujourd'hui Michel a parlé à Sylvie. Puisqu'il peut parler et qu'il pense pouvoir de nouveau manger, la sonde lui sera enlevée demain. Il a dit qu'il aimerait bien me parler aussi. Je tenterai une connexion demain soir. Demain les opérations de mise à l'isolement des personnes âgées seront terminées. Ce seront celles des autres personnes à risque qui commenceront : les diabétiques, ceux qui ont des antécédents cardio-vasculaires, ceux qui souffrent d'une pathologie chronique respiratoire ou d'une insuffisance rénale chronique. Après ce seront les SDF. Quand ce sera terminé, le travail reprendra. Pour moi ça ne changera pas grand-chose. Les établissements scolaires ne rouvriront plus. Je vais continuer les cours à distance, et il n'y aura que deux semaines de vacances d'ici la rentrée. Comme j'enseigne en REP, tous mes élèves auront une tablette d'ici la rentrée prochaine et une allocation spéciale sera attribuée aux familles pour que toutes puissent avoir une connexion et un forfait. La participation des élèves sera par contre obligatoire. Je vais devoir signaler tous ceux qui sont absents lors des séances de visioconférence et ceux qui ne font pas les devoirs demandés. Les parents auront des amendes s'ils ne veillent pas à l'assiduité scolaire de leurs enfants.

 

III. Flash back

 

C'est le 12 avril que j'ai commencé à pressentir que la vie ne serait plus jamais comme avant. Quand j'ai lu qu'Ursula von der Leyen, la présidente de l'Union Européenne, avait dit qu'il était envisageable que le confinement des personnes âgées dure jusqu'à la fin de l'année. En France, nous en étions à la quatrième semaine de confinement, ça commençait à peser à tout le monde. Dans les médias on s'était mis à beaucoup parler de dé-confinement, mais personne ne semblait trouver la formule. On nous habituait à penser qu'il ne fallait pas s'attendre à une brutale reprise du cours des choses à l'identique. Peut-être que les écoles ne rouvriraient pas. Peut-être que certaines régions seraient dé-confinées et pas d'autres. Peut-être que les frontières resteraient longtemps fermées. Et tout à coup, peut-être que les personnes âgées pourraient rester privées de vie sociale pendant onze mois... Cela, en même temps que les visites dans les Ehpad étaient déjà interdites depuis le mois de février. En même temps que les gens mouraient sans voir une dernière fois leurs proches. En même temps qu'ils mouraient aussi dans la douleur, car on commençait à manquer d'anti-douleur. Le gouvernement avait pris des mesures drastiques – le confinement de toute la population – mais il ne s'était pas décidé à réquisitionner la chaîne de l'industrie pharmaceutique et à planifier la production des médicaments nécessaires. C'était la même chose pour les masques dont on n'arrivait pas à savoir à quel point ils étaient efficaces pour nous protéger du virus. Enfin, dans le doute, il aurait mieux valu en produire même si c'était peu efficace... Mais non, rien ne bougeait, on était confinés, et comme on ne disposait pas des moyens pour que la situation puisse changer, comme n'arrivaient ni tests, ni masques, ni vaccin, ni traitement, on restait confinés. Et cette annonce a eu lieu : les personnes âgées pourraient bien restées confinées définitivement, car onze mois pour une personne âgée, ça peut vraiment être le temps qu'il lui reste jusqu'à la mort. Cette annonce, c'était vraiment une condamnation.

Celle-ci étant tombée, d'autres ont suivi : peut-être que jusqu'à l'arrivée du vaccin (et on parlait de deux ans), il faudrait poursuivre les mesures de distanciation sociale. Cela voulait dire, ne plus se réunir, ne plus organiser de fêtes, ne plus aller au cinéma, au théâtre, au concert, au café, au restaurant, à la plage, au musée...

Et puis on avait parlé de tracer les gens. Ça s'était fait en Asie, et les résultats étaient toujours jugés probants. A Hong Kong, on avait même imposé un bracelet électronique. En Corée, tout le monde pouvait voir comment se déplaçait une personne infectée dans un quartier. On savait si elle était présente dans un endroit dans lequel on se rendait, si elle l'avait quitté peu de temps avant, où elle s'était rendue finalement. On pouvait voir aussi, d'une autre couleur, où étaient les personnes qu'elle avait croisées ou rencontrées. Il fallait donc les éviter. La méthode faisait des émules. Google et Apple s'étaient rapprochés pour créer un système de détection adapté aux sociétés occidentales. Les gouvernements européens hésitaient. En France on pensait proposer la méthode mais non l'imposer. Inciter les gens à utiliser l'application sur la base du volontariat. Dans les journaux, on lisait quelques tribunes qui invitaient à la méfiance, mais en même temps tous les experts invités à la télévision vantaient la méthode et se chargeaient de convaincre les hésitants. C'était en fait le seul moyen vraiment efficace pour combattre le virus puisque le confinement durait et ne semblait rien changer, puisque la mise à disposition massive de tests et de vaccins prendrait du temps. Se protéger du virus, c'était évidemment se protéger des autres. S'adapter à vivre en les évitant.

Et puis, ce qu'on nous proposait était une sorte de télé-réalité. Les petits points rouges ou jaunes sur l'écran des smartphones, avant c'étaient des Pokemons, des boules de flipper. Désormais, c'étaient de vraies personnes, et on était dans le jeu, et il fallait vraiment les éviter, c'était même (mais qui y croyait vraiment ?) une question de vie ou de mort. La vie reprendrait se disait-on, mais en plus ludique, puisqu'on serait toujours en train de jouer à éviter les autres, en espérant tous les jours gagner la partie, c'est-à-dire en ayant évité toutes les personnes infectées sur notre trajet.

La vie reprendrait, mais après le travail, on ne pourrait plus aller prendre un verre au bistrot. Ils n'allaient pas rouvrir. Mais on continuerait à organiser des apéritifs virtuels derrière nos écrans. On s'était habitués à cela en quatre semaines de confinement.

La vie reprendrait, mais on n'irait plus au théâtre, au cinéma, au concert, au musée. Cependant la disponibilité de spectacles en vidéo continuerait, de même que les visites virtuelles des musées. L'avantage d'ailleurs, c'est qu'on ne faisait pas la queue et qu'on n'était jamais mal placés.

 

IV. Les SDF

 

26 mai. Tout à l'heure j'ai vu Michel grâce à l'application de visioconférence. Quand il m'a reconnue sur l'écran, il a essayé d'esquisser un sourire, en me disant d'une voix encore faible : « Y en a marre tu sais... ». Je lui ai répondu, en tâchant de prendre un ton convaincu : « Je sais, mais ne t'inquiète pas : on n'est pas fatigués. » Je n'en suis pas si sûre pourtant.

30 mai. Les personnes sans domicile fixe ont été acheminées dans les campings. Pour elles, l'accès aux savons, désinfectants, et produits de première nécessité pour se maintenir en bonne santé, était trop difficile. Elles étaient donc particulièrement vulnérables et se contaminaient les unes les autres. De grandes tentes militaires ont été installées dans les campings qui sont surveillés par l'armée, les soldats ayant été presque tous rapatriés des terrains d'opérations militaires à l'étranger. Les personnes sans domicile vont elles aussi être testées pour qu'on puisse séparer les infectés des autres. Toutes les personnes non infectées et valides seront alors affectées à la construction de camps composés de cabanes en dur, sur le modèle de ce qui avait été construit à Grande-Synthe avec l'aide de Médecins sans frontières. On leur proposera ensuite des programmes journaliers associant formation professionnelle et travaux d'intérêt général. Un secteur médicalisé sera installé dans chaque camp pour accueillir les invalides ou ceux qui ont besoin de soins réguliers (désintoxication, psychiatrie...). Comme en prison, les hommes et les femmes seront dans des camps distincts.

Pour l'instant les animaux, souvent des chiens, ont été confiés à la SPA. Les militaires qui ont arrêté les SDF étaient munis de seringues pour pratiquer des injections de somnifère. Une fois l'animal endormi, il était placé avec grand soin dans un camion, et à l'arrivée chaque propriétaire pouvait vérifier la présence de son animal de compagnie dans le véhicule. On a fait aux SDF la promesse qu'ils pourraient récupérer leur animal s'ils sortent du camp avec un travail. En attendant, travailler pour les refuges de la SPA sera une activité qui leur sera proposée dans le cadre des travaux d'intérêt général.

Les SDF qui se sont opposés à la séparation d'avec leur animal ont été endormis, comme ces derniers, et transportés à part. Toute cette opération a suscité quelques indignations dans la population. Mais le gouvernement a bien expliqué qu'il s'agissait d'une mesure de protection sanitaire, et au-delà, d'un devoir d'humanité. Le confinement avait déjà gravement affecté ces personnes puisque l'aide humanitaire qui leur était d'ordinaire destinée s'était considérablement réduite. Les mesures de protection désormais prises étaient aussi des mesures de réparation. Aucun individu ne devrait maintenant plus être laissé à lui-même, affirmaient tous les représentants de la majorité, comme les associations qui soutenaient ces mesures. D'ailleurs celles-ci continueraient d’œuvrer dans les camps pour s'occuper de la distribution alimentaire et de la formation professionnelle, épaulées, dans un premier temps, par l'armée. Une mutualisation de la formation serait aussi organisée pour que les membres des associations et les soldats puissent bénéficier d'un échange de bonnes pratiques. Finalement on disait aux opposants qu'ils étaient pour le statu quo et manquaient de sens civique. Par ailleurs les camps prévus n'avaient aucun rapport avec des prisons, puisque les SDF pourraient jouir de baraques individuelles et travailler à l'extérieur, ni avec des centres de rétention, puisque dans ces derniers aucune occupation n'est proposée aux détenus. Nul ne pouvait arguer qu'on s'approchait d'une forme de liberté conditionnelle. Car si les SDF seraient bien équipés de bracelets électroniques, ce serait aussi le cas de toute personne ne disposant pas de smartphone.

 

 

V. La surveillance digitale

 

 

Le 31 mai. Tout le monde maintenant a téléchargé sur son smartphone l'application qui est obligatoire dans toute l'Union Européenne. Malgré tout, les tests ne sont pas généralisés et ne sont testés que les individus fiévreux, détectés dans les transports ou sur leur lieu de travail. Celui qui est fiévreux devient orange sur l'application de géolocalisation. Il le reste jusqu'au résultat de son test. Ceux qui n'ont pas de smartphone doivent porter un bracelet électronique qu'ils peuvent se procurer dans les mairies ou dans les commissariats. Des contrôles policiers ont lieu. Il faut pouvoir montrer, soit l'application activée, soit le bracelet. Les personnes portant un bracelet apparaissent comme les autres sur l'application. La seule différence est qu'elles, ne peuvent pas savoir dans quel état sont les autres.

Les personnes infectées n'ont plus droit à aucune sortie. Une personne fiévreuse se rend dans un hôpital ou dans un laboratoire faire le test, elle rentre ensuite chez elle et attend le résultat du test. Ce dernier lui est envoyé par un SMS et si elle est infectée, l'application fait immédiatement basculer son signalement en rouge. Si elle n'a pas de symptômes graves, elle se rend (pour vingt jours) au centre de confinement dont l'adresse lui est indiquée dans le message.

Par ordonnance, le gouvernement a décidé qu'en l'absence de smartphone ou de bracelet lors d'un contrôle, l'amende est de 135 euros. Elle est de 1000 euros en cas de récidive et l'infraction est punie de six mois de prison lors de la deuxième récidive. Celui qui se fait voler son smartphone doit immédiatement se procurer un bracelet électronique et il est conseillé de porter toujours le bracelet, même la nuit, pour ne pas risquer de le perdre. Le bracelet n'est obligatoire qu'à partir de 14 ans (sauf si un mineur plus jeune a un antécédent judiciaire). Mais les maires comme les préfets peuvent imposer des dérogations territoriales pour contraindre l'intégralité d'une population, sur un territoire donné, à le porter.

Pour l'instant, les frontières ne sont pas rouvertes, on ne peut expulser du territoire les personnes en situation irrégulière. Les contrôles de police sont pour la plupart consacrés à vérifier les applications ou les bracelets. Mais l'application nécessite le renseignement du numéro de passeport ou du titre de séjour, et ce dernier doit aussi être donné au moment du retrait du bracelet. Lorsqu'il faudra expulser des gens, on pourra immédiatement les localiser. Il sera aussi très facile de retrouver des voleurs. Les avantages de cette méthode en termes de sécurité ont séduit la plus grande partie de la population et l'ont rapidement convaincue de ne pas accorder trop d'attention aux discours qui mettaient en garde contre des moyens de contrôle liberticides. Les sans-papiers méritants pourraient être régularisés d'ici à ce que les frontières soient rouvertes pensait-on, et nul n'avait intérêt à défendre la liberté des voleurs.

 

 

VI. Julien

 

Le 3 juin. Julien a été arrêté. Il a été contrôlé deux fois hier (une fois le matin, une fois le soir), et aujourd'hui donc. Le commissariat m'a appelée pour me prévenir. Dès ce soir, il dormira à Fleury-Merogis. Il n'a pas de smartphone, et refusait d'aller chercher un bracelet électronique. L'enfermement n'empêche pas de payer les deux amendes. Je ne sais pas si je dois prendre contact avec une association ou un avocat pour assurer une défense ou un recours, Julien ne voudrait de toute façon pas s'engager à porter un bracelet électronique.

4 juin. J'ai quand même contacté un avocat via une association. Il n'y a pas grand-chose à tenter selon lui. Julien a déclaré à la police, et ça a été enregistré, qu'il ne voulait ni smartphone, ni bracelet par principe. S'il avait dit qu'il avait oublié son smartphone, on aurait pu tenter quelque chose. De toute façon, il est possible d'arrêter de faire fonctionner l'application. Enfin, dans ce cas-là, on n'apparaît plus sur l'écran des autres, s'ils se rendent compte que l'on n'est pas sous surveillance, ils peuvent alors nous dénoncer, et cela arrive fréquemment.

Ce qui se passe également, c'est qu'au service des renseignements, des numéros sont sélectionnés au hasard, et l'on recherche alors ceux qui ne sont pas connectés. Si la déconnexion dure, une amende est envoyée, que l'on peut contester si on peut prouver qu'on a eu un problème avec l'appareil. Ils ne peuvent pas faire d'erreur de leur côté, car l'application garde en mémoire toutes les périodes de déconnexion. Bref, pour Julien, il n'y a rien à tenter. L'association m'a dit que pour l'instant, ils avaient connaissance d'une dizaine de cas de personnes arrêtées pour le même motif et dans les mêmes circonstances. Ils m'ont dit aussi que les visites en prison n'étaient pas autorisées.

5 juin. Je viens de parler au téléphone à Julien. Il a été testé hier et les résultats lui ont été donnés de manière presque immédiate. Il n'est pas infecté, et il est donc dans une cellule surpeuplée. Ils sont cinq codétenus dans 9 mètres carrés, il y a deux lits superposés et un matelas par terre. Il est coupable d'atteinte à la santé et à la sécurité publiques, donc de terrorisme. Il y aura bien quelque chose comme un procès, où il devra reconnaître qu'il a fait les déclarations enregistrées au commissariat. Ne pas le reconnaître ne l'amènerait pas à grand-chose. Dire qu'il les regrette pourrait lui donner quelques points pour une libération anticipée. Il dit qu'il ne veut pas dire qu'il regrette. Il a encore quelques jours pour y penser. Car je pense que ça va être très dur pour lui. Tout est dur en prison, de ce côté là, rien n'a changé.

 

 

VII. Le travail

 

16 août. Les bibliothèques sont de nouveau ouvertes, je suis allée chercher un livre que je pense acheter ensuite pour l'envoyer à Julien, il n'y a pas internet en prison. Mais il faut maintenant tout commander de chez soi. Un lecteur se trouve face à un employé, et l'employé lui donne ses livres commandés, quand le lecteur sort, un autre rentre. Il en va de même dans les boutiques et par conséquent la vente à distance s'impose plus que jamais. Partout on fait la queue où on ne la faisait pas avant, et les endroits où on faisait la queue avant n'existent maintenant plus. C'est très difficile pour les demandes d'asile et les dossiers de régularisation : tout se règle par visioconférence et envoi de documents numériques. Comme les gens ne peuvent plus facilement se rencontrer, il est très difficile à ceux qui ne possèdent pas d'ordinateur ou qui maîtrisent mal la langue, voire la lecture, de se faire aider. Le problème est d'ailleurs le même concernant l'école. Elle continue à distance pour tous les élèves capables de rester seuls chez eux, donc à partir du collège. Les plus jeunes par contre sont maintenant retournés dans les établissements scolaires. Les enseignants expérimentent des prises en charge qu'ils systématiseront à partir de la rentrée.

Il faut faire respecter aux enfants les gestes barrières et la distanciation sociale. Pour cela on a ajouté autour des bureaux, des petites cages en Plexiglas, sans plafond pour qu'ils puissent respirer. Les professeurs d'éducation physique des collèges et des lycées prennent les élèves par petits groupes de quatre ou de cinq pour leur faire faire une heure de sport tous les jours. Les plus grands font du sport chez eux en autonomie devant un professeur filmé qui donne les consignes. Les enfants ne mangent plus à la cantine mais dans la petite cage qui leur sert de bureau. Beaucoup de parents ont trouvé que ce traitement était trop dur pour leurs enfants, et peut-être contre-productif pour l'éveil des tout petits. Les familles les plus riches se sont élargies, un éducateur ou une éducatrice, comme le précepteur d'autrefois, a intégré la maison. Mais alors il y est à demeure et y vit comme dans sa famille. Ailleurs un adulte, et c'est souvent la mère, a décidé de renoncer à son emploi pour s'occuper de l'éducation des enfants. Chez les autres, et en particulier dans les familles monoparentales, on s'est résolu à l'éducation « encagée ».

Sur les autres lieux de travail, la cantine a elle aussi beaucoup changé. Soit les repas sont organisés de manière décalée, et les premiers peuvent commencer à manger à 10h30 quand les derniers terminent à 15h ; soit on mange sans quitter son poste de travail. Dans tous les cas les pauses déjeuner sont réduites à la demande de tous : l'absence de convivialité du moment le rend ennuyeux et la journée de travail étant tributaire des besoins de l'entreprise, rien ne sert de l'allonger outre mesure. De plus les entreprises fonctionnent souvent en sous-effectif pour l'instant, puisque les mères qui ont choisi de ne plus reprendre le travail ne sont pas encore remplacées.

Les employés de Pôle emploi croulent sous le travail. Les besoins se font sentir dans le secteur de la livraison, dans celui de la santé, de la garde des personnes âgées, de la surveillance des données numériques et partout où le travail n'a pas été repris par les employés ou repris seulement à temps partiel. A l'opposé, beaucoup de commerces et de petites entreprises ont fait faillite, ou ont dû tout simplement fermer car leur secteur d'activité est devenu interdit : c'est le cas du tourisme, des loisirs ou de la culture. Il faut donc procéder à de nombreuses réaffectations de personnel. Les demandeurs d'emploi n'ont le droit de refuser qu'une offre d'emploi qui semble ne pas correspondre à leur profil. Après on ne leur propose plus rien. Il n'y a plus d'allocation chômage ni de pension de retraite : le déficit de l’État, accru au cours du confinement, ne le permet plus et les besoins du marché du travail sont réels. De toute façon à partir de 70 ans les travailleurs sont dirigés vers des centres de confinement. Les congés maladie ne sont plus rémunérés que pour une durée maximale d'un mois, et le travailleur ne touche plus que la moitié de son salaire pendant la période du congé. Une personne malade de longue durée qui vit seule peut se rendre dans un camp de SDF. Si elle ne vit pas seule, les autres membres de la famille peuvent augmenter leurs revenus en travaillant davantage puisque la durée du travail n'est plus réglementée et qu'on peut cumuler plusieurs emplois.

Les employés les moins performants peuvent être licenciés sans préavis. Mais l'arbitraire ne peut s'exercer que dans une certaine limite. En effet beaucoup de personnes sont dévolues, en télé-travail, à des tâches de surveillance et de contrôle. C'est ainsi qu'il n'y a finalement ni trop de chômeurs, ni trop d'emplois constituant des pertes pour les organisations. Bien sûr, il faut aussi organiser la surveillance des surveillants. Mais avec deux niveaux de contrôle, on estime que la rentabilité du travail est optimale. Et pour éviter que des relations de complicité se nouent à l'intérieur des entreprises, on impose presque partout un changement de poste de travail tous les six mois, pour ceux qui parviennent facilement à s'adapter, ou tous les ans, pour ceux qui rencontrent plus de difficultés. Le salaire de ces derniers est alors abaissé, en général de 10%.

 

VIII. Natacha

 

18 août. Natacha a repris son travail d'agent de maîtrise au Fret SNCF depuis plus de trois mois. Le fret ferroviaire fonctionnait en sous-effectif puisque beaucoup n'avaient pas repris, ayant choisi de s'occuper de leurs enfants. Il n'a jamais été question de nouvelles embauches, plutôt d'un nouvel exploitant. Désormais, c'est chose faite, le groupe Auchan a racheté Fret-SNCF. A l'exception des conducteurs, tous les cheminots qui bénéficiaient encore du statut de la SNCF ont été affectés dans les services de voyageurs ou dans les filiales de la SNCF, car il est hors de question qu'Auchan verse les salaires correspondant aux grilles salariales antérieures. Mais Voyages-SNCF fonctionne en sous-régime : jusqu'à la découverte du vaccin, les voyages, sauf dérogation, sont interdits. La plupart des salariés devraient donc encore être au chômage technique. La SNCF a finalement décidé de licencier tous les employés qui n'avaient pas le statut. Les autres maintiennent donc tant bien que mal les installations en état. Cela nécessite pas mal de formation, qui se fait à distance, et qui rend à vrai dire les gens assez peu opérationnels. On fait alors tout pour obtenir leur démission. Comme on a la possibilité de les disperser sur tout le territoire – pour des raisons professionnelles dérogatoires – ils n'ont pas les moyens d'opposer une résistance concertée.

Natacha a donc commencé depuis une semaine son travail pour Auchan. Elle a signé un nouveau contrat de travail. Elle ne pourra conserver son F1 qu'elle avait obtenu grâce au partenariat de la SNCF avec un bailleur social. Tous les logements sociaux peuvent par contre être rachetés, et on lui propose de l'acquérir pour 300 000 euros – elle pourra contracter un crédit auprès de la filiale bancaire du groupe Auchan. Elle peut aussi rester locataire avec un montant révisé du loyer (950 euros). On lui a proposé une période d'essai au SMIC, et celui-ci sera bientôt revu à la baisse par un décret spécial du gouvernement, car le patronat n'a de cesse de mettre en avant les difficultés dans lesquelles se trouvent les entreprises depuis la période de confinement. Payer un tel loyer en gagnant le SMIC sera impossible. Elle espère donc qu'elle saura donner satisfaction lors de la période d'essai et qu'on lui proposera ensuite un emploi bien mieux payé. Mais rien n'est moins sûr. Elle ne connaît pas grand-chose aux nouvelles procédures qui seront appliquées, car bientôt le réseau ferroviaire (SNCF Réseau) sera privatisé et la logistique devra gérer son utilisation en même temps que le fret. Elle ne peut donc pas vraiment faire valoir son expérience. Par contre elle apprend vite.

20 août. Hier le projet commercial du groupe a été présenté aux employés. L'axe européen nord-sud, des Pays-Bas à l'Espagne, sera consacré d'abord, à l'acheminement des produits agricoles d'Andalousie, et on compte sur le bas coût du transport pour faire baisser leurs prix. De manière secondaire, les bois exotiques, produits de la déforestation africaine – gérée sur place directement par le groupe Auchan – qui sont transformés ensuite dans les ateliers d'Ikea en Pologne, transiteront aussi par cet axe. Enfin les intrants chimiques et le soja génétiquement modifié, qui arrivent par bateau du Brésil ou des États-Unis, seront désormais massivement acheminés vers les exploitations françaises et espagnoles. Quant à l'axe est-ouest, il sera, lui, exploité pour l'acheminement du gaz et l'exportation de produits agricoles (blé, élevage, vin) que certains groupes s'engagent à produire massivement – et sans plus se soumettre à aucune norme environnementale, afin que la dette française contractée auprès de la BCE puisse être rapidement remboursée.

La grande affaire sera désormais de réduire les coûts du transport, d'autant plus que le fret est ouvert à la concurrence. Il faut donc travailler avec un personnel limité et peu payé qui accepte de se rendre très disponible. Une partie des tâches (accrocher les wagons par exemple) peut être proposée à des travailleurs en situation irrégulière qui accepteront de se vouer corps et âme à l'entreprise dans l'espoir d'être régularisés. Pour la conduite, mieux vaut toutefois faire appel à du personnel déjà formé et aucun licenciement n'a eu lieu jusqu'ici. Tous les anciens conducteurs du fret ont signé un nouveau contrat équivalent à l'ancien. Par contre il faudra les surveiller afin qu'aucune heure ne soit perdue, et les encourager à ne pas compter leurs heures (avec des primes si nécessaire) afin de ne pas perdre de temps dans d'inutiles remplacements. Pour la logistique, rien ne changera mais la diminution des effectifs ne sera pas compensée : toutes les équipes continueront à fonctionner en moindre effectif (divisé en général par trois), mais elles devront suivre une formation à distance sur leur temps de repos pour être aptes le plus rapidement possible à gérer le déplacement des trains de marchandises sur un réseau appartenant à différents opérateurs. En outre il leur faudra assurer une mission de formation car à partir de la rentrée, l’Éducation nationale subventionnera de nouveaux contrats de professionnalisation. Aucune obligation d'embauche ne sera imposée à l'entreprise et la faible indemnité du stagiaire sera à la charge de l’État. Les stagiaires qui donneront malgré tout satisfaction menaceront par suite la stabilité de l'embauche des salariés titulaires des postes. Des DRH aguerris employés dans les supermarchés du groupe Auchan auront pour mission de vérifier que les salariés du fret, d'une part assurent correctement leur mission de formation, et d'autre part suivent bien la formation « optimisation de l'utilisation des réseaux » à distance de chez eux.

Selon Natacha la régulation du trafic, qui va varier selon les réseaux empruntés, puis son impact sur la circulation des trains de fret (il y aura des arrêts de circulation plus fréquents par endroits par exemple), et enfin la fermeture, sur certains créneaux horaires, de certaines lignes moins rentables (voire la fermeture complète de certaines lignes secondaires qui desservent des clients), vont aboutir à une augmentation majeure des coûts de production du fret, et donc sans doute à une perte de trafic. Elle ne pense pas que cette nouvelle exploitation soit viable et a donc décidé de démissionner pour rejoindre le fret routier, qui, assurément est voué à un meilleur avenir. Elle trouvera sans doute un emploi en province, ce qui lui permettra de résoudre son problème de logement. La seule difficulté est que beaucoup de petites entreprises de transport ont fait faillite suite au confinement et que la gestion du fret routier est maintenant presque entièrement dépendante de grands groupes internationaux. Les chauffeurs, qui parlent rarement français et souvent mal anglais, sont presque les seuls étrangers à pouvoir franchir les frontières.

 

IX. Charline

 

1er septembre. C'était aujourd'hui la rentrée des enseignants. Il y a eu une réunion en visioconférence. Charline, la CPE, était présente en ligne aussi, on s'est rappelées en soirée et on s'est souvenues de la manière dont tout ça avait commencé, le 13 mars.

Il y avait dans mes classes un peu plus d'absents que d'habitude. Le ministre avait annoncé la veille au soir que ce vendredi 13 serait le dernier jour de classe. J'ai fait cours comme d'habitude, et j'ai donné des devoirs, un peu plus que d'habitude. On ne savait pas pour quand les donner, à quelle page écrire sur les agendas. La vie scolaire a collecté les noms de tous les élèves qui déclaraient ne pas réussir habituellement à se connecter à l'environnement numérique de travail. Et puis c'était tout.

Le lundi suivant, la direction du collège a envoyé un message aux enseignants pour leur demander d'assurer une continuité pédagogique avec les différents moyens numériques qui étaient à leur disposition. Le ministère ne cessait de faire des annonces pour rassurer tout le monde : tout était prêt, et la continuité pédagogique serait assurée sans problème. C'était évidemment sans compter que beaucoup de familles n'avaient aucune connexion internet. Beaucoup par ailleurs, ne disposaient ni d'ordinateur, ni de tablette. Et enfin quand il y avait un ordinateur dans un foyer, il servait souvent à toute la famille, et pas à un seul de ses membres. Mais le plus époustouflant a été de se rendre compte que les environnements numériques de travail, sur lesquels on pouvait poster les cours ou les devoirs, ont cessé immédiatement d'être opérationnels quand tout le monde s'est mis à vouloir se connecter en même temps.

Les codes pour accéder aux environnements numériques de travail ne servaient donc à rien. Il a fallu collecter les adresses électroniques des familles. Cela n'avait rien d'évident, car beaucoup n'en avaient pas. Finalement chacun y a mis du sien : de plus en plus d'élèves ou de parents ont créé une adresse, petit à petit on a corrigé les erreurs de saisie qui empêchaient les gens de recevoir les messages, mais on ne pouvait pas apporter un modem ou un ordinateur à ceux qui n'en avaient pas.

C'est alors, et après deux semaines quand même, que l'on s'est rendu compte que l'urgence de nos élèves était moins d'avoir accès aux devoirs qu'au minimum alimentaire vital. Par l'intermédiaire d'un sondage anonyme auquel j'avais demandé à mes élèves de participer, l'un d'eux écrivait que ce qui lui manquait le plus pendant le confinement était « la nourriture, parce que les Restos du cœur sont fermés ». Il ajoutait : « Y a pas beaucoup d’espace à la maison pour être à l'aise et me concentrer sur le travail scolaire avec mon frère et ma sœur. » J'ai immédiatement envoyé ces lignes à Charline. Elle a absolument voulu qu'on retrouve qui avait écrit cela.

« Je me souviens avoir vu ton mail et je ne comprenais pas, se souvient-elle. Mon cerveau avait du mal à accepter ce qu’il lisait... Je t'ai appelée et juste après j’ai appelé le principal adjoint pour lui faire part de la situation de cet élève, qui était sans doute un parmi d'autres. Il fallait effectivement qu’on arrive à savoir de qui il s’agissait. J’ai été complètement interloquée par sa réponse : il m'a demandé de faire un mail à tous les élèves ! C’était vraiment à moi de rédiger un mail à tous les parents et les élèves pour leur dire qu’on pouvait les aider en cas de difficultés, notamment alimentaires ? MOI ? CPE néo-titulaire ? Finalement j'ai dit : Ok. J’entends. Et je lui ai demandé quand même, si je devais mettre son numéro pro (?) ou celui de la cheffe (?). Il m'a répondu que NON ! Et du coup j'ai mis le mien, mon numéro perso. De toute façon, depuis le début du confinement j’appelais avec mon portable : j'avais arrêté d'appeler en numéro masqué puisque je devais souvent demander aux personnes de nous rappeler.... Mais je t'ai passé un coup de fil parce que je ne savais pas comment formuler le mail. Comment ne pas stigmatiser les élèves ? les familles ? Je devais écrire au nom des chefs ? du mien ? Et en colère j'ai décidé de n'écrire qu’en mon nom : ce n’était déjà pas à moi de le faire, et j'étais tellement excédée par la réponse de la direction qui me laissait tout porter. »

Et on a retrouvé l'élève, il a envoyé un véritable appel au secours : « On a besoin d'une aide alimentaire, on est une famille de cinq. » C'était Marwan, un élève de 4e qui était arrivé en cours d'année et qui avait des difficultés en français. Malgré tout, la maman m'envoyait tous les jours les devoirs faits en les photographiant avec son smartphone. Toujours le même message : « Voici Madame, le travail de mon fils Marwan. » La famille est sans-papiers, bien sûr elle se retrouvait sans aucun revenu, et... les Restos du cœur étaient fermés. Charline s'est précipitée chez eux, ils habitaient à Saint-Denis, comme elle, dans un appartement beaucoup trop petit pour une famille. Elle leur a apporté cinquante euros et un peu de nourriture. La maman pleurait, elle n'avait plus de lait pour les deux plus petits.

Ce qui nous inquiétait aussi, c'était qu'on savait que les violences conjugales augmentaient dramatiquement, que certains de nos élèves étaient sans doute en danger dans leur famille, que certains logements étaient insalubres et que la présence confinée dans ceux-ci risquait de provoquer des dégâts de santé. Tout cela, on ne l'avait pas anticipé. Pendant quinze jours avant la fermeture des établissements scolaires, nous entendions parler du confinement italien. Nous nous demandions tous, avec quelque espoir d'ailleurs, si nous bénéficierions nous aussi du même traitement. En effet, tout se mettait à dégénérer au collège (dégradations, incivilités, violences...). Nous venions pourtant – en mars –, et alors que nous avions dû faire sans, depuis le mois de septembre, d'obtenir l'affectation d'une infirmière trois jours par semaine, et d'une assistante sociale, une journée par semaine... mais les problèmes s'étaient tellement accumulés depuis le début de l'année scolaire, qu'en réalité la situation était devenue explosive. L'annonce de la fermeture du collège a finalement soulagé tout le monde et a fait presque autant plaisir aux adultes qu'aux élèves. Parce que les dommages collatéraux du confinement italien, en fait, nous n'en avions pas entendu parler.

Au bout de deux semaines, nous nous sommes donc rendu compte qu'il arrivait à nos pauvres ce que supportaient depuis quatre semaines les pauvres en Italie, évidemment. C'est-à-dire qu'ils étaient dans leur malheur et leur dénuement livrés à eux-mêmes, quand ils étaient chez eux, et livrés à la police, à l'extérieur. Or la police, nous savions de quoi elle était capable, c'est-à-dire de tout. Et nous avons tout vu. D'abord un collègue m'a envoyé ce message :

« Petite anecdote que j'avais envie de raconter :

Ce matin j'étais sur mon balcon, en train de regarder les passants dans la rue. J'ai compté douze personnes. Et parmi eux, deux hommes noirs. 

Une voiture de police passe. Le policier au volant arrête un des deux hommes noirs, et lui demande sa dérogation. L'homme lui montre. La voiture reprend sa route et s'arrête à nouveau... pour contrôler le deuxième noir.

Elle repart et ne contrôle personne d'autre.

C'est la deuxième fois que je vois cette scène se dérouler dans ma rue. » 

Et puis on a vu des SDF se faire verbaliser parce qu'ils n'étaient pas confinés à domicile, des gens qui n'avaient pas d'imprimante, ne savaient ni lire ni écrire, se faire verbaliser parce qu'ils ne pouvaient présenter l'autorisation de sortie du ministère de l'Intérieur (l'équivalent de l'Ausweis délivré par les Allemands dans la France occupée), un livreur se faire rouer de coups parce qu'il allait travailler, et le lendemain sa mère être verbalisée parce qu'elle voulait le chercher à l'hôpital.

Nombreuses étaient les personnes qui continuaient à travailler dans les quartiers populaires. Avaient-elles le choix ? Elles occupaient une majorité des emplois autorisés : les emplois précaires et sous-payés, qui sont apparemment, avec ceux des soignants et des policiers, les seuls emplois vraiment utiles. Ainsi nombre de personnes dans les quartiers populaires partaient au travail le matin : les employés de la grande distribution, les livreurs, les employés des entrepôts d'Amazon, le personnel du nettoyage. Ils laissaient leurs enfants se débrouiller tout seuls toute la journée, essayaient de faire avec eux tant bien que mal les devoirs le soir, et se faisaient verbaliser (au mieux), insulter ou maltraiter par la police, en partant ou en rentrant du travail. On a entendu beaucoup de discours dénoncer que trop de personnes, dans les banlieues, ne respectaient pas le confinement, et que les amendes ne suffisaient pas, qu'il fallait d'urgence envoyer l'armée.

 

 

X. La banlieue

 

Le 2 septembre. Voilà, c'était vraiment la rentrée aujourd'hui, et je ne suis pas allée à Saint-Ouen : il n'y aura plus de profs en banlieue. Par contre il y a plus que jamais des policiers. J'ai bien expliqué à mes élèves qu'ils devaient toujours être présents aux séances de visioconférences, et rendre tous les devoirs aux dates prévues. Je ne prépare plus de cours, les éditeurs scolaires nous les donnent clés en main, les établissements les achètent. Je dois simplement être disponible toute la journée pour aider les élèves à résoudre les problèmes qu'ils rencontrent en faisant leurs exercices. Mon temps de connexion comme le nombre d'interactions que j'ai avec les élèves est enregistré et vérifié tous les jours. Les élèves passeront un test de compétences à la fin de chaque mois et mes primes dépendront de leur réussite au test, elles seront réduites si l'on constate que mon temps de connexion n'a pas été satisfaisant. Nous attendons le prochain vote du budget par le Parlement pour connaître le montant de notre salaire de base.

Dans les établissements scolaires n'y a plus besoin de surveillants, leurs contrats n'ont pas été renouvelés, le personnel administratif a été affecté le plus souvent dans d'autres ministères (du moins les fonctionnaires, car les contractuels sont au chômage), et les CPE et documentalistes se chargent des tâches administratives.

Le confinement a cessé partout où les préfectures n'ont pas jugé nécessaire qu'il soit maintenu. Dans le département du 93 il est donc maintenu. En effet on a estimé, faisant fi de toutes les observations qui montraient le contraire, que les gens étaient incapables de respecter les règles de la distanciation sociale. Toute sortie continue de se faire avec une autorisation dérogatoire et la tenue des marchés n'est toujours pas autorisée. Comme il y a peu de supermarchés, les gens continuent à attendre très longuement dans les queues pour faire leurs courses. Toutes les démarches administratives se font maintenant à distance, et ceux qui ne savent pas lire ou qui maîtrisent mal le français se sont vus privés de toute aide.

Il est possible que les parents tentent de profiter des temps de cours pour me demander de les guider dans telle ou telle démarche. Mais ce temps que je n'utiliserai pas à essayer de faire progresser mes élèves nuira à mon salaire, il faudra que je pense à leur proposer de les rappeler le soir.

Le problème actuellement est que les familles sont très endettées. Elles ont souvent été sans aucun revenu pendant le confinement et n'ont pu payer le loyer pendant deux, ou parfois trois mois. Les tribunaux ont refusé certaines expulsions pour prévenir des révoltes collectives, mais les dettes demeurent. Le trafic de stupéfiants a repris, il est seulement mieux surveillé et donc il est plus dangereux qu'avant de s'y livrer. Aucun consommateur ne vient plus à Saint-Ouen acheter de la drogue. Les livraisons ont lieu au domicile du client, de toute façon, on livre tant de choses désormais.

Le 15 septembre. Je me rends compte que ceux qui ont été malgré tout expulsés de leur logement se sont souvent réfugiés chez d'autres membres de leur famille ou chez des amis. Les logements sur-occupés abondent, ce qui rend presque impossible le travail scolaire. Les élèves se connectent quand même aux heures de cours, et laissent la tablette dans un coin. Je ne sais si je dois leur conseiller d'envoyer des devoirs vides. Je ne sais que faire pour leur éviter les amendes. Sans doute bientôt, beaucoup de logements vides, salubres ou non, vont être squattés, mais les gens devront s’accommoder de vivre sans eau, sans électricité, ou en bricolant des installations de fortune. Ce qui compte du point de vue de la police, c'est surtout que les gens ne soient pas à l'extérieur.

Le 1er octobre. La sur-occupation des logements et les installations précaires ont relancé l'épidémie dans le 93 et dans toutes les périphéries où des problèmes similaires existent. Désormais le Périphérique est une véritable frontière contrôlée. On vérifie l'application ou le bracelet et on mesure la fièvre de toute personne qui cherche à rentrer dans Paris par le nord ou par l'est. Ceux qui ont de la fièvre ne passent pas et leur signalement reste orange tant qu'ils n'ont pas les résultats du test. Il n'est plus possible de passer le Périphérique en transports en commun : il y a un terminus des métros et des RER avant et après, il faut descendre, puis franchir à pied la frontière pour passer au contrôle, comme on sortait des manifestations avant qu'elles ne soient interdites. De même, les passagers des bus sortent du bus, passent au contrôle, puis remontent, c'est un peu comme pour les Palestiniens qui veulent se rendre à Jérusalem. Tout cela est compliqué, car beaucoup d'habitants des quartiers périphériques travaillent à Paris, et commencent souvent très tôt le travail. Les policiers ont peur de l'infection, ils sont de plus en plus nerveux, et les violences augmentent. Souvent, pour que les gens rentrent chez eux, des drones propulsent d'abord des gaz lacrymogènes, puis du désinfectant. Certains médecins disent que tout cela affecte le système respiratoire des habitants et les rend encore plus vulnérables au virus, la police réfléchit donc à une alternative. Force est de constater qu'elle ne semble pas pressée de la trouver.

 

XI. Le monde

 

 

1er novembre. C'est le jour des morts. A l'échelle du monde, leur nombre est incalculable. Les campagnes de vaccination contre la rougeole n'ont pu avoir lieu dans beaucoup de pays, puisque le confinement les a empêchées. La rougeole fait maintenant des ravages, mais ce n'est pas la seule maladie contagieuse qui se propage dans les pays du Sud. Non seulement les campagnes de vaccination n'ont pas eu lieu, mais l'absence de financement états-unien de l'OMS aggrave encore les choses. S'ajoute aux épidémies une crise alimentaire. Le trafic international des marchandises ayant été presque suspendu pendant le confinement, les pays du Sud n'ont pu écouler leurs matières premières et n'ont eu aucune rentrée d'argent. L'aide humanitaire internationale leur parvient maintenant car les pays du Nord ont beaucoup de stocks à écouler rapidement, mais cette aide est conditionnée à de futurs partenariats économiques. Jusqu'ici, rien de vraiment nouveau, ce qui l'est c'est que les émeutes de la faim et les épidémies se conjuguent et apparaissent dans presque tous les pays d'Afrique, d'Amérique latine, et d'Asie du Sud. L'occident n'envoie que des marchandises et a rapatrié ses armées. La Chine et la Russie semblent en revanche vouloir rivaliser de présence et d'inventivité. La Chine s'impose surtout commercialement et médicalement, alors que la Russie fait valoir son leadership militaire.

La présence militaire extérieure des États-Unis est concentrée au Venezuela, car l'Oncle Sam a dû abandonner la production de pétrole de schiste qu'il ne peut plus financer. Mais les États-Unis, comme les puissances européennes (et en premier lieu la France) s'apprêtent à signer des contrats d'armement avec la Chine. C'est une source de revenus non négligeable qui leur permettra d'acheter du pétrole, dont le marché est désormais dominé par le couple sino-russe. Les cours des entreprises chinoises s'envolent, ce qui permet aux milliardaires de l'Empire du Milieu de racheter, par le moyen de fusions-acquisitions le plus souvent, les plus grandes firmes japonaises, américaines et européennes, en imposant de nouvelles méthodes de travail et de gouvernance.

L'Allemagne, qui semble être le pays européen qui supporte le mieux la récession de l'économie mondiale, n'a pas eu de peine à imposer à ses voisins une austérité redoutable. Elle encourage tous les accords économiques avec la Chine, qui souhaite même acquérir les terres agricoles des États d'Europe du sud. Les chômeurs français, qui sont nombreux, de plus en plus sans ressources, et dont les fonctionnaires, maintenant licenciés, viennent grossir les cohortes, sont encouragés à travailler de manière saisonnière dans l'agriculture qui est de plus en plus polluante. Mais aidée par les épandages de pesticides, la terre ne ment pas et produit ses fruits de nouvelles pathologies respiratoires chroniques. Les masques arrivent de nouveau bon marché de Chine.

 

 

XII. Épilogue

 

1er janvier 2022. Le vaccin contre le SARS-CoV-2 a été mis au point il y a quelques semaines. Je n'ai plus de travail, plus aucun enseignant n'est fonctionnaire, et le faible taux de réussite de mes élèves n'a pas joué en ma faveur pour qu'une entreprise d'enseignement privé à distance accepte ma candidature. Julien ramasse des fruits, de juillet à septembre, dans le val de Loire. Là-bas ses parents peuvent l'héberger, car il n'avait aucune chance de retrouver un emploi à l'Université ou dans la Recherche après son passage en prison. Je vais sans doute l'y rejoindre. Pour l'heure, puisque les visites dans les centres de confinement des personnes âgées sont enfin autorisées, je m'apprête, avec un peu d'appréhension, à aller voir Michel. Sylvie lui a déjà rendu visite, elle en est revenue bouleversée.

Paris a beaucoup changé. Les bars n'ont jamais rouvert, les boutiques ne sont plus que des magasins d'exposition, les musées, les théâtres (beaucoup moins nombreux), l'opéra, les stades, ne sont plus ouverts au public, mais on y tourne des vidéos que les gens peuvent regarder chez eux. Plus que jamais, Paris est la ville des milliardaires et de la jet set, qui organisent des fêtes dans des immeubles entiers – la place ne leur a jamais manqué pour respecter la distanciation sociale.

La police, sur-armée, et désormais formée avec des méthodes importées de Chine, est présente partout. Il s'agit de protéger les milliardaires, mais ce n'est pas à Paris que le risque terroriste est le plus élevé. La concentration nucléaire sur le territoire s'est encore accrue et la sécurité des centrales, qui appartiennent à de grands consortiums internationaux, est de plus en plus précaire.

La dégradation de l'environnement n'est plus ignorée de personne. L'agriculture est tellement polluante, ce que nous mangeons de si mauvaise qualité, et l'eau que nous buvons (pourtant en bouteille) si contaminée, que nous sommes désormais malades en permanence, et on observe que de plus en plus d'enfants naissent avec des malformations. Il semble en outre qu'un nouveau virus soit apparu aux États-Unis. Certes, la population se déplace beaucoup moins, le risque pandémique est maintenant réduit. Seuls les dirigeants politiques ou les dirigeants d'entreprises font des voyages internationaux. En revanche, les déplacements internes à l'échelle des grands pays ou des continents sont nombreux car il a fallu installer des camps de réfugiés climatiques. Les soignants appartiennent à des ONG financées par des fondations philanthropiques, et ils sont toujours applaudis le soir à 20h. Ceux qui n'applaudissent pas s'exposent d'ailleurs à de graves ennuis. Submergé par les eaux, le littoral atlantique français est déjà complètement désorganisé, on songe à implanter la riziculture...

 

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