L'ORIGO EST-IL UN MÉTISSAGE ?

Une invite à déconstruire la notion, chère à certains, d' "identité nationale" en se retournant vers l'antiquité romaine. Pourquoi ce retour ? L'antiquité servant souvent à conforter les penseurs contemporains qui s'y projettent, en leur donnant le sentiment que leurs idées ont toujours été là. L'anthropologie historique bouscule ce confort intellectuel en recourant au fameux "regard éloigné".

Grâce à sa double origine, Énée n'est pas un fondateur.

Mais celle-ci n'est-elle pas dans l'Énéide la figure d'un métissage premier ?

Si l'on se réfère à Pallas, fils d'Évandre, le métissage serait dissymétrique.

Les mariages mixtes entre les étrangers (externi) et les gens d'ici ôteraient aux enfants de ces mariages leur extériorité.

Bien que fils d'un externus, un Arcadien immigré, Pallas devient italien par sa mère, une Sabine.

Son père dit qu'il est "mixtus matre Sabella" (métissé de mère sabine), et que de cette mère (hinc) il tient en partie sa patrie (patria).

Le terme patria, qui signifie "la terre des pères", fait de sa mère sabine l'équivalent d'un père.

Ce métis a donc deux pères, et le "père local", ici sa mère sabine, l'emporte sur le père étranger : il n'est pas un externus, même s'il a une autre patria qui est celle de son père.

Si l'on rapproche cette formulation du métissage des deux patries dont parle Cicéron, la petite patrie qui est celle de son origo et la commune patrie qui est Rome, on retrouve un dispositif comparable.

Avec cependant cette différence fondamentale : chez Cicéron, les deux patries sont incluses l'une dans l'autre et toutes deux sont héritées du père par la naissance et par le droit.

Chez Virgile, dans le cas de Pallas, les deux parties sont rivales et correspondent à une double ascendance, paternelle et maternelle.

L'ascendance locale l'emporte.

Ce qui permet l'intégration automatique dès la première génération.

Le métissage dans notre monde contemporain pratique cette dissymétrie des origines, un métis "blanc" et "noir" est toujours vu du côté des Noirs.

Barak Obama a été salué comme le premier président noir des Etats-Unis.

Pourquoi cette invention d'un tel métissage chez Virgile, dont on ne trouve trace nulle part ailleurs ?

Prisonnier malgré tout du temps généalogique de l'épopée et des récits mythographiques, aurait-il interprété l'origo sous la forme du métissage ?

Au lieu que l'avant s'abolisse par la création du nomen et la rencontre du lieu et de l'homme, la nouvelle gens ne devant rien à ses "origines", Virgile aurait-il essentialisé l'altérité latine pour en faire une identité ?

Donnant en même temps une identité à l'ascendance troyenne ?

Avec pour conséquence d'enraciner les Romains dans leur territoire d'origine et de les enfermer en Italie.

In, Rome, la ville sans origine, Florence Dupont, Collection Le Promeneur, Gallimard, juin 2011.

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Apport éditorial :

Pourquoi Rome non Athènes ?

Cette dernière était  une idée refermée sur elle-même.

L'Athénien était citoyen de père - et de mère - en fils; le peuple d'Athènes n'accordait que rarement la citoyenneté à des étrangers.

Rome adopta pour sa part une politique contraire.

Elle accorda libéralement, dès ses débuts,  le statut de citoyen aux ennemis vaincus et aux affranchis qui, intégrés, lui fournirent des armées innombrables et une élite sans cesse renouvelée.

C'est en s'interrogeant sur ce fait que l'on s'interroge ici sur la conception de la citoyenneté et de l'identité à l'œuvre derrière la société ouverte (multi-culturelle ou métissée) qui était celle de "nos ancêtres les Romains".

Et l'un des premiers résultats de cette enquête est de constater que la citoyenneté romaine était non seulement un statut juridique sans contenu racial, éthnique ou culturel mais encore qu'elle reposait sur l'origo, notion juridique complexe qui impliquait que tout citoyen romain, d'une façon ou d'une autre, venait d'ailleurs.

"Tous des étrangers", tel serait en somme l'un des motifs centraux de l'Énéide, poème de l'origo célébrant Énée, "père" les Romains en même temps que figure de l'altérité : héros venu d'ailleurs qui n'aura pas "fondé" Rome.

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Une origo : origine, dérivé de orior "naître", Felix Gaffiot, Dictionnaire latin/français, Hachette, 1934.

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Choix. découpage, étais,  E'M.C.

 

 

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