Jérôme Savary était une femme aussi

Il y a quelques années, je commençais à prendre au sérieux mon envie de travailler près de la scène. Je suis venue te voir, entre autre parce que tu avais l’air sympathique. Et avec notre différence d’âge je ne prenais aucun risque. Enfin j’espérais.

Tu as ouvert tes bras, et tu m’as proposé, dans ce milieu, de t’appeler « papa ». J’ai pensé, c’est quoi ce taré là ?

J’ai mieux regardé ton travail et j’ai trouvé que tu déshabillais beaucoup les femmes. Tu les mettais même complètement à poil. Je me suis dit, c’est quoi encore ce pervers là ?

Ça dansait, ça chantait. Seins à l’air, cul en l’air, ça vivait. Quelque chose me gênait. Alors ça m’attirait.

Tu m’as dit que tu pourrais me faire bosser si je savais faire le grand écart et si je le faisais les seins à l’air.

J’étais un peu choquée, en route dans la mauvaise troupe. J’ai même complètement halluciné. J’ai préféré te dire que je ne savais pas faire le grand écart, c’était pourtant la seule des deux cordes que j’avais à mon arc.

Sans travailler ensemble parfois on se voyait. Tu me parlais des femmes fontaines. Je n’avais pas compris. Je pensais peut-être à une future mise en scène pour La Belle Hélène puisqu’on en sortait ?

Une autre fois, tu me demandais si je portais une culotte. Je n’avais pas compris non plus, j’ai juste un peu ri et j’aurais aimé sans trompette et tambour déloger. On quittait Don Quichotte contre l’ange bleu, je me suis dit que peut-être une nouvelle idée pour l’ange bleu te traversait ?

Bref, je trouvais toujours une façon d’esquiver.

Puis un jour, on était au café, tu as enlevé ton chapeau et ton écharpe rouge. Le cigare à la bouche tu m’as dit « quand je n’ai pas ça sur moi, on ne me reconnait pas, comme ça je décide si on me voit ou pas ».

Tu venais d’enlever ton déguisement. Le cirque pouvait commencer.

De la même manière que je venais de voir deux hommes chez toi, je commençais à apercevoir deux femmes chez moi. Celle que tu choquais, et celle que tu intriguais. J’aspirais à taire la choquée.

Au milieu des paillettes et des plumes je voyais que tu ne déguisais pas ces femmes qui dansaient. Malgré les chorégraphies elles n’étaient pas manipulées. Tu les déshabillais. Tu les aidais à se déshabiller.

Même ta fille, sur scène, à tes côtés, était déshabillée. Je vous revoie, elle en train de s’éclater seins moitié à l’air, toi l’accompagnant trompette au bec. Jamais je n’avais montré un morceau de chair à mon père depuis le jour où mes seins avaient poussé, alors je me disais, dans cette famille, ils sont quand même un peu spéciaux si jamais ils ne sont pas tous complètement dingos.

Mais ce qu’il y avait de vraiment spécial, c’est que tu ne déshabillais pas les femmes, tu leur enlevais cette couche de trop qui les éloignait d’elles-mêmes. Tu les habillais avec ce qu’elles avaient déjà. Des couleurs, des danses, de la voix, de la joie.

Je voyais comment tu habillais une femme, à poil. A poil, elle dansait, elle vivait, libérée dans sa nudité. Elle avait l’air de ne jamais s’ennuyer. Je commençais à pouvoir associer une paire de seins, une paire de fesses et plusieurs paires de neurones. Ça faisait même assez bon ménage. Et le tout, avec un homme pour orchestrer. Sans paradoxes, sans contradictions, mais comme une évidence.

En remettant ton chapeau, un jour, sans me regarder tu m’as dit de ne pas me déguiser. Tu m’as dit que quand je portais du rouge à lèvres je n’étais pas déguisée. Que je devrais en mettre plus. Cinq minutes plus tôt, tu me disais de rester naturelle, d’apprendre à vivre à poil. De commencer chez moi, puis partout.

J’essayais dans des moments pondérés de réfléchir à tes idées. Je pensais mais de quoi parle-t-il encore ? C’était tellement compliqué de comprendre ce que tu tentais de m’expliquer.  Je devais éventuellement revisiter « vivons heureux vivons cachés » ?

Petit à petit, comme par magie, j’ai changé ma façon de me regarder, d’appréhender ce corps qui m’entourait. J’ai changé ma façon de regarder une femme sur scène puis une femme chez moi.  

J’étais déjà féminine mais toujours incommodée. J’ai vu une femme cachée et une femme sexuée. Une femme enfermée et une autre qui s’évadait.

En regardant Rigoletto à tes côtés, tu m’as dit que l’essentiel était, sur cette mise en scène que tu avais montée, de bien mettre en valeur que « la donna è mobile ».  Tu l’as répété trois fois.

Tu m’as dit qu’une femme est toujours amovible, c’est ce qu’il y a à retenir et à entretenir. Tu m’as dit la femme varie. Et en souriant, ou peut-être c’était moi, tu m’as dit ça varie. Tu m’as dit d’être dans le mouvement, de toujours être en mouvement. Tu m’as dit de constamment bouger.

Et j’ai bougé. J’ai bougé mes fesses (mais pas sur scène) entre ce premier jour où nous avons pris un café, et le dernier où nous buvions plus alcoolisé.

Après quelques années pendant lesquelles nous avons échangé, tu m’as dit que j’avais changé. Tu m’as regardée différemment. En fait tu m’as regardée.

Avant tu voyais une tête, un visage parfois, des membres, un nuage de fumée, éventuellement une silhouette ou une ado, ou peut-être tu ne me voyais pas. J’aurais aimé dire, whouhou je suis là, mais comment te montrer où j’étais, je me cherchais moi-même. J’étais en coulisses.

Et d’un coup tu as vu une femme.

Tu m’as dit de ne plus t’appeler « papa ». A ce moment là j’ai quand même pensé bonjour les psychopathes.

Tu as louché sur mon décolleté, tu m’as proposé une idée, tu as laissé la porte ouverte. Tu m’as dit la porte est ouverte. Je me suis sentie un peu insultée. Et en même temps flattée.

Suite à mon refus, tu m’as dit de t’appeler papy. J’ai pensé, ça y est on s’est enfin compris.

Tu m’as dit à nous deux on a 100 ans. Et avec notre différence d’âge cette fois j’ai senti que sans prendre un seul risque, je commençais à sortir du risque de ne jamais vivre libérée. C’est moi qui n’avais rien compris.

Tu m’as dit que tu étais un homme à femmes. Que si tu plantais un arbre par femme que tu avais aimée, ça ferait une forêt. Tu l’assumais, sans le cacher, avec et sans l’écharpe rouge et le chapeau noir. D’ailleurs pourquoi le cacher ? Un homme à femmes qui savait les aimer. Qui savait leur offrir leur corps et leur dignité. Le spectacle n’était pas là où je croyais. A la fois je ne pouvais m’empêcher de me méfier.

Me méfier de quoi ? De qui ? Grâce à toi, j’ai commencé par arrêter de me méfier de moi, de la femme que je pourrais être. Femme totalement et librement, en décolleté, à fond dans ma féminité, moulée si j’en avais envie, sur des talons haut perchée, habillée ou dénudée, à boire si je voulais, à fumer si ça me plaisait, à vivre décomplexée, à accepter des avances sans m’offusquer tout en continuant à assumer mes idées si j’en avais.

A dire oui, à dire non.  A dire.

En ta compagnie j’ai aperçu à quel endroit je pouvais, être moi, être femme, être libre et me laisser inviter. Pour toi, « The richest pays », c’était une devise que tu disais piquer à De Niro. Tu m’as laissé t’inviter qu’une fois, alors que moi, pour la première fois, je me suis laissée inviter plein de fois sans le sentiment de mettre en jeu ma condition de femme.  Je n’avais rien à prouver puisque j’étais moi en face d’un homme qui était lui aussi. J’ai pensé, elle est là l’égalité.

Grâce à toi j’ai appris à me déshabiller sans rien enlever, et à me sentir habillée sans rien porter.

Et qu’y-a-t-il de plus compliqué ? Pas grand-chose.

J’ai trouvé un équilibre certain entre l’idée que je me faisais de ma féminité, de ma sexualité et de mon identité. J’ai trouvé comment m’affirmer sans rien changer, sans rien ajouter, sans rien enlever. Sans compromis. Tu m’as aidée à me dépoussiérer alors que je n’étais même pas née.

J’ai rencontré un corps, un mouvement, une voix et comment les articuler. Sans avoir à jouer sur la scène pour laquelle je t’avais abordé.

Je t’ai envoyé un simple texto pour te dire « j’espère que ça va, une pensée de par là, encore merci pour la dernière fois ».

Ce message, en vrai, disait « merci à toi d’être passé par là, sans sexe tu m’as dépucelée ».

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