E'M.C. (avatar)

E'M.C.

Pr.-Apprenant permane, assigné à résilience.

Abonné·e de Mediapart

487 Billets

3 Éditions

Billet de blog 18 avril 2015

E'M.C. (avatar)

E'M.C.

Pr.-Apprenant permane, assigné à résilience.

Abonné·e de Mediapart

" MAIS PARLONS DES COLONISÉS "

E'M.C. (avatar)

E'M.C.

Pr.-Apprenant permane, assigné à résilience.

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Mais parlons des colonisés.

Je vois bien que le colonialisme a détruit : les admirables civilisations indiennes et que ni Deterding, ni Royal Dutch, ni Standard Oil ne me consoleront jamais des Aztèques ni des Incas.

Je vois bien celles - condamnées à terme - dans lesquelles elle a introduit un principe de ruine :  Océanie, Nigéria, Nyassaland. Je vois moins bien ce qu'elle a apporté.

Sécurité ? culture ? Juridisme ? En attendant, je regarde et je vois, partout où il y a, face à face, colonisateurs et colonisés, la force, la brutalité, la cruauté, le sadisme, le heurt et, en parodie de la formation culturelle. La fabrication hâtive de quelques milliers de fonctionnaires subalternes, de boys, d'artisans, d'employés de commerce et d'interprètes nécessaires à la bonne marche des affaires. 

J'ai parlé de contact. 

Entre colonisateur et colonisé, il n'y a de place que pour la corvée, l'intimidation, la pression, la police, l'impôt, le vol, le viol, les cultures obligatoires, le mépris, la méfiance, la morgue, la suffisance, la muflerie, des élites décérébrées, des masses avilies.

aucun contact humain, mais des rapports de domination et de soumission qui transforment l'homme colonisateur en pion, en adjudant, en garde-chiourme, en chicote et l'homme indigène en instrument de production. 

À mon tour de poser une équation : colonisation : chosification.

J'entends la tempête. On me parle de progrès, de " réalisations", de maladies guéries, de niveaux de vie élevés au-dessus d´eux-mêmes.

Moi, je parle de sociétés vidées d'elles-mêmes, des cultures piétinées, d'institutions minées, de terres confisquées, de religions assassinées, de magnificences artistiques anéanties, d'extraordi-naires possibilités supprimées.

On me lance à la tête des faits, des statistiques, des kilométrages de routes, de canaux, de chemins de fer.

Moi, je parle de milliers d'hommes sacrifiés au Congo-Océan. Je parle de ceux qui, à l'heure où j'écris, sont en train de creuser à la main le port d'Abidjan. (...)

Je parle de millions d'hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d'infériorité, le tremblement, l'agenouillement,  le désespoir, le larbinisme. 

Moi, je parle d'économies naturelles, d'économies harmonieuses et viables, d'économies à la mesure de l'homme indigène désorganisées, de cultures vivrières détruites, de sous-alimentation installée, de développementcagricole orienté selon le seul bénéfice des métropoles, de rafles de produits, de rafles de matières premières.

On se targue d'abus supprimés.

Moi aussi, je parle d'abus, mais pour dire qu'aux anciens - très réels - on en a superposé d'autres - très détestables. On me parle de tyrans locaux mis à la raison; mais je constate qu'en général ils font très bon ménage avec les nouveaux et que, de ceux-ci aux anciens, et vice -versa, il s'est établi, au détriment des peuples, un circuit de bons services et de complicités.

On me parle de civilisation, je parle de prolétarisation et de mystification.

Chaque jour qui passe, chaque déni de justice, chaque matraquage policier, chaque réclamation ouvrière noyée dans le sang, chaque scandale étouffé, chaque expédition punitive, chaque car de C.R.S., chaque policier et chaque milicien nous fait sentir le prix de nos vieilles sociétés.

C'étaient des sociétés communautaires, jamais de tous pour quelques uns.

C'étaient des sociétés pas seulement anté-capitalistes, comme on l'a dit, mais aussi anti-capitalistes.

C'étaient des sociétés démocratiques, toujours.

C'étaient des sociétés coopératives, des sociétés fraternelles.

Je fais l'apologie systématique des sociétés détruites par l'impérialisme. 

(...) Cela dit, il paraît que dans certains milieux on a feint de découvrir en moi un "ennemi de l'Europe" et un prophète du retour au passé anté-européen.

(...) La vérité est que j'ai dit tout autre chose : savoir que le grand drame historique de l'Afrique a moins été sa  mise en contact trop tardive avec le reste du monde, que la manière dont ce contact a été opéré; et que c'est au moment où l'Europe est tombée entre les mains des financiers et des capitaines d'industrie les plus dénués de scrupules que l'Europe s'est            " propagée "; que notre malchance a voulu que ce soit cette Europe-là que nous ayons rencontrée  sur notre route et que l'Europe est comptable devant la communauté humaine du plus haut tas de cadavres dans l'histoire. 

Aimé Césaire, Discours sur le Colonialisme. 1955

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.