ENTRETIEN (1)
Je rencontrai, ensuite, M. Daniel Mayer, ancien ministre.
Connaissant ses opinions, je fus surpris par son accueil glacial.
À sa décharge, je dois dire que ses idées libérales venaient de lui faire subir un échec dans son propre parti.
Surtout, je crois bien qu'il me soupçonnais d'être un espion de M. Guy Mollet.
Voici quelques répliques échangées entre nous :
- Vous êtes officier, comme tel, vous n'avez pas le droit de vous mêler de ces questions.
Vous devez obéir.
Ce que nous dites sur l'Algérie, je le sais et vous n'ignorez pas que je lutte contre cela.
Allez le dire à d'autres, pas à moi !
- Je suis officier, monsieur le Président, mais Algérien aussi.
Électeur en plus.
J'ai donc de droit de voir le parlementaire que vous êtes et de lui exposer notre situations.
- De quoi vous plaignez-vous ?
Nous venons de voter une loi qui vous dispense d'aller en Algérie.
- Cette loi n'est pas respectée, nous avons des camarades qui combattent en Algérie et qu'on continue à y envoyer.
-Donneé- moi des noms et j'interviens immédiatement auprès de votre ministre et du président du Conseil.
- Là n'est pas le problème, monsieur le président.
Nous ne pouvons plus supporter que notre pays soit à feu et à sang, que nos parents soient massacrés par des hommes portant un uniforme qui est également le nôtre.
En tout état de cause, vous avez voté une loi pour les officiers et non pour les soldats algériens.
Quel est le sens de cette injustice ?
Nous les représentons et savons qu'ils vont, contre leur gré, combattre leurs frères
Cette situation ne peut durer.
Nous avons le courage et l'honnêteté d'en informer la France avant qu'il ne soit trop tard.
- Plaignez-vous à la rébellion.
- La France est première responsable, vous le savez.
- Je n'y peux rien, mon cher Ami, si ce n'est intercéder auprès de votre ministre pour ramener ces officiers en France.
Si cela ne suffisait pas, je ferais une interpellation à la chambre.
Réfléchissez.
Revenez me voir ou téléphonez-moi et j'interviendrai...ou bien essayer de voir Guy Mollet.
Quant au problème algérien, les politiques sont là pour s'y intéresser, non les militaires.
Que représentent le FLN ou le MNA ?
Nous avons pris des contacts.
Ils ne veulent rien savoir.
Leur intransigeance est inadmissible.
Nous ne demandons pas mieux que de faire cesser cette guerre, mais il faut leur faire entendre raison à eux aussi !
- Ne croyez-vous pas que le "kidnapping" de l'avion de Ben Bella signifir que la France veut, délibérément, poursuivre la "pacification" de l'Algérie ?
l'entretien continuâ sur ce ton et n'apporta rien de constructif.
in, L'Affaire des officiers algériens, Abdelkader Rahmani, Seuil, 1959.
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Fond archivistique, choix et découpage d'El-Mehdi Chaïbeddera.