Tutoriel Wikipédia : la célébrité en un clic, deux clics, déclic

Comme bon nombre de gens qui ont de l'ambition de nos jours, moi aussi j'ai eu envie d'être célèbre, mais contrairement à certains qui galèrent encore, moi j'ai trouvé comment y arriver.

Comme bon nombre de gens qui ont de l'ambition de nos jours, moi aussi j'ai eu envie d'être célèbre, mais contrairement à certains qui galèrent encore, moi j'ai trouvé comment y arriver.

Ne soyons pas bêtes ou naïfs, à l’heure actuelle, la célébrité commence souvent à la télé ou sur Internet. Concernant la télé le créneau est bouché, trop nombreux sont ceux qui veulent se faire remarquer sur le petit écran alors j'ai lâché l'affaire. En revanche je dirais qu'Internet reste the moyen pour être connu. Mais plus pour très longtemps je pense, donc faut se dépêcher.

Au début j'ai un peu déconné. J’ai fait un amalgame d’interfaces, et je me suis retrouvée sur Facebook. J'avais ma vitrine interactive et c'est moi qui donnais régulièrement (toutes les heures pour être précise) des infos me concernant. L'outil me permettait de bien choisir et bien filtrer les données mais surtout de ne pas laisser tout le monde raconter tout et n'importe quoi. Il permettait également aux gens d'assouvir leur intérêt pour ma vie, mes photos, mes pieds quand j'avais des mycoses, etc. Donc le premier but était atteint, je commençais à être connue et même reconnue (dans la rue). On m'a déjà abordée au café ou dans des soirées grâce à Facebook (je ne parle pas seulement de mes amis de maternelle qui ont pu me reconnaître même après 20 ans sans me voir). Sauf qu’à un moment donné j’ai senti que je commençais à sortir de l'ombre et je tenais, avant tout, à ne pas rater cette sortie.

C'est là qu'en parallèle j'ai commencé à me dire, comme toute personne qui devient célèbre, qu’il fallait contrôler un minimum mon image. Il ne fallait pas que je sois trop accessible. Facebook malheureusement crée un rapport de proximité et de familiarité qui a pu me gêner à plusieurs reprises. Il fallait donc garder un peu de contrôle et de distance dans le lien avec le grand public et ne pas laisser les gens communiquer à mon sujet avec des j'aime et j'aime pas. Ça j'aime pas trop.

Mais comme pour la télé et la télé-réalité, j’ai vu un nombre incalculable de personnes se greffer sur ce réseau social et parasiter ma notoriété en essayant de trouver la leur, alors je suis partie. Je pense que Facebook aurait pu faire de moi une célébrité trop populaire dans sa popularité, et trop accessible. Ça aurait été dommage. Je suis assez pudique, je préfère une notoriété un peu plus mythique et mystique.

Alors je me suis lancée dans une nouvelle recherche d'endroits virtuels où je pouvais m'implanter afin d'être célèbre dans le réel. Je ne cache pas que ça m'a pris quelques jours, mais j'ai trouvé. 

J'ai trouvé l’encyclopédie Wikipédia. Sans exagérer, c’est formidablement efficace. Le site regroupe les gens connus et propose des biographies à la troisième personne. Point crucial dans la célébrité. C'est un aspect quand même bien plus classe que sur Facebook où on parle en “ je ”. Et je ne trouve pas le dispositif  “ je ” suffisamment adapté à mon ambition. Ou alors sur Facebook, pour parler de moi à la troisième personne, il aurait fallu que je fasse croire que c'était ma page officielle et que quelqu'un d'autre que moi s'en occupait. J'ai failli le faire, c'est vrai, mais j'ai eu peur qu'à un moment donné on me détecte, dans des commentaires ou autre. Ça en revanche ça aurait été la honte et le déclin assuré. Alors que sur Wikipédia il n'y a pas cette interaction avec les fans, ça maintient une distance, donc plus de mystère, et ça va sans dire, ça laisse place à une notoriété que je qualifierais d’élégante.

Donc j'ai pris quelques semaines pour comprendre comment sont construites les biographies Wikipédia et j'ai compris. Et ce n'est pas bien compliqué, c’est même niveau CM2.

Je suis allée décrypter les biographies de gens vraiment connus, les biographies de gens moins connus, et les biographies des gens pas connus du tout. Et comme chacun est libre d'écrire ce qu'il veut sur lui et sur les autres, c'est vite devenu un petit jeu, assez consternant de simplicité.

En gros, pour être connu il suffit de donner un maximum d'informations précises et datées, mais surtout il faut référencer ces informations. La clé du succès sur Wikipédia c'est d'avoir des références qui deviennent des liens. C'est-à-dire que sur une biographie Wikipédia il faut trouver le moyen de mettre un très grand nombre de liens vers d'autres pages Wikipédia, elles-mêmes riches en liens. Ça rend la page crédible, ou « vérifiable » comme disent les Wikipédiens. Le fonctionnement est similaire à celui d’un CV. Même principe. On s’en fout de savoir si un jour Thierry a été Responsable marketing dans sa vie. Ce qu’on veut savoir, c’est où, et pour qui. Et n’importe quel employeur préfèrera lire que c’était chez Total à Chicago plutôt que chez Toto à Bamako. Donc sur Wikipédia, il s’agit d’une biographie, ce qui est ni plus ni moins qu’un CV légèrement romancé.

Conclusion, plus la page est reliée à d'autres pages plus elle a de considération. Et le gros avantage de cette plateforme, c'est que Wikipédia est une encyclopédie, donc également un dictionnaire de mots. A partir de là il suffit de réfléchir un peu dans le choix de ses mots pour faire ses liens. C'est ce que j'ai fait. Maintenant, grâce à Wikipédia, je suis connue, reconnue et référencée avec les plus connus.

Comment j'ai fait ? Concrètement c'est un jeu d'enfant. Je peux en parler maintenant parce que je suis passée à autre chose. Aujourd'hui je travaille davantage sur comment gérer stratégiquement cette notoriété soudaine dans mon quotidien. Mais devenir célèbre c'est bête comme chou.

Alors pour rédiger sa biographie et la rendre notable, la première base à respecter c'est de ne jamais mentir. Très important. Mais la deuxième base c'est de ne pas être trop terre à terre dans le récit de cette vérité. Ce qui finalement paraît logique quand on veut rejoindre la grande lignée des dieux sur terre.

Premièrement il faut bien cibler un métier. Moi j'ai ciblé le métier d'actrice. Là encore, faut se donner les moyens de ses ambitions. Une fois le métier ciblé, j'ai commencé l'écriture de ma biographie, et j'ai simplement corrélé ma vie à celle du monde. Du beau monde plus exactement. Pour se faire, un exemple simple: au lieu de dire, « dès sa plus tendre enfance Elsa (ah oui j'oubliais, je n'ai pas pris de pseudo mais ça c'est libre à chacun) s'intéresse au métier de comédienne ». Il vaut mieux s'exprimer de la sorte « dès son plus jeune âge, Elsa fait ses premiers pas dans le cinéma ». Et là, j'ai dès la première phrase le lien avec le mot cinéma qui est très bien référencé sur Wikipédia et qui est surtout au cœur de mon activité. Le défi c'était de placer ce mot clé tout de suite, et d'en faire l'accroche principale.

Ensuite, le deuxième défi c'est la cohérence. Je ne vais pas dire par exemple  « Elsa a joué dans des courts métrages inconnus au bataillon et n'apparaît dans aucun film à succès à ce jour pour la simple et bonne raison qu'elle a fait des choix underground ». Même si le mot underground est un assez bon référencement, on peut faire plus incisif. A la place je dis, par exemple, « dans un style très contemporain, Elsa trouve sa singularité de jeu à travers de nombreuses influences dans différents mouvements cinématographiques depuis l'arrivée des frères Lumières : le cinéma muet, le cinéma des années 30, le cinéma américain, les comédies musicales, Broadway... ». Et là c'est un boulevard de liens.

Ensuite, si j'ajoute par exemple quelque chose sur l'approche du travail, je dirais « un grand nombre de cinéastes ont imprégné l'approche cinématographique d'Elsa. De Charlie Chaplin, en passant par Stanley Kubrick, sans oublier Steven Spielberg » etc. Et bim, encore du lien. Et du lien qualitatif bien sûr.

Ainsi en déjà quelques lignes, avec toute la modestie qui est la mienne, je peux obtenir une biographie concise, crédible, réaliste et extrêmement vertigineuse. Mais dans toute biographie qui se respecte, c'est toujours bien de situer le contexte dès la naissance : « Elsa est une actrice française, née au bord de la Méditerranée, près de Cannes (on n'est pas à 300 km près non plus), sous le signe du Lion » (Lion, de la famille des félins, est un mot mieux référencé que le 25 juillet où il n'y a pas d'événement majeur. En revanche si j'étais née le 14 juillet ou le 25 décembre, là oui j'aurais précisé la date). 

Je continue en donnant l’année « Née sous le signe du Lion, un an après l'arrivée au pouvoir de François Mitterrand » (malheureusement pour moi 1982 n'est que l'année de ma naissance, là il a fallu feinter un peu, mais c’est toujours sans mentir).

On remarquera que j'ai eu la délicatesse de ne pas souligner mon nom, Levy, avec lequel l'accès aux liens est assez facile. Au-delà de Bernard-Henri (pas n'importe qui), Marc (pas rien) ou Strauss (invention du blue Jean's, pas n’importe quoi) j'ai préféré éviter toute confusion vers des liens communautaristes, religieux ou sionistes. Faut toujours rester vigilant, un mauvais lien peut vite éloigner mon propos biographique et me noyer dans des choses pour le coup un peu trop connues.

Alors je choisis plutôt de continuer sur l'enfance sans insister sur les aïeux : « Précoce, Elsa lira dès son enfance Kant, Freud et Voltaire et s'intéressera à un large panel de disciplines : philosophie, peinture, sculpture, architecture », etc. J'aurais pu mettre la botanique ou l'archéologie mais c'est très important de ne pas perdre de vue le cœur de métier choisi et de ne pas se disperser, au risque de créer la confusion chez le lecteur. Ensuite je dis « Elsa porte une attention particulière aux films “ Elephant man ”, “ Autant en emporte le vent ” et “ Titanic ” » (un choix simple de films cultes dans des registres différents, pour encore une fois toucher plus de pages). « Elle fait le choix d'une formation au Cours Florent (pas besoin de préciser la durée, à la rigueur on s'en fout que j'y sois restée deux semaines), plutôt qu'au sein du Hollywood Actors Studio de Los Angeles (comment faire du ciné sans parler d'Hollywood? On ne peut pas, j’insiste encore sur la cohérence). Aux côtés de François Florent, Elsa rencontre Molière, Racine, Shakespeare et Feydeau. Soucieuse d'être dans la justesse, comme l'était Marylin Monroe ou encore Simone Signoret, Elsa s'installe définitivement à Paris peu avant la mort d’Alain Bashung. Puis bouleversée par son départ, Elsa s'intéresse plus particulièrement aux filmographies de Woody Allen, Martin Scorsese et Quentin Tarantino. Depuis, Elsa vit dans le quartier où est née Sarah Bernhardt, Saint Germain-des-prés, où elle se rapproche de Karl Lagarfeld, Catherine Deneuve ou encore Gérard Depardieu (là encore on s'en fout si c'est aux caisses du Monoprix du coin ou ailleurs qu’elle s’en rapproche). Cultivant son intérêt pour le 7e art (sur Wikipédia ce n'est pas sur la même page que le lien cinéma et c'est un mot chic), Elsa cherche aussi son inspiration pour ses personnages au Café de Flore, près des Deux Magots, en face de Sonia Rykiel, en écoutant sur son iPod Apple, Mozart et Tchaïkovski. Et parfois les Rolling Stones. Les yeux d'Elsa (Verlaine, un proche de Rimbaud) sont à l'affût de tout. Mais là-bas Elsa reste attachée aux passages de Sartre, De Beauvoir ou encore Picasso » (c'est toujours très bien un lien vers le surréalisme).

Ensuite je trouve le moyen de resituer mon intention dans un autre réel du métier, les paillettes : « Elsa, forte de curiosité, portera une attention particulière au nouveau cinéma et suivra attentivement les palmes du festival de Cannes et les cérémonies des César. Elle est souvent d'accord avec les choix des jurys respectifs depuis plus de 60 ans. Au même moment où “ Avatar ” en 3D sort en salle, Elsa décide de se rendre en Avignon afin de compléter son approche cinématographique et faire le pont entre cinéma et théâtre ». Et là j’ai le Festival de Cannes, le pont d’Avignon, les César et tous les jurys de mon côté.

Enfin pour finir je positionne l'actualité et j’ouvre : « Aujourd'hui, Elsa continue sa comédie et ses mises en scènes dans beaucoup de lieux et trouve aussi son inspiration dans des endroits plus insolites comme Disney, ou dans des reportages d’Arte sur New York, Tokyo et les accords de Kyoto. Attachée à rester les pieds sur terre, dans son quotidien Elsa lit “ le Monde ”, ou encore “ Biba ”, boit du café et mange bio, mais n'a pas la télé » (ça permet de rationaliser les choses et de donner quelques infos un peu plus intimes, les fans adorent ça).

Une fois à ce stade je peux toujours étoffer et dire tout un tas de choses : « Elsa, comme Brigitte Bardot, aime les animaux et défend leur cause avec WWF », ou « Elsa se promène souvent rue de Verneuil où résidait Serge Gainsbourg ». Bref la liste est sans fin, il s'agit simplement d'une question de bons choix stratégique des liens.

Sur Wikipédia, il reste une dernière catégorie tremplin. La catégorie “ liens externes ”. Elle facilite et accélère l'accès à la notoriété. Personnellement j'ai choisi les liens suivants (là faut ratisser très large dans ce qui peut manquer): « imdb, canal+, tf1, sport, mythologie, culture, rock, occident, météo, Marie Curie, ballet, (et surtout, soyons fous) Internet ».

Voilà ce que je peux dire à tous ceux qui rêvaient de connaître une méthode simple et efficace d’accès à la renommée. 

Et je suis suffisamment honnête pour reconnaître que je suis connue mais que je n'ai rien inventé.

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