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Billet de blog 15 novembre 2016

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"L'INTROUVABLE POPULISME"

À quel marigot mesurer l'extrême à fiole de pachyderme ? Jamais la disance média-politique des collantes chemises blanches "en guerre" n'aura été aussi fangeuse, aussi fourchue, ressassante, avocassante: laïcité, identité, terrorisme, nazisme, sécurité, conspiration, menace, islamo-gauchisme, antisémitisme, communautarisme, populisme, et moult ismitudes. Affreux dissensus, mots divorciels ! E'M.C

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Il ne se passe pas de jour où l'on n'entende en Europe dénoncer les risques du populisme.

Il n'est pas pour autant facile de saisir ce que le mot veut exactement dire.

Il a servi dans l'Amérique latine des années 1930 et 1940, à désigner un certain mode de gouvernement, instituant entre un peu et  son chef  un rapport d'incarnation directe, passant par dessus les formes de la représentation parlementaire.

Ce mode de gouvernement dont Vargas au Brésil et Perón en Argentine furent les archétypes a été rebaptisé "socialisme du vingt-et-unième siècle" par Hugo Chavez.

    POPULISME : ACCEPTION EUROPÉENNE 

Mais ce qu'on désigne aujourd'hui sous le nom de populisme en Europe est autre chose. 

Ce n'est pas un mode de gouvernement.

C'est au contraire une certaine attitude de rejet aux pratiques gouvernementales régnantes.

            POPULISTE AUJOURD'HUI 

Qu'est-ce qu'un populiste tel que le définissent aujourd'hui nos élites gouvernementales et leurs idéologues ? 

À travers tous les flottements du mot, le discours  dominant semble le caractériser par trois traits essentiels : 

- un style d'interlocution qui s'adresse directement au peuple par-delà ses représentants et ses notables; 

- l'affirmation que gouvernement et élites dirigeantes se souvient de leurs propres intérêts plus que de la chose publique; 

- une rhétorique identitaire qui exprime plus la crainte et le rejet des étrangers. 

Il est clair pourtant qu'aucune nécessité ne relie ces trois traits. 

                      L'ENTITÉ PEUPLE 

Qu'il existe une entité appelée peuple qui est la source du pouvoir et l'interlocuteur prioritaire du discours politique, c'est ce qu'affirment  nos constitutions et c'est la conviction que les orateurs républicains et socialistes d'antan développaient sans arrière pensée. 

Que nos politiciens pensent à leur carrière plutôt qu'à l'avenir de leurs concitoyens et que nos gouvernants vivent en symbiose avec les représentants des grands intérêts  financiers, il n'est besoin d'aucun démagogue pour le déclamer. 

La même presse qui dénonce les "dérives" populistes nous en fournit, jour après jour, les témoignages les plus détaillés.

De leur côté, les chefs d'État et de gouvernement parfois taxés de populisme, comme Berlusconi ou Sarkozy, se gardent bien de propager l'idée "populiste" que les élites sont corrompues.

Le terme populiste ne sert pas à caractériser une force politique.

Au contraire il tire son profit des amalgames qu'il permet entre des forces politiques qui vont de l'extrême droite à la gauche radicale. 

Il ne désigne pas une idéologie ni même un style politique cohérent.

Il sert simplement à dessiner l'image d'un certain peuple. 

             L'INTROUVABLE PEUPLE 

Car le "peuple" n'existe pas. 

Ce qui existe ce sont des figures diverses, voire antagoniques du peuple, des figures construites en privilégiant certains modes de rassemblement, certains traits distinctifs, certaines capacités ou incapacités :

peuple ethnique défini par la communauté de la terre ou du sang;

peuple troupeau veillé par les bons pasteurs; 

peuple ignorant que les oligarques tiennent à distance, etc. 

                        POPULISME

La notion de populisme construit, elle, un peuple  caractérisé par l'alliage redoutable d'une capacité - la puissance brute du grand nombre -

et d'une incapacité - l'ignorance attribuée à ce même nombre.

 Le troisième trait, le racisme, est essentiel pour cette construction.

Il s'agit de montrer à des démocrates, toujours suspects "d'angélisme", ce qu'est en vérité le peuple profond :

               LA MEUTE ANTI-MEUHTE 

une meute habitée par une pulsion primaire de rejet qui vise en même temps les gouvernants qu'elle déclare traîtres, faute de comprendre la complexité des mécanismes politiques, 

  CES "ÉTRANGERS" DES CHEFS ÉTRANGERS 

et les étrangers qu'elle redoute par attachement atavique à un cadre de vie menacé par l'évolution démographique, économique et sociale.

              LE LIANT DIABOLIQUE 

La notion de populisme effectue à moindre frais cette synthèse entre un peuple hostile aux gouvernants et un peuple ennemi des "autres" en général.

L'OUVRIER CAUCHEMAR DE L'OLIGARQUE 

Pour cela elle doit remettre en scène une image du peuple élaborée à la fin du XIX ème siècle par des penseurs comme Hyppolite Taine et Gustave le Bon, effrayés par la Commune de Paris et la montée du mouvement ouvrier :

celle des foules ignorantes impressionnées par les mots sonores des "meneurs" et menées aux violences extrêmes par la circulation de rumeurs incontrôlées et de frayeurs contagieuses. 

Ces déchaînements épidémiques de foules aveugles entraînées par des leaders charismatiques étaient évidemment fort loin de la réalité du mouvement ouvrier qu'ils visaient à stigmatiser.

                  RÉALITÉ DU RACISME 

Mais ils ne sont pas davantage appropriés pour décrire la réalité du racisme dans nos sociétés.

Quels que soient les griefs exprimés tous les jours   à l'égard de ceux qu'on appelle immigrés et notamment des "jeunes de banlieues", ils ne se traduisent pas en manifestations populaires de masse.

           AUTRE FACETTE DU RACISME 

Ce qui mérite de nom de racisme aujourd'hui dans notre pays est essentiellement la conjonction de deux choses.

         DISCRIMINATION À L'EMBAUCHE 

Ce sont d'abord des formes de discrimination à l'embauche ou au logement qui s'exercent parfaitement dans des bureaux aseptisés, hors de toute pression de masse. 

          MOULT DE MESURES D'ÉTAT 

C'est ensuite toute une panoplie de mesures d'État :

restriction à l'entrée du territoire,

refus de donner des papiers à des gens qui travaillent, cotisent et paient des impôts en France depuis des années,

restrictions du droit du sol,

double peine, lois contre le foulard et la burqa,

taux imposés de reconduite à la frontière 

ou démantèlement de campements de nomades.

    GAUCHISSEMENT D'ÂMES À GAUCHE

Certaines bonnes âmes de gauche se plaisent à voir dans ces mesures une concession malheureuse faite par nos gouvernants à l'extrême droite "populiste" pour des raisons "électoralistes".

Mais aucune d'entre elles n'a été prise sous la pression de mouvements de masse. 

Elles entrent dans une stratégie propre à l'État, propre à l'équilibre que nos États s'emploient à assurer entre la libre circulation des capitaux et les entraves à la circulation des populations.

Elles ont en effet pour but essentiel de précariser une partie de la population quant à ses droits de travailleurs ou de citoyens, de constituer une population de travailleurs qui peuvent toujours être renvoyés chez eux et de Français qui ne sont pas assurés de le rester. 

Ces mesures sont appuyées par une campagne idéologique justifiant cette diminution de droits par l'évidence  d'une non-appartenance aux traits caractérisant l'identité nationale.

Mais ce ne sont pas les "populistes" du Front national qui ont déclenché cette campagne.

Ce sont des intellectuels de gauche dit-on, qui ont trouvé l'argument imparable :

ces gens ne sont pas vraiment français puisqu'ils ne sont pas laïques.  

                DES LACS À LAÏCITÉ 

La laïcité qui définissait naguère les règles de conduite de l'État est ainsi devenue une qualité que les individus possèdent ou dont ils sont dépourvus en raison de leur appartenance à une communauté. (a)

            AU GLAS DE L'OCCUPATION

Le récent "dérapage" de Matine Le Pen, à propos de ces musulmans en prière occupant nos rues comme les Allemands entre 1940 et 1944, est à cet égard instructif. 

Il ne fait que condenser en une image concrète une séquence discursive

(musulman=islamiste=nazi) (b)

qui traîne un peu partout dans la prose dite républicaine. 

L'EXTRÊME DROITE SATELLITE UTILE DE D'ÉTAT 

L'extrême droite dite "populiste" n'exprime pas une passion xénophobe spécifique émanant des profondeurs de corps populaire;

elle est un satellite qui monnaie à son profit les stratégies d'État et les campagnes intellectuelles distinguées. (c)

  SEMPITERNEL CHANTAGE SÉCURITAIRE

Nos États fondent aujourd'hui leur légimité sur leur capacité à assurer la sécurité. (d)

Mais cette légitimation a pour corrélat l'obligation de montrer à tout instant lémonstre qui nous menace, 

d'entretenir le sentiment permanent d'une insécurité qui mêle les risques de la crise et du chômage à ceux du verglas ou de la formamide pour faire culminer le tout dans la menace de l'islamisme terroriste. 

L'ÉTAT MARIONNETTISTE DE L'EXTRÊME DROITE 

L'extrême droite se contente de mettre les couleurs de la chair et du sang sur le portrait standard dessiné par les mesures minustérielles et par la prose des idéologues. 

      L'EMPOISONNEMENT DES MOTS 

Ainsi ni les "populistes" ni le peuple mis en scène par les dénonciations rituelles du populisme ne répondent-ils vraiment à leur définition. (e)

Mais peu importe à ceux qui en agitent le fantôme.

Au-delà des polémiques sur les immigrés, le communautarisme ou l'islam, l'essentiel, pour eux, est d'amalgamer l'idée même du peuple démocratique à l'image de la foule dangereuse.

                                  •

Notes, E'M.C. 

(a) La laïcité comme neutralité républicaine face aux différents cultes, compromise, pervertie, instrumentalisée, au bénéfice d'une communauté vedettarisée. 

(b) (musulman-islamiste-nazi) itératif hochet du CRIF et autres cerbères d'hubris. 

(c) Jamais l'État français n'a été aussi perfidement, aussi schizophrénétiquement d'extrême-droite que sous Sarkozy et Valls-Hollande en surfant sur la bouc-émissairisation de l'autre qui serait insoluble dans le "nous" (pour le coup bassement populiste)  et qu'on assigne à disparaître,

si dispensateur d'amalgames, voire de calomnies, islamo-gauchisme, extrême-gauche-droite, ouvriers FNisés, etc.

jamais l'État férocement fictif (puisqu'il se fond dans une union européenne otanisée, bankstérisée, lucrativement belliqueuse, où de graves décisions de dévastations d'autres États se mutualisent, faisant bloc pour échapper aux poursuites d'un TPI,

jamais l'État ouvertement colonial, "en guerre" contre son éternelle mascotte "terroriste" n'aura fait l'objet d'un tel rejet populaire (voir le niveau d'étiage des sondages à son endroit), 

 jamais aussi divorciel, instigateur de dissensus, appendu à son état d'urgence, pandorielle boîte reconductible, comme prévu jusqu'à la fin, espérons-la définitive de ce calamiteux mandat. 

jamais aussi zombifié et dépendant du Front National, dont le score électoral en "hausse", classique gyrophare de houle (inter)nationale, pense-t-il, via ses gourous, lui servira-it, bouquet de déconfiture, à renverser la vapeur. 

L'État, actuel, faisant impasse sur sa criminelle " guerre vulgairement économique, grimée en "politique" étrangère dévastatrice d'États, pourtant, séculiers, se sentant perdu (et pour cause!),  table sur ça, de tout son fœhn, à ce chantage: voici l'FN ! monté en neige ! Rejouez- moi ! Quitte à laissez votre peau (vos libertés) à l'esse de l'état d'urgence reconduit à l'écœure ! 

(d) La sécuritocratie de l'État taulier, au souk des angoisses; l'installation d'un fascisme pervers. 

(e) Mots-muletas du dissensus à l'occultation des vraies questions, mots divorciels. 

                                 •

L'introuvable populisme, Jacques Rancière, Libération, 3 janvier 2011.

Bibliographie :

La parole ouvrière, A. Faure et J. Rancière, Paris, Union générale d'Éditions, 1976.

La nuit des prolétaires. Archives du rêve ouvrier, Paris, Fayard, 1981 (réédition, Paris, Hachette Littératures, 2009).

La communauté inavouable, Maurice Blanchot , Minuit, 1983.

                                    •

Choix, découpage, titres intérieurs, notes à suivre, bibliographie indicative, billet évolutif - E'M.C. 

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