Anna recommence à trier les objets.
«Et ça ?
demande-t-elle.
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Elle tient dans la paume
un minuscule objet en bois-
une gondole
de la taille d’un pouce.
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«Je ne sais pas qui me l’a offerte,
répond Sigmund.
Jette-la.»
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Anna me passe la gondole que j’ai offerte à mon frère pour son vingt-sixième anniversaire.
Je ne l’ai pas revue depuis lors
et maintenant
elle est là,
comme si elle avait navigué
à travers le temps.
Je la pose
doucement
dans le carton,
parmi les objets mis au rebut.
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Sigmund se lève
et s’approche
du mur
où est accroché
un portrait
à l’huile
de notre fratrie.
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Alexandre, âgé d’un an et demi à l’époque où le tableau avait été peint, nous a raconté qu’un jour Sigmund lui avait dit en lui montrant le tableau:
«Notre famille est comme un livre.
Tu en est le cadet
et j’en suis l’aîné.
Nous devons être la couverture solide qui soutiendra et protégera ces faibles sœurs nées avant toi et moi.» (1)
Et maintenant,
bien des années
plus tard,
Sigmund pointe le tableau
du doigt.
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«Celui-ci, je l’emballerai à part»,
dit-il,
en le décrochant.
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Je proteste:
«Tu n’as pas le droit d’emporter cette toile.»
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Mon frère se retourne
et me dévisage
d’un air contrarié.
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«Il est temps de partir»,
intervient Pauline.
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La liste de Freud, Goce Smilevski, 2009, Belfond 2013.
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Notes, E’M.C.
(1) Que d’eau a coulé sous le pont, depuis...
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Choix, découpage, notes, chapô, E’M.C.