Le coronavirus, ou l'invention d'un autre universel

La crise actuelle, sanitaire, économique et sociale, frappe l'ensemble de la planète et en dit long sur l'ère d'exploitation humaine et environnementale dans laquelle nous vivons. Voici quelques réflexions et propositions pour réinventer d'autres "états de vie", plus soutenables, dignes et justes. Une version réduite de cet article a été publiée dans la revue F.O.I. n° 65.

Lorsque ce qui sera plus tard identifié comme le coronavirus Covid-19 fait son apparition en Chine, en décembre 2019, rares étaient ceux qui prévoyaient les conséquences de sa diffusion dans le monde entier. Né dans la province reculée de Wuhan, ce virus a pourtant réussi là où nombre de politiques, d’associations, d’initiatives portées par des militant.e.s engagé.e.s depuis des années ont échoué : unir l’ensemble de la population mondiale dans une lutte commune contre un fléau qui s’attaque à tous, sans discrimination de classe ni de nationalité. Cela nous rappelle que paradoxalement le changement climatique, qui aura un impact bien plus dramatique humainement et écologiquement, peine toujours à mobiliser autant d’efforts.
Est-ce parce que « l’ennemi », pour reprendre ce vocabulaire guerrier adopté par nombre de nos dirigeants, s’attaque à nous de manière bien plus immédiate et personnelle, nous forçant à revoir radicalement nos modes de vie depuis le début du confinement ? Que les effets des bouleversements écologiques tardent à se faire sentir, du moins en Occident ?
Cette rhétorique ne doit cependant pas nous leurrer. Dans le cas de la lutte contre le coronavirus et le changement climatique, une réponse internationale, forte et multidimensionnelle est nécessaire, si l’on veut éviter de dépasser des seuils qui rendraient tout retour en arrière — voire même toute situation présente — possible et soutenable. Mais, si l’origine du coronavirus suscite encore des débats, les réponses qu’on lui apporte pourraient toutefois bien tenir lieu de répétition générale dans la lutte qui doit être la nôtre contre les dérives écologiques actuelles.

 

Le Covid, révélateur de l’ère anthropocène

Le coronavirus n’est pas né par hasard. La thèse de l’émergence d’un virus transmissible à l’homme à partir d’animaux sauvages avait été énoncée dès 2012 par une équipe de chercheurs américains. Ils avaient averti dans le New York Times que le braconnage accru d’espèces sauvages, la destruction progressive de leurs écosystèmes et l’inévitable rapprochement vers les espaces humains qui en résulte pouvaient mener à des maladies nouvelles et rapidement évolutives (zoonoses).

Ce que nous apprend cet article, c’est donc que les ravages infligés aux espaces naturels à cause des activités humaines finissent par se retourner contre ces dernières. La déforestation, l’épuisement des ressources en eau, la stérilisation progressive des sols à cause de pratiques agricoles intensives, le changement climatique et le déplacement des gradients de température qu’il provoque, tout cela conduit à bouleverser les milieux de vie de milliers d’espèces animales. Or ces ruptures dans les espaces implique une remise en cause des frontières « naturelles » entre êtres vivants, humains et non-humains, qui finit par porter préjudice à tous.

Ce phénomène est la conséquence sur le plan biologique d’un bouleversement pourtant bien plus massif, puisque désormais observé à l’échelle des temps géologiques. L’ère de l’anthropocène, terme popularisé par Paul Crutzen au début des années 2000, désigne ainsi cette nouvelle période caractérisée par l’impact des activités humaines sur les écosystèmes planétaires. Certes, le mot suscite de nombreux débats, en particulier dans les milieux d’une critique postcoloniale qui s’efforce de mettre en évidence l’existence de réseaux de domination symbolique et matérielle à l’échelle internationale pour mieux les briser. En faisant de « l’homme », de l’anthropos en grec ancien, le responsable des bouleversements écologiques actuels, l’anthropocène court en effet le risque de faire reposer sur l’ensemble de l’humanité, sans discrimination, une culpabilité qui n’est pourtant le fait que d’une minorité : celle qui, dès la fin du XVIIIème siècle, a choisi de se tourner vers une économie fondée sur l’exploitation toujours plus massive des ressources naturelles. L’extraction du charbon, puis du pétrole, du gaz et désormais d’hydrocarbures enfouis toujours plus loin dans les entrailles de la Terre, se paie toutefois au prix fort : l’exploitation humaine qu’elle sous-tend, qualifiée d’« esclavage énergétique », témoigne de la cruauté d’un système qui réserve ses profits à ceux qui occasionneront le plus de dommages sociaux.

On comprend alors qu’accuser l’ensemble de l’espèce humaine, par l’usage du terme générique d’anthropos, ne fait que reproduire une injustice supplémentaire. C’est la raison pour laquelle des termes alternatifs ont été proposés : capitalocène — qui fait du capitalisme et de la recherche de l’accumulation de capital le véritable responsable de la crise —, plantationocène, chthulucène…

Néanmoins, quel que soit le terme retenu, l’idée sous-jacente demeure celle d’une exploitation démesurée de ressources dont il faudrait plutôt chercher à préserver le renouvellement, si l’on veut véritablement favoriser l’accès de chaque être humain au bien-être et à un mode de vie décent. La crise du Covid, dans ce contexte, nous rappelle que le dogme de la croissance à tout prix, lorsqu’il se paie du ravage des écosystèmes, finit bien par se retourner contre ceux qui le prêchent.

 

Un amplificateur de crise

Toutefois, la crise actuelle a ceci de diabolique que, en accord avec l’étymologie grecque dont ces deux termes (diabolos et krisis) sont porteurs, elle a fondamentalement pour conséquence d’entraîner des clivages et des ruptures encore plus douloureuses que celles dues à la situation sanitaire à proprement parler. La diversité des réponses qui lui ont été apportées, d’un bout à l’autre du monde, témoigne de cette difficulté à faire front commun lorsque nos certitudes les plus essentielles sont ébranlées et que règne une méfiance généralisée à l’égard de ce qui n’est pas soi.

De nombreux chercheurs et analystes s’accordent en effet pour dire aujourd’hui que la crise aggrave les inégalités, à l’échelle locale et internationale. La stratégie de confinement adoptée dans la plupart des pays du Nord, ou des pays à haut revenu, qui consiste à mettre l’économie à l’arrêt durant une période de temps définie, pour préserver leur population des effets de la contamination par le virus, n’est cependant pas applicable dans tous les pays. Dans les régions où presque 70% de l’économie dépend du travail informel, c’est-à-dire de relations marchandes et interpersonnelles indépendantes de l’État, qui ne donnent donc pas lieu à une reconnaissance officielle et à ses avantages — retraite, assurance maladie, assurance chômage, etc. —, l’interdiction de circuler équivaut à une menace de mort à plus ou moins brève échéance. De plus, les États qui dépendent de l’exportation massive de leurs ressources, fût-ce au prix de rentes toxiques comme pour le pétrole au Nigéria, voient leurs revenus s’effondrer dramatiquement du fait de la chute brutale de la demande.
Socialement, la crise aggrave également les inégalités de genre : les femmes sont plus exposées que les hommes aux métiers du soin, ce fameux care indispensable en toutes circonstances mais auquel la crise sanitaire donne une visibilité soudaine et salutaire. Infirmières, assistantes médicales, aide-soignantes : impossible d’accomplir ces tâches à distance, en télétravail, alors qu’elles sont principalement féminisées. La crise du Covid renforce ainsi les inégalités d’exposition aux métiers les plus risqués pour les femmes. Il en va de même pour toutes les professions qui permettent aux autres de se poursuivre à distance : livreurs, manutentionnaires dans les entreprises de vente à domicile, caissières et caissiers, etc. Le département de France métropolitaine le plus touché par le Covid, alors qu’il a paradoxalement la population la plus jeune et donc théoriquement la moins susceptible de développer des symptômes graves du coronavirus, est la Seine Saint-Denis : c’est aussi le département où la précarité est la plus forte, économiquement et socialement…

Dans le monde, la mise en place du confinement conduit parfois aussi à un accroissement dangereux des pouvoirs et au renforcement d’un autoritarisme qui ne demandait que cette occasion pour s’institutionnaliser. Ainsi Narendra Modi, en Inde, en accusant les musulmans d’être responsables de la propagation du virus, a provoqué des scènes de vindicte populaire contre une population déjà fragilisée par un gouvernement à l’hindouisme extrémiste. Victor Orban, en Hongrie, a profité du Covid pour déclarer un état d’urgence lui assurant tous les pouvoirs. Face au déni de démocratie imposé en son sein par un de ses pays membres, l’Union européenne a brillé par son silence coupable. Au Ghana, les autorités ont également saisi ce prétexte pour procéder à la destruction de quartiers précaires, faisant la joie des investisseurs pressés de se saisir de ces terrains désormais accessibles pour la vente et l’exploitation immobilière — mais jetant des milliers de personnes dans la rue, sans secours. En Afrique du Sud, la force de la répression policière dans les townships pour faire respecter le confinement a fait ressurgir le spectre d’un Apartheid aboli officiellement depuis presque trente ans, mais dont les blessures demeurent vives et ne cessent de se rouvrir lors d’intenses crises sociales.

Dans ces conditions, la capacité qu’ont certaines sociétés à pouvoir se confiner totalement, en assurant néanmoins un approvisionnement financier — par le télétravail, le chômage partiel, des allocations —, alimentaire — grâce au maintien d’un commerce de proximité — et une sécurité sanitaire — par l’efficacité globale d’un système de santé qui permet à chacun d’avoir accès à des soins quels que soient ses revenus —, doit être considérée comme un luxe réservé, une nouvelle fois, à une minorité chanceuse d’être née du bon côté de la barrière. Et le Covid ne fait que renforcer cette dernière.

 

Construire et expérimenter d’autres « états de vie »

En 2005, Nadine Gordimer publie Get to Life, roman qui n’est certes pas le plus célèbre de l’autrice sud-africaine mais qui résonne étrangement dans le contexte actuel de pandémie. Un écologue atteint d’un cancer de la thyroïde doit subir un traitement radioactif, à la suite duquel une stricte quarantaine lui est imposée pour éviter qu’il ne contamine les membres de sa famille. Coupé de tout contact physique, isolé de celles et ceux qu’il aime, l’homme se découvre alors une acuité particulière pour ces « états de vie » qui, même dans les moments les plus minuscules, lui accordent une lucidité inédite quant à sa propre existence.

C’est peut-être aussi ce que la crise pourrait nous offrir : un moment de pause, de recentrement sur soi et sur les autres, pour mieux mettre en évidence, dans nos vies, ce à quoi nous tenons véritablement. Lorsque les certitudes même les plus enracinées éclatent, que l’inconnu et l’imprévisible dominent notre quotidien et dessinent le chemin du lendemain, l’invention de « la suite » peut s’avérer particulièrement féconde.

Mais le monde de demain ne soit pas rester une vue de l’esprit. S’il ne se traduit pas dès maintenant dans des actes concrets, alors c’est le risque de voir les dérives du « monde d’avant » s’aggraver qui dominera.
Sur le plan politique et économique, il faudra des réformes. Les systèmes financiers seront dangereux tant qu’ils véhiculeront l’idée d’une corrélation nécessaire entre croissance et exploitation des ressources naturelles, et qu’ils plieront ces dernières aux prétendues « lois » d’un marché libre. L’idée même de croissance doit être revue, au profit de notions instituant la prise en compte des limites planétaires aussi bien sociales qu’écologiques. La transition économique attendue doit être juste, c’est-à-dire associer étroitement équilibres écologiques et bien-être social, l’un ne pouvant se passer des autres.

La crise du Covid, en tant que moment de décision, nous aura aussi appris que certaines des initiatives citoyennes qui ont vu le jour ces dernières années sont plus que jamais légitimes dans leur désir de construire un « autre » monde. Toutes ont pour point commun de s’incarner dans des lieux précis, de s’ancrer dans un contexte local qui n’est pas repli sur soi, réaction contre le différent et l’autre, mais au contraire une aspiration à trouver l’universel par des voies jusqu’alors inexplorées. Ecovillages, ressourceries, voire plateformes virtuelles de partage de connaissances et de bonnes pratiques pour dépasser ensemble les souffrances dues à la crise, ces alternatives économiques et sociales donnent naissance à des « états de vie » engagés dans la construction d’un monde commun respectueux des écosystèmes humains et non-humains.
Un élan de solidarité populaire et de mobilisation collective a vu le jour, ces dernières semaines ; à l’État d’en prendre acte et de soutenir, par des décisions fortes, cet effort « venu d’en bas » pour pallier les manques ressentis à l’échelle nationale.
C’est à travers l’émergence de ces communautés universelles de bien-vivre, construites sur des règles de bienveillance, de co-hospitalité et d’épanouissement des capacités individuelles, mais dépourvues de toute prétention à imposer un universalisme uniformisant, que pourront se formuler des réponses à la crise.

 

Si le nombre de victimes du Covid-19 poursuit sa décrue, et si nous échappons à une seconde vague, en Europe et dans le monde entier, chacun.e pourra se féliciter d’avoir « gagné la guerre ». Mais si le terreau dans lequel cette pandémie s’est développée demeure identique à lui-même ; si les modes de vie du « monde d’avant » ne cessent pas, mais se reproduisent voire empirent dans le « monde d’après »; alors aucune leçon n’aura été tirée de la crise. A travers le confinement, le coronavirus a intimement frappé chacun.e de nous ; bien pire est la blessure lorsque ce sont nos proches qui en ont été victimes. Mais il a aussi montré qu’il était possible, en des circonstances extrêmes, de voir se lever un espoir de mobilisation politique inédit ; ne laissons pas retomber cette flamme, mais entretenons-la, ravivons-là pour les combats à venir, transformons-la en étendard d’une conscience écologique et sociale renouvelée et d’autant plus aiguë et désireuse d’agir qu’on connaîtra la puissance de son potentiel. Pour sortir des dénis qui compromettent l’avenir, osons enfin faire rimer futur avec rupture, mais une rupture qui soit collectivement une aventure vers un futur réellement désirable.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.