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Billet de blog 27 juillet 2015

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" L'AFFAIRE DES OFFICIERS ALGÉRIENS"

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Pendant ce temps diverses mesures accentuaient encore la désillusion de l'après-guerre pour l'ensemble des officiers algériens.

Les popotes se fractionnaient comme jadis en deux clans: celle des Français, celle des indigènes.

Même un " marié-à-une-française " ne pouvait avoir accès avec sa femme au mess français.

Les rivalités, les discriminations raciales, reprenaient leurs droits.

En occupation en Allemagne, l'épouse française percevait un ravitaillement différent de celui de son mari algérien, et supérieur.

Quant aux hommes de troupe, ne sachant ni lire ni écrire, ils étaient souvent grugés par les comptables dans leur ration de tabac et leur paye.

Nous étions constamment en lutte contre les services pour défendre ce que leur accordait un règlement dèjà fort injuste en regard de celui qui était appliqué aux Européens.

Evidemment, nos interventions nous coûtaient cher : nous étions "fichés", accusés aussitôt de mauvais esprit ou de sentiments "anti-français".

À la moindre défaillance dans le service, on ne ratait pas les courageux qui payaient leur sens  de l'équité par un avancement compromis.

Car il n'appartenait qu'à un "factieux"de défendre la justice dans l'armée.

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C'est par un pur hasard qu'un jour j'appris que les émoluments étaient loin d'égaler ceux d'un Français du même grade - ménage sans enfant - alors que moi-même j'étais déjà père. 

Bien calé, celui qui peut démêler l'écheveau d'une fiche de solde - quand on vous la remet, ce qui n'est pas toujours le cas...

Au moment de la perception ee nos soldes, je me trouvais avec un camarade dans le bureau de l'officier trésorier.

Relevant la discrimination, j'en demandai à ce dernier la raison :

" Mais, mon cher, vous ne connaissez pas le règlement, vous oubliez que lui est Français, et vous Algérien. "

Cette réponse intentionnellement grossière appelait une réplique.

Je n'y manquais pas.

Ce qui n'empêcha nullement cet "excellent" officier  trésorier de dire à son planton (algérien), à ma sortie :

" Depuis qu'on leur a appris à écrire et à "parler" ils se croivent ( sic ) français ! "

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Grâce aux évènements d'Indochine, nos camarades asiatiques bénéficiaient, à Saumur, d'un régime de faveur: promus sous- lieutenants, titularisés après un an d'école, lieutenants quelques mois après.

Ce qui attira de notre part cette réflexion désabusée au commandant de l'école : 

"Attendez-vous que nous nous révoltions comme eux pour nous accorder nos droits et le bénéfice d'une simple équité ? "

Toutes nos demandes, tous nos rapports sont restés lettre-morte.

Vainement, nous avons essayé d'attirer l'attention des ministres, des parlementaires, des généraux, du maréchal Juin lui-même, lors de sa visite en Corée, sur la gravité de la situation et la position intenable des officiers algériens.

Le ministre de La Défense Nationale de l'époque nous fit savoir -après maints louvoiements- que seule une interpellation à la Chambre " par les Communistes " ... pouvait nous donner des chances .

Ce qui signifiait : " Osez le faire, et vous serez marqués à l'encre rouge ! "

Une autre brimade retentissante date de 1950 :

Tous les officiers Algériens - fussent-ils sortis des écoles -? étaient conviés à passer un examen pour être confirmé dans leur grade, je dis bien le grade dans lequel nous exercions depuis des années ou avions fait campagne; et pour avoir la possibilité d'opter pour le statut français, statut que le gouvernement nous avait fait rejeter en 1948 à notre sortie de l'école.

Il était clair qu'on essayait par tous les moyens de nous barrer la route, d'arrêter la nouvelle génération d'officiers algériens.

Certains chefs de corps nous ont avoué avoir reçu la consigne de nous freiner.

Il fallait nous empêcher d'être les égaux de nos camarades français.

Il fallait nous ravaler au rang de sous-ordres.

Dans la " grande Muette ", il était plus facile qu'ailleurs de nous frustrer de nos droits derrière la façade de la légalité, en vertu d'un règlement militaire ignoré du peuple français et des militaires eux-mêmes, excepté naturellement de ceux qui le faisaient et le défaisaient arbitrairement.

C'est sous ministère de M. Edmond Michelet, grâce à l'intervention de M. Le gouverneur Yves Chataigneau, que se produisit un premier bouleversement.

Une petite " giclée " de justice !

Trois ou quatre capitaines furent promus commandants.

Évènement historique dans les annales militaires franco-algériennes.

Mais  la mécanique gouvernementale et ministérielle n'était pas encore préparée à cette conception "révolutionnaire".

Trop de réticences, trop de préjugés sclérosaient la marche d'une évolution que les circonstances commandaient pourtant d'accélérer.

Fin 1957, éclata la bombe spectaculaire, celles des galons dits " psychologiques ":

on put raconter qu'un soir, des officiers algériens s'étaient couchés lieutenants, capitaines, commandants pour se réveiller le lendemain avec un grade supérieur par la bénédiction... des         " fellagha ".

Nul ne fut dupe.

Les journaux eux-mêmes, les notes ministérielles confessèrent le sens de la manoeuvre.

Sait-on que malgré la pléthore des généraux français, il n'y a jamais eu un général algérien depuis la conquête de l'Algérie ?

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Prolonger l'évocation de toutes ces discriminations raciales, humiliations, brimades et injustices, risquerait de donner aux lecteurs une image fausse de nos mouvements qui, nous l'affirmons, ne sont animés ni par la mesquinerie ni par l'aigreur.

La souffrance n'est jamais agréable.

Elle suscite néanmoins chez ceux qui l'ont éprouvée des qualités de discernement qui interdisent la haine.

Lorsqu'au cours de la nouvelle épopée algérienne  nous nous confiions à des amis, ils nous répliquaient invariablement :

" Ce n'est pas possible ! 

En France, nous sommes incapables de tels agissements. 

Vous devez exagérer !  "

Nous ne doutions pas de leur sincérité et nous aurions voulu qu'ils aient raison.

Mais nous savons que le Français appartient à un peuple qui participe de très loin à la vie politique de son pays.

Par paresse intellectuelle et par crainte d'être arraché à ses quiètes habitudes, il se laisse conduire sans résistance par des politiciens qu'il n'essaie même pas de contrôler.

Il est loin d'être grégaire ou d'avoir un esprit communautaire : c'est un individualiste, nous rétorque-t-on... même à propos des tortues.

Le manque de courage civique du peuple français qui refuse l'évidence aveuglante des faits est une chose qui nous a toujours désespérés, nous Algériens, et nous ne sommes pas les seuls : les étrangers, amis de la France, ont été aussi déroutés que nous.

Cependant, les injustices françaises apparaissaient tellement invraisemblables     qu'il nous arrivait de douter de la réalité de     nos épreuves passées.

Endurance acquise ?

Habitude de ce qui dure ?

Oubli naturel des mauvais souvenirs ?

Nous ne savons.

Mais hélas, une nouvelle déception ne tardait pas à nous rappeler à la réalité.

Un coup d'œil jeté sur nos archives ( rapports, demandes, règlements, etc. ) suffirait à donner un aperçu du chemin de croix d'un officier algérien, d'un Algérien tout court.

En général, nous avions choisi le métier des armes par idéal.

Nous avions le feu sacré.

Lorsqu'à l'aube de notre carrière, nous avons affronté l'obstacle du racisme, nous aurions pu abandonner l'armée.

Mais elle nous passionnait.

Nous la concevions non seulement à travers ses missions de combat mais encore à travers ses possibilités d'éducation et de connaissance.

En outre, la quitter eût été une dérobade devant nos responsabilités vis-à-vis de la France et de notre pays.

À la suite du débarquement allié en Algérie, une poussée de patriotisme pro-français dirigea de nombreux Algériens vers le métier des armes, sentiment pur, enthousiaste, idéaliste, dénué de tout calcul, de tout intérêt.

À cette époque ( 1943 ) les Algériens ne demandaient-ils pas tout simplement l'intégration ?

Par notre présence au sein de l'Armée française, nous espérions nous faire connaître, et par là démontrer la valeur des Algériens.

Nous étions persuadés que, dans sa sphère, chaque Algérien devait par sa valeur et ses aptitudes forcer la compréhension et la considération des Français, les amener à briser cette cloison opaque qui nous séparait, nous excluait.

Et cela, parce que nous croyions naïvement que la France désirait réellement nous reconnaître comme ses enfants...

Mais nous n'avions pas compté avec l'intransigeance d'un colonialisme systématiquement hostile à notre accession à notre condition d'hommes respectables et respectés. 

In, L'Affaire des officiers Algériens, Abdelkader RAHMANI, Seuil, 1959.

Fond archivistique, choix, découpage d'El-Mehdi Chaïbeddera

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