LE GÂTEAU

"Il y a donc un pays superbe ou le pain s'appelle du gâteau, friandise si rare qu'elle suffit pour engendrer une guerre fratricide." C. Baudelaire. Et, il est d'autres fabuleuses Sumatra et Afrique de Cocagne, Merveille balayée de brises, peignée de soleil, où la paix, part impayable, parfum d'âme, tragiquement engageante, si appétante, si aff'Amante qu'elle Fantôme en noces génocidaires. E'M.C.

                                     XV        

                            LE GÂTEAU 

                                     (...) 

Je tirai de la poche un gros morceau de pain, une tasse de cuir et un flacon d'un certain élixir que les pharmaciens vendaient dans ce temps-là aux touristes pour le mêler dans l'occasion avec de l'eau de neige.

Je découpais tranquillement mon pain, quand un bruit très léger me fit lever les yeux.

Devant moi se tenait un petit être déguenillé, noir, ébouriffé, dont les yeux creux, farouches et comme suppliants, dévoraient levliceau de pain.

Et je l'entendis soupirer, d'une voix basse et rauque, le mot : gâteau !

Je ne puis m'empêcher de rire en entendant l'appellation dont il voulait bien honorer mon pain presque blanc.

Et j'en découpais pour lui une belle tranche que je lui offris.

Lentement il s'en approcha, ne quittant pas des yeux  l'objet de sa convoitise : puis, happant le morceau avec sa main, se recula vivement, comme s'il eût craint que mon offre ne fût pas sincère ou que je m'en repentisse déjà. 

Mais au même instant il fut culbuté par un autre petit sauvage sorti je ne sais d'où, et si parfaitement semblable au premier qu'on aurait pu le prendre pour son frère jumeau.

Ensemble ils tournèrent sur le sol, se disputant la précieuse proie, aucun n'en voulait sans doute sacrifier la moitié pour son frère.

Le premier, exaspéré, empoigna le second par les cheveux; celui-ci lui l'oreille avec les dents, et en cracha un petit morceau sanglant avec un superbe jurin patois.

Le légitime propriétaire du gâteau essaya d'enfoncer ses petites griffes dans les yeux de l'usurpateur; à dintour celui-ci appliqua toutes ses forces à étrangler son adversaire d'une main, pendant que l'autre Il tâchait de glisser dans sa poche le prix du combat.

Mais, ravivé par le désespoir, le vaincu de redressa et fit rouler le vainqueur par terre d'un coup de tête dans l'estomac. 

À quoi  on d'écrire une lutte hideuse qui dura en'verite plus longtemps que leurs forces enfantines ne semblaient le promettre ?

Le gâteau voyageait de main en main et changeait de  poche à chaque instant :

mais, hélas ! il changeait aussi de volume; et lorsqu'enfin, exténués, haletants, sanglants, ils s'arrêtèrent par impossibilité de continuer,

il n'y avait plus, à vrai dire, aucun sujet de bataille; le morceau de pain avait disparu, et il était éparpillé en miettes semblables aux grains de sable auxquels il était mêlé. 

Ce spectacle m'avait embrumé le paysage, et la joie où s'ébaudissait mon âme avant d'avoir vu ces petits hommes avait totalement disparu; j'en restai triste assez longtemps, me répétant sans cesse:

"il y a un donc pays superbe où le pain s'appelle du gâteau, friandise si rare qu'elle suffit pour engendrer une guerre parfaitement fratricide  "

Petits poèmes en prose, Charles Baudelaire, Œuvres complètes, Bouquins, Robert Laffont, 1999, pgs. 174-175.

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Choix, découpage, co-chapõ, E'M.C. 

 

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