La guerre de 1942-45 permit aux Algériens de forcer les portes des armes techniques où, de l'avis même de leurs chefs, ils se comportèrent fort bien.
Le mythe de l'incompétence semblait dépassé.
Mais la fin de la guerre devait faire ressortir des armoires le règlement poussiéreux.
Le Commandement commit alors une maladresse que les baroudeurs algériens ne sont pas prêts d'oublier :
sans reconnaissance ni égards pour leurs faits d'armes, tous les Nord-Africains furent refoulés, par note ministérielle, vers l'infanterie et les unités de la "Royale Brêle"
Les chefs de corps qui avaient fait campagne avec ces officiers, hommes de troupe indigènes, et en avaient apprécié les qualités, furent eux-mêmes scandalisés mais impuissants.
Il faut savoir qu'à cette époque soufflait dans l'armée d'Afrique libératrice, un courant sensible de fraternité franco-algérienne.
Il laissait présager un destin nouveau, prometteur pour nos deux communautés.
Aussi cette mesure discriminatoire, au lendemain même d'une victoire chèrement payée par les Nord-Africains, fut-elle très mal accueillie tant par les Français -peut-être sentimentalement-que par les Algériens auxquels brutalement, douloureusement, on rappelait que rien ne devait changer... malgré les engagements de la France Libre.
C'était une escroquerie pure et simple, indigne de la France nouvelle : l'histoire du citron pressé.
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J'étais alors à l'école d'élèves-officiers indigènes algériens et tunisiens ( E.O.I.A.T. ).
Cette école avait été fondée en 1942 par le gouvernement de Vichy.
Seuls y étaient admis les "fils de grandes tentes".
Peu importait d'ailleurs qu'ils fussent aptes; on craignait des remous politiques algériens sous l'effet de propagandes gaulliste, anglaise, américaine ( car les Algériens, pour la plupart, n'avaient pas accepté la défaite française ), et les fils des Bachagas et des Caïds figuraient là en otages.
D'entrée, alléchant, le statut de cette école ne fut jamais respecté.
Parmi tant d'autres manquements, celui de la durée des études : quatre ans au lieu de deux.
L'esprit raciste de nos instructeurs créa vite un grand malaise qui provoqua des démêlés entre eux et les élèves.
Ce qui aurait pu être un excellent matériau pour cimenter un nouveau lien franco-algérien, ne fut qu´un échec.
Informé, le général Breuillac, qui commandait la D.T. d'Alger, fit tout son possible pour remédier à cet état de choses.
En vain.
À l'issue des cours, notre promotion au grade de sous-lieutenant ne fut effective que contre renonciation expresse à notre citoyenneté française, acquise par un décret de 1943 et par l'ordonnance de 1947.
Bien entendu, on invoqua encore une raison subtile pour nous faire admettre cette injustice.
C'est ainsi que par la volonté du gouvernement nous avons signé une option pour le statut indigène.
Ce qu'on nous avait donné d'une main, on nous le retirait de l'autre.
On ne peut s'empêcher de se demander aujourd'hui pourquoi, à cette époque, M. Soustelle et ses amis se sont tus.
Sans doute n'avaient-ils pas encore "découvert" l'Algérie.
Pour la première fois dans les annales militaires françaises, des Algériens - quatre - furent admis à l'école de l'Armée blindée et de la Cavalerie de Saumur.
J'eus le grand honneur de faire partie de cette fournée.
À Saumur, ce fut une révolution de palais.
Dans cette enceinte sacro-sainte où régnaient l'esprit de caste, l'orgueil le plus ridiculement prétentieux et chatouillant, on ne nous pardonna jamais cette intrusion.
Nous finîmes par nous considérer là comme au sein d'une tribu de sauvages, tant en raison du manque d'éducation que nous y rencontrions que par le langage "petit nègre" dont on croyait devoir se servir en nous parlant, pour faciliter notre assimilation.
Arrêts, brimades, discriminations dans l'octroi des commandements au cours des manœuvres - rien ne nous était épargné.
Nous n'étions ni des "crocos" ni des "petits cos".
Nous ne recevions aucune invitation, nous passions nos vacances, seuls, dans l'école désertée.
Ce qui n'empêcha pas nos camarades Saint-Cyriens de nous demander l'adresse de nos parents et amis lors de leur affectation en Afrique du Nord, dans l'espoir d'être invités aux " diffas " !
Nous avions été fiers d'être admis à cette école.
Nous pensions que c'était là l'aube d'une nouvelle communauté franco-algérienne, tant désirée.
On s'appliqua à chasser cette prétention de nos esprits.
Force nous fut de nous replier sur nous-mêmes.
Les autorités allèrent jusqu'à décider de nous faire passer un examen de sortie différent de celui des Saint-Cyriens, sous le fallacieux prétexte de nous avantager.
En réalité, il s'agissait de nous empêcher - coûte que coûte - de nous prévaloir plus tard de cet examen pour réclamer le bénéfice du statut français.
Nous refusâmes de nous soumettre à cette décision.
Ainsi, c'est après cinq années d'école que nous avons obtenu notre grade de sous-lieutenant, non seulement obligatoirement au titre de statut indigène, mais encore à titre de réserve.
C'était contraire au statut de notre école, mais il s'agissait de retarder notre avancement.
Pour les cavaliers sortis de Saumur, on fut bien obligé de les affecter dans les régiments blindés.
" Un Algérien, jamais deux, par régiment."
Le principe est toujours en vigueur.
Dans ces unités, malgré nos références, nous avons été systématiquement écartés d'un commandement de peloton.
On fit de nous des officiers de sports ou on nous affecta à toute tâche sans rapport avec la mécanique.
Seuls les évènements d'Indochine et de la crise des cadres nous permirent d'accèder à l'emploi de chef de peloton de chars.
Sans fausse modestie, il apparut que nous y réussissions bien.
Un temple tabou était violé - par la grâce des circonstances.
In, L'Affaire des officiers algériens, Abdelkader RAHMANI, le Seuil, 1959.
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Fond archivistique, choix, découpage et point de recherche de restauration historique
El'Mehdi Chaïbeddera