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Billet de blog 29 janvier 2016

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" L'ORIENT ET L'OCCIDENT ? "

"Les Troyens sont-ils les mères des Latins? La société romaine patrilinéaire fait tout passer par le père: le nom, le statut social, les biens, les cultes.Or Virgile brise la succession patrilinéaire au profit d'une double filiation matrilinéaire et patrilinéaire, où les Troyens seront des mères et les Latines des pères."

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En donnant une identité aux Latins face aux Troyens, Virgile, selon certains commentateurs, aurait symbolisé un Orient et un Occident égaux en dignité. dont Rome réaliserait la synthèse par forme de métissage.

C'est pourquoi Rome serait ainsi deux fois fondée: une fois par Énée, le Grec, l'Oriental, celui qui vient d'ailleurs et apporte la culture hellénique, la seconde fois par Romulus, le Latin, celui qui était déjà là et rattache les Romains au sol de l'Italie.

                 CHIASME FONDATEUR

Cette double fondation serait pour Rome l'affirmation de sa continuité hellénique et         sa négation, ce que nous avons appelé sa dénégation.

Peut-on dire " L'Orient ne s'abolit pas par l'acte colonial de la fondation"?

                       DOUBLE RÉCIT 

Le double récit serait ainsi l'illustration narrative de l'image que Rome se ferait d'elle-même au I siècle avant JC. comme le produit de la rencontre entre et de la synthèse entre l'Orient et l'Occident.

C'est essentialiser ce qui était simplement la négation de la continuité hellénique, par l'affirmation de deux entités distinctes ou au moins de deux pôles opposés.

                       TRANS-MIROIR

Il s'agirait d'un métissage symétrique entre Orient et Occident.

Chacun contribuerait à créer une Rome qui n'est ni l'un ni l'autre.

Cette rencontre serait un transfert, toujours dans le même sens, de l'Orient vers l'Occident, qui permet par un apport oriental de romaniser l'espace latin.

"Tout ce qui est romain vient de l'Orient mais d'un Orient transporté par un voyageur puis assimilé et intégré dans un espace nouveau."

De cette synthèse entre Orient et Occident, de ce métissage symétrique, l'Énéide serait le récit emblématique, puisque non seulement le poème raconte un transfert, celui d'Énée dans le Latium, mais il est aussi lui-même un poème romain, le résultat du transfert d'Homère dans la langue latine.

                     ALTÉRITÉ INCLUSE

Nous retrouvons, ici, en gros, l'idée de l'altérité incluse ou encore de l'hellénisme organique.

Mais s'y ajoute celle d'une identité latine et d'une identité grecque.

Est-ce l'idéologie de l'Énéide ?

En tous cas, elle rompit avec la conception romaine traditionnelle.

Une telle vision de Rome métissée repose uniquement sur une idéologie de la fondation et élimine la notion d'origo. 

Elle donne une consistance aux Latins qui n'est pas historiquement fondée, et qui ne se rencontre que dans l'Énéide.

Elle suppose une forme de conscience ethnique chez les Italiens, ce que les Grecs appellent suggeneia et les Romains consanguinitas.

Or la consanguinité ne sert pas dans l'Antiquité romaine à définir une identité .

Comme la suggeneia, c'est une catégorie intervenant essentiellement dans la diplomatie grecque et Hellénistique.

Elle sert a justifier des relations privilégiées entre peuples, cités ou souverains. 

On ne la voit même pas utilisée dans ce sens pae les Romains ou les Italiens lors des guerres "sociales" quand ces derniers revendiquent la ciuitas.

L'usage du terme consanguinitas au I ier siècle avant J.C. en Italie trahit au contraire une grande indifférence à l'égard des identités ethniques.

La consanguinitas sert à dire toutes les proximités, tous les liens quels qu'ils soient, de famille, d'alliance, d'alliance d'amitié ou de concitoyenneté, ou des liens contractuels formalisés.

Pas plus que le sanguis la consanguinitas n'a besoin d'une fondement généalogique ou naturel. 

Ce n'est pas une réalité "palpable" comme dans  les cités grecques ou dans les nations modernes.

Elle ne pouvait pas être le support imaginaire d'une identité quelconque, latine ou italienne.

La parenté entre les Italiens vient de leur mélange et non de leur origine. 

Mais c'est un mélange indistinct qui ne garde pas aux éléments qui le composent leur identité première.

                                    •

UNE IDENTITÉ AUX LATINS DE VIRGILE ?

Revenons à Virgile et ses Latins qui semblent être une exception dans l'imaginaire romain.

Virgile développe une vision du mélange qui prend en compte les constituants de ce mélange, les Latins et les Troyens.

Que vont-ils devenir ces Latins, une fois unis aux Troyens, ces Troyens unis au Latins ?

Virgile décide qu'ils restent des Latins - ce qui est certes globalement conforme à la tradition qui faisait des Latins le résultat de l'union des indigènes avec les Troyens - mais cela pose un problème : comment ces Latins issus des mariages troyens peuvent-ils être les ancêtres troyens de Rome en restant les mêmes Latins qu'avant ?

Les Troyens n'apportent-ils rien à cette union ?

Virgile décrit en détail ce que sera le résultat de l'union des Troyens et des Latins.

Il leur donne une consistance culturelle qui ressemble à un métissage moderne, déjà ébauché avec Pallas.

Junon, avant la victoire annoncée des Trouens sur les Latins, fait une prière à Jupiter : que la défaite des Latine n'entraîne pas leur disparition.

                  PRIÈRE DE JUNON

Je t'implore pour le Latium, au nom de la suprématie des tiens [des Troyens]

quand bientôt ils feront la paix, contractant d'heureux mariages avec les enfants,

quand bientôt ils uniront leurs lois et leurs traités, n'ordonne pas aux Latins indigènes de changer leur ancien nom,

ni de devenir Troyens, ni d'être appelés Teucères,

qu'ils ne changent ni de langue, ni de coutumes vestimentaires.

Que le Latium vive, que les rois albains règnent durant des siècles,

que soit puissante une descendance romaine forte de la valeur italienne.

( Énéide, XII, 820-827 )

Ce qui est en cause dans la prière de Junon est   le nom du peuple à venir que va créer Énée en s'unissant aux Latins, il doit leur être refusé qu'ils perpétuent Troie et les Troyens.

Sa demande est du côté troyen conforme au fonctionnement de l'origo.

Ceux qui s'arrêtent disparaissent au profit d'une gens nouvelle, famille ou peuple : les héros troyens, origine d'une famille romaine, abandonnent leur nom grec pour créer un nomen latinum.

Junon précise le lieu où s'ancrera l'origo, le Latium, future "petite patrie"

Mais du côté Latin, les choses changent, il n'est plus question d'origo.

Surgit une identité latine, destinée à être conservée; cette identité consiste en un type de vêtement et une langue dont il n'avait jamais été question précédemment dans le texte.

Les Latins étaient jusqu'à présent un peuple "homérique", comme les Troyens et les Achéens, culturellement semblables à leurs adversaires et n'ayant pas de problème de communication linguistique.

Ensuite, l'identité des Latins se situe dans leur uirtus, cette valeur militaire que transmettront les Latins aux futurs Romains.

          LA IURTUS ITALIA DE VIRGILE

En parlant de "iurtus italia", Virgile définit une identité romaine, ancrée dans ses origines, non pas latines, mais par métaphore "italiennes".

La uirtus des Romains est un lieu commun, y compris chez les Grecs, mais ordinairement elle n'est qu'une façon de légitimer leurs victoires et leurs conquêtes.

Elle appartient de fait à leur identité propre, sinon comment expliquer que Rome ait vaincu le monde entier ?

Donc La iurtus ne peut être pour les Romains une altérité incluse, elle ne peut leur venir des Troyens ni des Latins.

Or, dans l'Énéide, c'est Énée qui incarne l'altérité incluse, il ne sera donc pas l'homme de la iurtus.

               TEL PÔLE IDENTITAIRE

Les Latins ou les Italiens, qui jouent, temporairement ici, le rôle de pôle identitaire, sont donc pourvus de cette iurtus et vont la transmettre aux Romains.

Mais cette attribution ne vaut que pour ce passage, car ensuite ce sont les Troyens avec leurs alliés étrusques, liguures et grecs qui seront finaelement vainqueurs contre les Latins et les Italiens.

(...)

                  L'ORIGO SYMBOLIQUE

Mais inversement, en servant de métaphore aux Italiens, les Latins retrouvent ce statut d'origo symbolique qui est le leur dans le rituel de Lavinium.

Sous le dénominatif vague et englobant d'Ausoniens, les Latins, Rutules, Étrusques, tous les peuples auxquels Énée s'affronte en Italie, ont vocation à être, un jour ou l'autre, intégrés dans l'imperium comme les Latins, grâce à leur origo.

Leur cités deviendront des minicipes ou des colonies "latines", ils recevront la ciuitas romaine.

Le texte une fois encore est instable et glissant.

C'est toujours cette même poétique de la métaphore qui fait passer d'un peuple à un autre, d'un temps à un autre.

Et donc il n'est pas possible d'extrapoler à partir de ce passage sur le métissage à venir des Latins, en l'étendant à l'ensemble du texte pour aboutir à un peuple latin identique à lui-même et nanti d'une identité.

Virgile ne va pas jusqu'à essentialiser les Latins.

En revanche, il offre une ébauche de pensée du métissage dont voit vite les apories dans une culture qui n'a pas intégré le biologique à sa représententation de la filiation.

(...)

               CADRE JURIDIQUE 

À Rome, la couleur de la peau n'a pas de signification éthnique, cest une variante individuelle comme la couleur des yeux ou la taille.

Certes les Romains admettent que chez certains peuples ces caractéristiques physiques sont majoritaires, mais elles restent contingentes et ne sont pas pour autant des traits identitaires.

Ils diront qu'en Nubie les habitants ont la peau noire mais jamais ils ne parleront des Noirs, d'une communauté définie ou identifiable par un trait physique.

La transmission dans le mariage ne passe pas par le sang mais par le cadre juridique de l'héritage.

Le métissage de Rome est impensable sans une manipulation divine qui change les règles de la transmission.

                                   •

In, Rome, la ville sans origine, Florence Dupont, Gallimard, 2011.

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Choix et découpage, intertitres, E'M.C.

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